La bataille de la fin des temps en Syrie par Jean-Pierre Filiu

Article  •  Publié sur Souria Houria le 9 juin 2013

Le Hezbollah cherche à rapatrier au Liban ses armes cachées dans des dépôts en Syrie avant que le régime baasiste tombe. | AP/Bela Szandelszky

Jean-Pierre Filiu

Professeur des universités à Sciences Po (Paris)

         La victoire remportée par le Hezbollah, au prix de combats acharnés, dans la ville stratégique de Qussair, représente sans doute un tournant de la crise syrienne. Elle ne signifie pourtant pas que Bachar al-Assad a repris la main, mais au contraire qu’il l’a perdue au profit de l’Iran et de ses supplétifs libanais. Car l’essentiel de la contre-insurrection urbaine est assurée par les commandos du Hezbollah, encadrés par les pasdarans iraniens (Gardiens de la révolution), alors que l’armée du dictateur syrien ne ménage pas le soutien de l’artillerie et de ses blindés.

Cela fait plus d’un an que cette tendance lourde change le cours du conflit syrien, en laissant la première ligne « loyaliste » aux mains des troupes de choc chiites, venues largement du Liban, avec un renfort en officiers iraniens et en « chair à canon » irakienne. Téhéran a été contraint d’engager aussi directement ses clients et ses conseillers pour compenser le délitement des défenses gouvernementales depuis l’été 2012, face aux avancées révolutionnaires sur Damas et Alep. Ce contrôle opérationnel de la République islamique d’Iran a été démontré avec éclat, en janvier dernier, lorsque la libération de 48 ressortissants iraniens a été négociée par la guérilla syrienne en échange de plus de deux mille prisonniers aux mains du régime Assad.

Un tel transfert de la charge de la répression, qui s’annonce également sur les fronts de Damas, de Homs et d’Alep, alimente une escalade dans l’horreur infligée à la population syrienne. Il réduit à une pure fiction la « légitimité » dont se targue Bachar al-Assad, avec le soutien inconditionnel de Vladimir Poutine. Il condamne par avance toute « percée » diplomatique sous l’égide de l’ONU et de son Conseil de sécurité, tant que la résistance syrienne n’a pas été enfin reconnue comme dépositaire de la souveraineté nationale.

Cette dépossession du régime syrien au profit de ses alliés chiites s’accompagne d’une dérive messianique dont les conséquences à court et moyen terme ne sauraient être sous-estimées. L’eschatologie chiite accorde en effet une place de choix à la Syrie dans son grand récit de la fin des temps. C’est là que l’imam caché, le Mahdi, reviendra pour y terrasser le Sofyani, la figure maléfique qui se pare des habits de l’Islam pour mieux le pervertir.

Le Hezbollah avait revendiqué dès 2006 l’assistance du Mahdi dans la « Victoire divine » remportée selon lui contre Israël. J’avais acquis l’année suivante, au Centre culturel iranien de Damas, des brochures prophétisant la « grande bataille » en Syrie, où se rejoindraient les armées des fidèles venus du Liban, d’Iran et d’Irak, pour combattre ensemble les « faux musulmans » soulevés contre Assad, avant de partir à la conquête de Jérusalem.

C’est ce discours que véhiculent aujourd’hui le Hezbollah et son chef, le cheikh Hassan Nasrallah. Il faut l’intensité dramatique de ce scénario apocalyptique pour justifier auprès de la base libanaise du « Parti de Dieu » les sacrifices consentis en Syrie, officiellement au nom de… la Palestine. Tel est le prix à payer pour l’alignement idéologique de Nasrallah envers l’ayatollah Khameneï, très contesté par la hiérarchie cléricale en Iran même : le Guide de la révolution iranienne a ainsi plus de disciples au Liban que dans son propre pays !

Ni Khameneï, ni Nasrallah ne croient aux élucubrations millénaristes jetées en pâture à leurs partisans. Cette propagande délirante acquiert cependant une dynamique propre, qui échappe à ses instigateurs, et encore plus à Bachar al-Assad. Elle ouvre un abîme dans lequel l’utilisation d’armes de destruction massive n’est plus qu’une question d’opportunité, sur fond de souffrances indicibles. C’est en effet à d’épouvantables massacres entre Musulmans que préparent ces prédictions apocalyptiques.

L’appel à la défense du sanctuaire de Sayyida Zeinab est ainsi déterminant dans le recrutement en Irak de milliers de miliciens chiites à destination de la Syrie. Zeinab, fille de l’imam Hussein, martyrisé à Kerbala en 680, est révérée pour avoir défié jusque dans les chaînes le calife sunnite de Damas. Sa dépouille est enterrée dans un faubourg de Damas qui porte désormais son nom. Deux minarets dorés, l’un offert par l’Iran du temps du Shah, l’autre par l’ayatollah Khomeyni en signe de piété, marque l’emprise perse sur le mausolée. La brigade chiite qui protège ce sanctuaire sécurise du même coup la route stratégique vers l’aéroport international de Damas.

Il convient de rappeler que les Alaouites, communauté auquel se rattache la famille Assad, ne sont pas plus chiites que les Mormons ne sont protestants. Quant aux Syriens de confession chiite, ils représentent moins d’un pour cent de la population nationale. L’importation de cette querelle chiite sur la terre de Syrie représente bel et bien une agression étrangère, dont on attend qu’elle soit condamnée comme telle par les instances internationales. Un tel recours au droit s’impose face à la montée aux extrêmes nourrie par cette mobilisation apocalyptique.

Les formations jihadistes, dont l’influence croit à la mesure de la passivité occidentale, sont de plus en plus tentées de promouvoir leur propre discours messianique. Damas est après tout, dans la tradition sunnite, le lieu où Jésus/Issa, avant-dernier prophète de l’Islam, reviendra à la fin des temps pour affronter le Dajjal, l’Antéchrist ou Faux-Prophète. C’est sur le « minaret blanc » de la mosquée des Omeyyades que Jésus redescendra parmi les hommes pour cet ultime combat.

Le « minaret blanc » fait déjà flores dans la propagande jihadiste en Syrie. Bachar al-Assad n’a pas peu contribué à cet emballement en libérant, en février 2012, Abou Moussab al-Souri, un compagnon de route syrien de Ben Laden, que la CIA lui avait livré quelques années plus tôt. Car Abou Moussab al-Souri est convaincu que la Syrie sera le théâtre d’une grande bataille apocalyptique. Il a brossé une fresque terrible des carnages qui ravageront son pays natal, non sans assimiler Bachar al-Assad au détestable Sofyani. Ces thèses monstrueuses ont été largement diffusées sur Internet, via les sites jihadistes.

Les éléments les plus sinistres de cette dramaturgie messianique sont en train de se mettre en place du côté des plus exaltés (et des plus implacables) des militants chiites et sunnites. Il s’agit d’un effroyable détournement de la révolution syrienne, longtemps pacifique, et fondamentalement vouée à restituer au peuple de Syrie son droit imprescriptible à l’autodétermination. Mais la complicité, active de la Russie, passive des Etats-Unis, a permis au régime de Bachar al-Assad de ruiner les espérances de sa population au prix d’une surenchère aussi catastrophique.

Le pire est à venir en Syrie et les manœuvres diplomatiques paraissent bien futiles, surtout lorsqu’elles semblent récompenser les fourriers d’une guerre atroce. Il faut sauver au plus tôt le peuple syrien du choc entre les apprentis sorciers de la fin des temps.

 

Source : Le monde



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