Jawal Muna, l’écho de la voix libre des Syriens – Agnès Rotivel

Article  •  Publié sur Souria Houria le 23 décembre 2015
Le rédacteur en chef Jawal Muna brandit non sans fierté les dernières unes de...

Le rédacteur en chef Jawal Muna brandit non sans fierté les dernières unes de Souriatna.
© Agnès Rotivel

Réfugié en Turquie, ce jeune journaliste syrien se bat pour publier régulièrement « Souriatna » (Notre Syrie), le seul hebdomadaire satirique du pays.

Chemise blanche, cheveux noirs bouclés coiffés en arrière, Jawal Muna est devenu, bien malgré lui, « patron de presse ».Sourire ravageur, maniant l’humour et la dérision, le rédacteur en chef brandit non sans fierté les dernières unes de Souriatna (« Notre Syrie »).

« Un hebdomadaire satirique comme jamais la Syrie n’en a connu », dit-il. Et pourtant, le pays compte nombre de caricaturistes célèbres : Akram Raslan, arrêté par le régime syrien et mort sous la torture ; Ali Ferzat, arrêté, torturé, dont les mains ont été brisées par les sbires du régime, et qui vit aujourd’hui en exil. Et bien d’autres qui, d’un trait de plume, croquent la guerre absurde dans laquelle s’enferme leur pays.

Une Équipe Modeste

Le jeune quadragénaire se débat, en plus, dans des problèmes récurrents de bouclage de budget. Pourtant l’équipe est modeste : une rédaction de dix personnes à mi-temps en Turquie et une quinzaine de reporters sur le terrain, « partout dans tout le pays », affirme Jawal Muna.

Souriatna est née en 2011. Quatre numéros ont été publiés en Syrie : d’abord à Damas. Puis, en raison de l’intensification de la répression par le régime, à Alep, à Idlib, puis dans le quartier de la Ghouta à Damas, tenu par l’opposition et bombardé par le régime. Enfin, à Gaziantep en Turquie, à seulement 90 kilomètres d’Alep.

Jawal Muna ne s’est pas lancé dans l’aventure sans une solide expérience dans l’édition. « J’étais éditeur de livres et j’avais un entrepôt à Yarmouk, à Damas (1). J’y étais encore en 2013, avant de quitter définitivement la Syrie en mai 2014. » Depuis, il s’est installé à Gaziantep, au sud de la Turquie, où vit une importante communauté syrienne réfugiée.

« TROUVER DES FONDS, UN DÉFI PERMANENT »

Au tout début, l’équipe n’avait pas le sou. Elle fonctionnait avec de l’argent envoyé par des amis de l’étranger. En 2014, Jawal Muna reçoit un don de 8 000 dollars (7 400 €). Il peut enfin payer ses journalistes en Syrie, ceux à mi-temps qui travaillent en Turquie, le loyer des bureaux et l’équipement.

Mais c’est encore insuffisant. « Trouver des fonds est un défi permanent. On ne peut pas faire vivre ce projet sans argent, d’autant que Souriatna est distribué gratuitement en Syrie. Dix mille euros par mois, c’est le prix de notre indépendance. Il ne faut pas compter sur la pub, dit-il avec un sourire désarmant, on est en guerre ! »

L’année dernière, une campagne de levée des fonds, en partenariat avec le quotidien danois Politiken qui avait publié cinq pages de Souriatna, a permis de récolter 200 000 € pour 2014-2015.

LE DÉFI D’UN MÉDIA INDÉPENDANT

Souriatna se veut la voix libre des Syriens, sans affiliation politique ou culturelle. Les articles parlent des problèmes quotidiens de la population. Jawal Muna est bien conscient que le défi est de passer, à terme, d’un journal né d’une révolution à un média indépendant, objectif qui reflète l’opinion de ses compatriotes, quelle qu’elle soit. « Et, clairement, nous ne sommes pas impartiaux envers une révolution de liberté et de dignité »,admet-il.

> Lire aussi :Milia Eidmouni porte les regards et les voix des Syriennes

D’origine palestinienne, ce jeune père d’un petit garçon, séparé de sa femme, n’a pas de passeport, mais un document de voyage. Un véritable casse-tête pour circuler entre la Syrie, la Turquie et l’Europe. Mais quel autre choix quand, issu d’un peuple sans terre, on fuit un pays en guerre où l’on ne vous a jamais reconnu comme citoyen ?

Dans ses rêves les plus fous, il se voit vivre au Brésil, loin, très loin du Proche-Orient ! Mais la réalité le ramène à la Syrie où le défi de l’après-guerre sera de construire de nouveaux médias, avec des Syriens. De temps en temps, il aimerait bien se reposer un peu en se disant que l’avenir est assuré. Mais le regard redevient rieur : « Certes, il est toujours possible de partir, loin, très loin. Mais je veux rentrer en Syrie. C’est là qu’est mon avenir. »


« Le Brésil, mon rêve »

En sortant de Syrie, Jawal Muna voulait fuir loin, très loin de ce Proche-Orient en miettes. Fermer la porte derrière lui pour toujours et quitter le continent. « Je voulais partir au Brésil, y vivre ma vie. Je ne suis jamais allé dans ce pays, ni même sur le continent sud-américain, mais dans mon imagination, ce doit être le paradis ! » Mais le destin en a décidé autrement. Pour l’instant, le Brésil reste un rêve encore très lointain. La réalité est plus prosaïque.

Agnès Rotivel (à Gaziantep, Turquie)

(1) Quartier où vivent de nombreux Palestiniens syriens.



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