Khanssa et ses sœurs syriennes, la résistance en cuisine – par Agnès Rotivel

Article  •  Publié sur Souria Houria le 17 novembre 2012

Les repas donnent à l’exil un parfum de Syrie. Pour Khanssa et ses sœurs, la cuisine est un moyen d’agir, loin du front où se bat l’un de leurs frères.

À 80 km de chez elle, une famille syrienne réfugiée en Turquie cultive son esprit de résistance autour de la cuisine, un art de vivre et une mémoire du « paradis perdu ».

Le « maklouba » est un plat à base de riz, de poulet, d’aubergines et d’amandes, parfumé à la cardamome. On le déguste en famille ou avec des amis dans tout le monde arabe. Un mets qui demande quelques heures de préparation.

Tôt le matin, Khanssa et ses quatre sœurs, syriennes de Lattaquié (sur la côte méditerranéenne) se mettent en cuisine. Mais avant, elles ont pris, assises sur le balcon, leur café arabe servi dans une petite tasse, accompagné d’une grappe de raisin.

Les cinq sœurs habitent un appartement qu’elles louent, avec leur frère, dans une rue calme d’Antakya, l’ancienne Antioche, distante de 80 km de leur ville mais située de l’autre côté de la frontière, en Turquie, où elles sont réfugiées.

DANS LA CUISINE

La cuisine, domaine des femmes, a été équipée pour les besoins d’un séjour qui pourrait durer des mois. Chacune y a un rôle bien défini dans la confection du « maklouba » : l’une lave les légumes, l’autre épluche, coupe en dés, une troisième fait revenir dans la poêle aubergines et oignons, une quatrième se charge du poulet, une cinquième blanchit les amandes, enlève la peau, les concasse et les fait blondir dans du beurre.

Un ballet rythmé avec efficacité par Aïcha, l’aînée. « C’est elle qui nous a enseigné les bases de la cuisine alors que notre mère était aux champs », confie Khanssa. Dans la cuisine, Aïcha donne le tempo. Et c’est elle qui assemble, in fine , les éléments en couches successives dans le plat, avant de le mettre au four.

LA  SYRIE, « PARADIS PERDU »

Tout est rôdé depuis toutes ces années vécues ensemble à Lattaquié ou dans la maison familiale, dans la montagne. Mais en Turquie, les choses sont un peu différentes. L’espace est plus restreint. Il faut acheter les légumes, des fruits « alors que nous avions tout sur nos terres »,  se souvient Khanssa.

Au fil des mois d’exil, la Syrie « d’avant » la guerre devient « le paradis perdu », même si la famille de Khanssa est du côté de la rébellion. Pour ces femmes qui ne combattent pas les armes à la main, qui restent à l’arrière de la ligne de front, la cuisine devient une forme de résistance.

Elles ont acheté des kilos de tomates, d’aubergines, de courgettes, de haricots. « On prépare des conserves et on congèle pour l’hiver. Il sera long »,  confie Khanssa, professeur de français en Syrie.

RETOUR DU FRONT

Au tout début de la mobilisation syrienne, les femmes étaient présentes dans les manifestations aux côtés des hommes, surtout dans les villes. Avec la répression brutale du régime, elles ont réintégré les maisons. Mais ont continué à agir.

En constituant des trousses de premiers secours qu’elles distribuaient dans les quartiers pour soigner les blessés. En préparant les pancartes brandies par les manifestants, les balles de ping-pong sur lesquelles était écrit « free Syria » et qui, jetées dans les rues, « rendaient fous les militaires syriens chargés de les attraper »,  se souvient Khanssa.

Désormais, de l’autre côté de la frontière, elles assurent l’intendance pour ceux qui vont et reviennent du front. Et un semblant de normalité. Elles rendent visite aux blessés dans les hôpitaux turcs, leur glissent des mots de réconfort. « Il faut continuer à vivre »,  ajoute Khanssa.

DEUX FRÈRES MORTS DANS LE CONFLIT

La mobilisation pour la révolution n’a pas faibli, elle est simplement rendue plus compliquée par les tracasseries administratives turques, le quotidien, les soucis financiers. Ce samedi soir, le frère aîné va rejoindre la montagne syrienne, au-dessus de Lattaquié. Il passera illégalement la frontière, à pied.

