Kurdistan irakien : que sont devenus les réfugiés syriens filmés par Pierre Schoeller ? par Emilie Gavoille

Article  •  Publié sur Souria Houria le 8 octobre 2015
Début 2013, le cinéaste Pierre Schoeller tournait un film sensible sur la vie dans le camp de réfugiés de Kawergosk. A l’heure où Arte diffuse ce film, que sont devenus les réfugiés de ce camp ?

En janvier 2013, le cinéaste Pierre Schoeller(L’Exercice de l’Etat) partait pour dix jours au Kurdistan irakien, afin de filmer la vie dans le camp de Kawergosk, ouvert quelques mois auparavant, dans les environs d’Erbil. Baptisé Le Temps perdu, son reportage en partie filmé par les réfugiés eux-mêmes, est diffusé samedi 11 octobre à 18h35 sur Arte, dans le cadre de la collection thématique Réfugiés.
Porte-parole du Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (UNHCR) pour la région, Natalia Prokopchuk raconte ce qu’est devenu ce camp dix mois après le tournage.

Le camps de Kawergosk

Quelle est l’histoire du camp filmé par Pierre Schoeller ? 

Ce camp a été ouvert au Kurdistan irakien, à côté du village de Kawergosk, en août 2013, pour faire face à l’arrivée massive de réfugiés en provenance de Syrie, essentiellement des régions kurdes du nord du pays. Poussés par l’avancée inexorable des forces djihadistes (NDLR : dont les groupes Al-Nostra et de l’Etat Islamique en Syrie et au Levant), ces gens sont arrivés à la frontière irakienne, où il n’y avait pas de place pour les accueillir. Alors le gouvernement de la province du Kurdistan irakien a décidé d’ouvrir le camp de Kawergosk, dans la région d’Erbil. Il était censé pouvoir accueillir 10 000 personnes, mais en quelques jours, on avait atteint environ 13 000 personnes. Le problème de surpopulation a été immédiat, comme dans les sept autres camps de réfugiés syriens dans le nord de l’Irak. Il faut se rendre compte qu’en août 2013, près de 200 000 Syriens sont venus se réfugier de l’autre côté de la frontière. C’était un énorme afflux de population à gérer, pour les organisations humanitaires comme pour les autorités kurdes irakiennes.

Comment vivent aujourd’hui les gens dans le camp de Kawergosk ?
A l’intérieur du camp, la surpopulation engendre la promiscuité, dont découlent des problèmes très concrets (NDLR : Le Temps perdu montre par exemple un départ d’incendie, dont la propagation est favorisée par la grande proximité des tentes). Mais l’urgence, surtout au début, c’était la survie élémentaire. La plupart des gens sont arrivés sans rien, ou presque : il fallait des tentes, des abris, des vêtements, et de quoi les nourrir aussi. Quelques familles sont rentrées en Syrie, mais la grande majorité des personnes arrivées à l’ouverture sont restées à Kawergosk.
On a dépassé ce stade de la première urgence, et le camp s’est développé. Les gens travaillent un peu dans les environs de Kawergosk, certains ont ouvert des petits restaurants. Une école primaire a vu le jour, un collège a été construit mais n’a pu ouvrir faute de moyens pour payer des professeurs qui ont pourtant été recrutés et formés. C’est néanmoins une réelle avancée parce que l’année dernière, il n’y avait que des tentes, et toute l’énergie était concentrée sur des choses extrêmement basiques.

 

Sous une tente à Kawergosk

Dans quelques semaines, l’hiver sera là, et il est particulièrement rude dans la région. Si les conditions de vie sont un peu meilleures aujourd’hui qu’il y a un an, la population vit toujours dans des tentes. Certaines ont été isolées de l’extérieur, pour que les gens souffrent moins du froid. Mais nous n’avons pas suffisamment de ressources pour remplacer les tentes par des maisons « en dur ». Concrètement, il va nous falloir des couvertures et des vêtements chauds, pour affronter l’hiver. Dans certains camps voisins de Kawergosk, le Programme alimentaire mondial procède déjà à des distributions. 

Quelles sont les conséquences de l’avancée des groupes djihadistes sur la situation de ces réfugiés syriens en Irak ? 
Tout le monde a été complètement dépassé, d’abord par l’arrivée massive des réfugiés venus de Syrie, puis par les déplacements de population à l’intérieur même des frontières irakiennes. Par exemple, en juin dernier, quand Mossoul est tombée aux mains de l’organisation de l’EIIL, une bonne partie de ses habitants sont partis vers d’autres villes, comme Dohuk, Erbil ou Suleimaniye. En tout, on estime qu’il y a eu entre 800 000 et un million de personnes déplacées, rien que dans la région du Kurdistan irakien. Il faut tout gérer de front et c’est très compliqué, tant pour le gouvernement kurde irakien qui fait vraiment de son mieux et qui a perdu une partie de ses ressources, que pour les organisations humanitaires. La communauté internationale, elle aussi, est soumise à une grande pression. Et ça ne va pas s’arranger avec la chute annoncée de Kobani, au nord de la Syrie près de la frontière turque… Au-delà de la question des ressources, qui sont insuffisantes pour faire face à cette situation, l’attention internationale et médiatique s’est déportée sur l’avancée des groupes djihadistes, qui a complètement éclipsé la question des réfugiés syriens. Il faudrait penser à « dézoomer », pour appréhender la situation de manière plus globale.

 



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