Guerre de tranchée autour du patrimoine syrien – par Hala Kodmani

Article  •  Publié sur Souria Houria le 30 décembre 2016

Alors que le conflit continue, des archéologues étrangers ont été invités par Damas pour discuter du futur des sites antiques, que lorgnent les Russes. Un colloque qui a provoqué l’indignation de leurs confrères.

Le jour même où l’Etat islamique reprenait Palmyre dans une offensive éclair et pendant que les forces du régime syrien et ses alliés finissaient d’écraser Alep, se tenait au Musée de Damas, les 10 et 11 décembre, un colloque international sur le patrimoine syrien. Une vingtaine d’archéologues, de spécialistes et de chercheurs européens et américains étaient invités par les ministères syriens de la Culture et du Tourisme à développer de «nouvelles visions et propositions pour la résilience du patrimoine syrien», intitulé de la rencontre, dont la tenue a créé un certain émoi dans le milieu des archéologues. «C’est une faute morale de se rendre a Damas dans ces circonstances et d’aller serrer les mains des ministres lors d’une audience», s’indigne l’historienne Annie Sartre-Fauriat, qui assimile cette rencontre à une manifestation de soutien politique au régime de Bachar al-Assad. L’universitaire à la retraite et son mari, Maurice Sartre, auteurs de plusieurs ouvrages sur l’histoire de la Syrie, dont Palmyre, vérités et légendes, ont passé plus de quarante ans à travailler sur les trésors archéologiques en Syrie. Avec eux, nombre de spécialistes ne décolèrent pas contre leurs collègues «insensibles à la dimension de propagande de leur présence parmi les dignitaires d’un régime qui commet des atrocités». Les participants au colloque de Damas sont dénoncés en ces termes dans une lettre signée par l’archéologue belge Marc Lebeau du Centre européen de recherches sur la Haute Mésopotamie. Publiée avec le soutien de plusieurs associations d’archéologues étrangers ou syriens, la lettre suscite un débat houleux entre experts, aussi passionnés que divisés à propos du patrimoine syrien. Marc Lebeau souligne par ailleurs «le caractère opportuniste de ces archéologues soucieux de reprendre au plus vite leurs fouilles comme si rien ne s’était passé, de s’octroyer les faveurs du régime à bon compte et de se placer en ordre utile en vue des futures négociations à propos de la reconstruction du pays et de la restauration de son patrimoine».

Le temple de Bêl, à Palmyre, le 1er avril. Le site a été largement détruit par l’Etat islamique. Photo Omar Sanadiki. Reuters

 

Reconstitution.

Accompagné d’experts du Louvre, le chef de file des participants français au colloque de Damas, Pierre Leriche, directeur de recherche émérite au CNRS, est un vétéran des fouilles en Syrie. Ce septuagénaire qui a dirigé la mission sur le site de Doura-Europos, dans le sud-est du pays, justifie son implication au nom de l’urgence à sauver les antiquités syriennes. Il accuse ses détracteurs de politiser la question culturelle et scientifique. «Documentation can’t wait !» («la documentation ne peut attendre») est d’ailleurs le slogan de la start-up française Iconem, dont le cofondateur, Yves Ubelmann, participait au colloque de Damas. Spécialisée dans la reconstitution en 3D des sites archéologiques, l’entreprise a monté un ambitieux projet dit «Syrian Heritage», en partenariat avec la Direction générale des antiquités et des musées (DGAM) du ministère syrien de la Culture. Acteur incontournable pour quiconque veut travailler sur les sites historiques, l’organisme est dirigé par un historien de l’art francophone dévoué depuis le début du conflit au sauvetage des trésors syriens anciens. Le consensuel Maamoun Abdulkarim, qui place son action loin de tout positionnement politique, reste toutefois le savant utile, grand serviteur d’un Etat syrien en quête d’une nouvelle légitimité internationale, comme sauveur d’un patrimoine mondial.

L’opération «Reconstruire Palmyre» a été lancée au printemps dernier par la DGAM dans la foulée de la vaste campagne de relations publiques organisée par les Russes au lendemain de la reconquête de la «Perle du désert» par les forces du régime Al-Assad. On se souvient du grand concert donné par un orchestre russe dans le cadre magique du théâtre romain de la cité antique. Au même moment, Vladimir Poutine écrivait à la directrice générale de l’Unesco pour proposer l’aide de son pays, faisant valoir que «les experts russes du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg possèdent une vaste expérience, acquise notamment lors des travaux menés par l’Unesco pour préserver et reconstruire le patrimoine culturel syrien». 

«Caution».

Face à cette pression, les opposants à l’instrumentalisation de Palmyre par les Russes, alliés du régime d’Al-Assad, ont interpellé à leur tour l’Unesco. «Agissez comme une organisation neutre et arrêtez les plans de reconstruction de Palmyre», ont lancé les archéologues, historiens et épigraphistes qui ont travaillé et travaillent encore sur l’histoire de ce site exceptionnel. Réunis en colloque à Varsovie les 21 et 22 avril, ils ont «mis en garde contre toute précipitation sur un site débarrassé depuis quelques jours à peine des jihadistes».

Ce même collectif d’experts s’indigne aujourd’hui de la «caution fournie au tueur de Damas», selon l’expression d’Annie Sartre-Fauriat, «alors que la guerre se poursuit et que rien ne peut être entrepris sérieusement». La polémique qui vient de rebondir ne date pas du colloque tenu il y a quelques jours à Damas dans des circonstances bien malvenues. Derrière les arguments scientifiques, les archéologues expriment des positions morales et politiques opposées. Comme l’affirme Marc Lebeau dans sa lettre : «Nous déplorons tous la destruction des vestiges en Syrie, mais nous détestons davantage la destruction générale par le régime syrien de ses villes et de ses citoyens



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