Jean-Pierre Filiu depuis le Caire : Ceux qui ne connaissent rien à l’islam feraient mieux de ne pas en parler – propos recueilli par Heba Zaghloul

Article  •  Publié sur Souria Houria le 24 février 2016

Invité cette année du Salon du livre du Caire, Jean-Pierre Filiu, historien spécialiste du Moyen-Orient et de l’islam contemporain, a souligné la nécessité pour le monde arabe et l’Occident de « travailler sur leur histoire commune » pour faire face aux défis. Il explique ici sa vision.

Al-Ahram Hebdo : Dans votre dernier livre, Les Arabes, leur destin et le nôtre, vous parlez d’une histoire partagée entre le monde arabe et l’Occident. Vous mon­trez également que ce dernier a une grande part de responsabilité dans ce qui se passe aujourd’hui au Moyen-Orient. Cette perspec­tive est-elle acceptée en France ?

Jean-Pierre Filiu : Ce livre a connu un succès tout à fait inattendu après les attentats du 13 novembre. C’est l’un des deux livres — l’autre est le Piège Daech de Pierre-Jean Luisard — que les gens ont le plus achetés après la tragédie. Cela veut dire que ces gens ont souhaité com­prendre et n’ont pas voulu accepter ces explications instantanées, super­ficielles et caricaturales qu’on nous sert trop souvent. Ma démarche n’est pas évidente. Elle oblige à revenir en arrière, sur des parties de notre histoire française qui ne sont pas les plus glorieuses. Mais en tant qu’his­torien, mon devoir n’est pas de faire le tri entre le positif et le négatif. Cette histoire partagée est aujourd’hui au coeur de notre devenir. Ce livre a été écrit après les attentats de janvier 2015, et je disais déjà que les assassins de la liberté sont les mêmes en France et en Tunisie. Trop souvent, on a l’impression que le djihadisme ne vise que les Occidentaux, alors qu’il vise beaucoup plus les Arabes en proportion. Il faut aussi dire que les attaques contre Charlie Hebdo étaient liées au Bardo (attaques contre le musée du Bardo à Tunis). De même qu’après le Bataclan (les attentats du 13 novembre), on a eu l’attaque contre la sécurité présiden­tielle à Tunis. Il y a toujours des liens entre ce djihadisme là-bas et le djihadisme ici, et le « ici » et le « là-bas » par définition sont inter­changeables. Ce défi qui inquiète est partagé, parce que les réponses à lui apporter peuvent être communes. Plutôt que de demander à ce qu’on fasse un choix entre les identités, les nationalités, je dis qu’au contraire, il faut assumer tout en même temps. Parce que c’est par cette richesse qu’on arrivera à progresser.

— Votre discours est tout à fait différent de celui qui est adopté par un certain nombre d’intellectuels français, qui affirment que le problème viendrait non pas des musulmans, mais de la religion musulmane. Un discours considéré comme islamophobe par de nom­breux musulmans …

— Le problème avec les grandes tragédies comme celle que la France a vécue c’est que de nombreux intellectuels se sont exprimés à tort et à travers. Il y a des gens qui ne connaissent rien à l’islam et qui feraient mieux ne pas en parler. Mais comme on leur tend le micro, justement à la faveur de ces tragédies, alors ils s’expriment. Et généra­lement, ce qu’ils disent n’est pas exprimé en tant qu’intellectuels dans leurs disciplines, mais en tant que citoyens qui commentent. Ils n’ont donc pas de légitimité à faire cela. Cela alimente les clichés, les démagogies, les amalgames et les stéréotypes.

— Loin de la théorie du choc des civilisations, vous parlez plutôt de problèmes communs, et donc d’une stratégie commune …

— Au-delà de la stratégie commune, je pense qu’en France, l’intégration est derrière nous. Le fait musulman est devenu incontournable dans nos sociétés. C’est une réalité. Et pour mieux l’appré­cier, la gérer, c’est très important d’être fier de son histoire, d’une histoire commune. L’histoire euro­péenne a été épouvantable. Ce qui s’est passé entre la France et l’Allemagne était inimaginable de violence et d’horreur. Et maintenant, nous sommes pourtant les piliers de l’Europe grâce à un travail d’histoire commune. Entre la France et les Arabes, il faut au moins assumer cette part d’ombre et de lumière qui est partagée.