Dans l’appartement, l’atmosphère est soudain plus lourde. Les cinq sœurs embrassent leur frère, le serrent dans leurs bras, l’une après l’autre. Pas d’effusion, ni de larmes. L’angoisse de ces femmes se lit dans leur regard lorsque la porte se referme. Bien qu’il reste un cousin blessé à la jambe sur lequel il faut veiller, le vide est là.

Les trois aînées rejoignent leur matelas à même le sol, tentent de trouver un sommeil impossible. Les deux plus jeunes restent ensemble. L’une parle, ne cherchant plus à arrêter ses larmes, l’autre écoute et encaisse. Khanssa et ses sœurs ont perdu deux frères depuis le début du conflit, l’un en juin, l’autre en septembre, « morts en martyr »,  précise la plus jeune comme si cela pouvait atténuer la douleur.

VIES DE RÉFUGIÉS

Les journées comme les soirées sont longues, dans l’attente d’un coup de téléphone, de nouvelles transmises par des amis. Des cousines qui habitent de l’autre côté de la rue, dans un appartement provisoire, vont revenir pour passer un moment. Il leur arrive de rester très tard. Le temps ne compte plus quand on est réfugié. Dans une autre pièce bien séparée, des hommes se retrouvent, ils parlent de la guerre.

Ensemble, les femmes ne sont plus tristes, elles rient même beaucoup, cela soulage. Une autre cousine vient d’arriver de Damas où elle enseigne à l’université. Elle raconte la vie dans la capitale, la difficulté de se déplacer en raison des contrôles surtout pour ceux qui, comme elle, veulent aller de Damas à Lattaquié, ville mixte où la communauté alaouite, dont est issu le président Bachar Al Assad, n’a cessé de prendre de l’importance depuis trente ans. « On est forcément suspects à leurs yeux. »  Elles racontent les arrestations et les tortures.

TABOULÉ SYRIEN

Le lendemain, la cousine Imane promet d’apporter sa spécialité : un taboulé syrien. « Vous n’en n’avez jamais mangé d’aussi bon. »  De fait, rien que la présentation est une œuvre d’art. Imane était ingénieur en électronique à Lattaquié, elle a passé la journée à sélectionner et à laver les feuilles de persil plat, à couper en tout petits dès les tomates, les oignons et tous les ingrédients qui font de ce taboulé un mets unique. On en fait même une photo.

En fin de soirée, le café est servi. « Il est moins bon que chez nous, en Syrie »,  fait remarquer l’une. « C’est parce que les Turcs ne mettent pas de cardamome »,  observe Khanssa. La cuisine, c’est le souvenir d’un monde auquel on appartient et qui pourrait disparaître. Alors, on le magnifie, on le peaufine, on en fait un art. C’est aussi une contribution à la guerre.

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Les réfugiés syriens au Proche-Orient

TURQUIE : au moins 100 000 réfugiés syriens sont officiellement logés dans 13 camps dispersés dans des provinces du sud-est de la Turquie, frontalière avec la Syrie, selon la Direction des situations d’urgence (Afad) du premier ministre turc. Le chiffre annoncé par les autorités est celui des personnes officiellement enregistrées auprès des autorités. Mais plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de Syriens entrés en Turquie n’ont pas été recensés par les autorités et sont notamment logés chez des proches.

JORDANIE : plus de 22 000 réfugiés sont arrivés au camp d’Al-Zaatri depuis son ouverture le 30 juillet par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR). Le camp est situé près de la frontière syrienne, à Mafraq. Il peut accueillir jusqu’à 120 000 réfugiés.

LIBAN : la barre des 100 000, voire celle des 120 000 réfugiés devrait être dépassée avant la fin de l’année, selon le HCR.

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Découvrez une recette d’Aïcha sur le blog cuisine de La-Croix.com, en cliquant ici

AGNÈS ROTIVEL, à Antakya

source : http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/Monde/Khanssa-et-ses-saeurs-syriennes-la-resistance-en-cuisine-_EG_-2012-10-30-870423

date : 30/10/2012



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