— Vous dites que l’Histoire se répète et que ce sont les mêmes erreurs qui reviennent, à savoir qu’on considère les Arabes uniquement comme des musulmans, et que l’on ne parle que des minorités du Moyen-Orient au lieu de promouvoir les droits de toute la communauté. Pouvez-vous nous expliquer ?

— Ces erreurs remontent au XIXe siècle, car trop souvent en France, on dit qu’elles viennent de la guerre d’Algérie, mais c’est bien antérieur à cela. C’est aussi le malentendu entre la IIIe République et l’islam. Le fait est que la laïcité à la française s’est faite avec l’Eglise catholique qui, elle-même, avait déjà réglé ses problèmes avec les juifs et les protestants, mais l’islam est absent de ce processus. Il y a aussi une obsession des mino­rités — en clair les chrétiens d’Orient — chez certains groupes de la droite conservatrice qui ne prennent donc pas en compte le destin des Arabes, qu’ils soient chrétiens ou musulmans. Plutôt que de dire que l’Histoire se répète, je dirais qu’il y a des discours qui sont tellement ancrés dans la mémoire collective qu’on ne se rend pas compte qu’ils sont le produit de l’Histoire.

— Selon vous, il faudrait déconstruire le dis­cours de Daech et se concentrer sur les actions de ce groupe ?

— Je travaille sur le djihadisme depuis 30 ans et je pense que ce sont des gens qui ne sont absolu­ment pas intéressants. Leurs litté­ratures et propagandes sont per­verses. En travaillant sur leurs textes ou vidéos, non seulement on leur fait beaucoup d’honneur, mais on leur accorde de l’intérêt. Donc, il faut plutôt s’interroger sur leurs pratiques. On se rend compte que ce sont des Baassistes repeints en vert. Il y a le parti, le moukhabarat, le flicage, la cor­ruption, les viols. Autrement dit, des Baassistes iraqiens dans leur forme la plus totalitaire. La même structure du Baas de Saddam, mais avec d’autres noms. je pré­fère m’interroger sur ces pratiques qui sont épouvantables, surtout pour les Arabes sunnites. Il faut aller voir comment ces derniers sont traités à Raqaa et à Mossoul (villes syrienne et iraqienne sous le contrôle de Daech).

— Cette situation n’est-elle pas le résul­tat direct de l’invasion américaine de l’Iraq en 2003 ?

— Bien sûr, l’invasion de 2003 donne aux djihadistes du Moyen-Orient ce qu’ils appel­lent Al-Ghazwa Al-Mobaraka (l’invasion bénie). Il y a l’ennemi proche et l’ennemi lointain. Là il y a eu l’ennemi lointain venu se mettre à proximité. Le facteur aggravant : La dissolution de l’armée du parti par Paul Bremer, qui met des milliers d’officiers baassistes au chômage et les amène à rejoindre les groupes djihadistes.

— Et cette responsabilité américaine a-t-elle aussi engendré la guerre sunnite-chiite ?

— J’ai connu un monde arabe où l’on ne savait pas qui était sunnite et qui était chiite. En Iraq, au Liban, en Syrie … ou ailleurs. En Iraq, trois ans d’occupation américaine sauvage, d’attentats dji­hadistes presque quotidiens, ont suffi pour arriver à déclencher une guerre entre sunnites et chiites.

— Cela était-il volontaire ?

— Je pense que les Américains, comme tout le monde, sont incapables d’apprendre des erreurs des autres. Les Américains ont mené en 2003 une expédition coloniale qui était complètement hors du temps et en reproduisant les pires erreurs des Français au Liban et des Britanniques en Iraq. Ils ont construit un système communautaire avec trois composantes c’est tout, dans un pays où, pourtant, il y a des Turkmènes, des Assyriens, des Yezedis … Et à l’intérieur de ce système, ils ont donné le pouvoir aux milices. Donc ils ont créé, sous couvert de démocratie, et en faisant voter tous les six mois, le système le plus oppressif qui soit, un système tribalo-milicien.

— Malgré cela, voyez-vous tout de même une lueur d’espoir ?

— Bien sûr, en Iraq par exemple, vous avez un mouvement constitutionnel trans-confessionnel qui dénonce la corruption de toute la classe poli­tique. Evidemment, il n’a pas les armes, mais il invalide les directions des différentes parties qui ne parlent que de confessions. Le mouvement au Liban « Tu pues » se pose aussi très clairement contre les notables confessionnels et affiche des revendications citoyennes.



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