La Coalition Nationale syrienne rappelle les conditions d’un dialogue avec le régime – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 2 février 2013

Le bureau politique de la Coalition Nationale des Forces de la Révolution et de l’Opposition Syrienne (CN) s‘est réuni en urgence au Caire, le 31 janvier. Il souhaitait apaiser au plus vite le trouble provoqué par son président, qui avait affirmé sur sa page Facebook son « acceptation sous condition d’un dialogue avec des représentants du régime« . Il voulait s’assurer que cette initiative, qui était strictement personnelle, ne contredisait pas les principes sur lesquels la CN avait été édifiée, le 11 novembre précédent à Doha, au Qatar. Dans son alinéa 3, l’accord conclu entre les parties signataires stipulait en effet que « la Coalition décide de n’engager ni dialogue, ni négociation avec le régime« .

Ahmed Moazz Al Khatib

Cette position apparaissait plus tranchée dans sa formulation que celle qui avait cours jusqu’alors. Depuis sa création, le 2 octobre 2011, le Conseil National Syrien répétait « qu’aucun dialogue avec le régime au pouvoir n’est possible », mais il précisait aussi qu’il « peut y avoir des négociations sur la transition vers un nouveau système de pouvoir ». Pour ce faire, reprenant ce que les révolutionnaires avaient fini par réclamer dans les rues, il exigeait au préalable la démission de Bachar Al Assad et la mise à l’écart des « piliers » de son régime, à savoir les membres de sa famille, la haute hiérarchie militaire impliquée dans la répression et les appareils de sécurité asservis à un unique objectif : le maintien du système en place. Pour préserver la stabilité de l’Etat, il proposait que les négociations concernent les conditions d’un transfert maitrisé du pouvoir.

Dans un communiqué diffusé au terme de la rencontre, le bureau politique a « confirmé l’attachement de la Coalition à son document fondateur ». Elle « persistait à refuser toute négociation ou dialogue avec le pouvoir en place portant sur autre chose que le départ de la totalité des cadres et des piliers du régime ». Selon le Dr Walid Al Bounni, porte-parole de la Coalition, « la réunion s’est déroulée sans heurts ni affrontements, et l’incompréhension suscitée par la forme de la déclaration a été dissipée ».

Walid Al Bounni

L’ouverture esquissée par Ahmed Moazz Al Khatib s’explique par de multiples facteurs : les pressions internationales, directement ou indirectement liées à la recherche d’un compromis entre Russes et Américains ; la compassion éprouvée pour ses concitoyens, désormais exposés par millions aux représailles des forces de sécurité, et condamnés à l’errance, au froid, à la faim et à la maladie par l’indécision internationale ; la constatation que l’Armée Syrienne Libre ne parviendrait pas à concrétiser les avancées réalisées durant l’automne 2012, aussi longtemps qu’elle n’obtiendrait pas les moyens réclamés aux « Amis du Peuple Syrien », attentistes et tétanisés par la montée en puissance des unités jihadistes… favorisée par leur paralysie.

La lecture du texte d’Ahmed Moazz Al Khatib montre que si le président de la Coalition Nationale se dit « prêt à siéger directement avec des représentants du régime syrien, au Caire, à Tunis ou à Istanbul », c’est « pour organiser l’étape intérimaire » dans laquelle il faut entrer au plus vite « pour épargner davantage de sang ». Il ne parle nulle part de « négociations ». Et s’il utilise, une fois, le terme « dialogue », c’est uniquement pour indiquer « avoir appris par les médias que le pouvoir syrien invitait l’opposition à dialoguer ». Avant d’en arriver là, et afin de constater ce qui était possible, il était prêt à « siéger » à la même table.

Vendredi du « NON au dialogue »
(Qamichli, 08.07.2011)

Evoquer « l’organisation de l’étape intérimaire », revient à reconnaître que le processus politique ne saura se réduire à un simple transfert de pouvoir entre ceux qui le monopolisent à l’heure actuelle et ceux qui souhaiteraient le détenir à l’avenir. Il signifie au contraire une nouvelle configuration du pouvoir, dans laquelle l’ensemble des Syriens, les révolutionnaires et les autres, devront trouver et définir leur place… par le dialogue et la concertation, puisqu’ils auront été incapables de le faire par les armes. Pour amorcer un tel processus, siéger avec des « représentants du pouvoir » sera indispensable. Ahmed Moazz Al Khatib n’a pas jugé utile de préciser, parce que cela va de soi depuis longtemps, que ces « représentants du pouvoir » n’auront pas participé à la répression et n’auront « pas de sang sur les mains ».

En se ralliant, lors de la réunion du 31 janvier, à l’expression majoritaire, le chef de la Coalition Nationale ne se sera pas renié. En revanche, ses camarades lui auront sans doute reproché de n’avoir pas été aussi précis que, par exemple, la vingtaine de figures de l’opposition réunies à Amman, le 3 novembre 2012, pour préparer la réunion de Doha d’où devait sortir la Coalition. Ces personnalités – l’ancien Premier ministre Riyad Hijab, l’ancien député et homme d’affaires Riyad Seif, l’intellectuel Michel Kilo, l’activiste Souheïr Al Atassi, le précédent contrôleur général de Frères Musulmans syriens Ali Sadreddin Al Bayanouni, le Dr Kamal Al Labwani… – avaient « écarté tout dialogue avec le régime avant un départ du président Bachar Al Assad et de sa clique ». Et elles s’étaient « accordées à considérer son abandon du pouvoir comme une condition sine qua non au lancement de tout dialogue visant à trouver à la crise une issue autre que militaire ».

« Ni réforme ni dialogue avec Maher et Bachar »
(Deïr al Zor, 08.07.2011)

A sa décharge, il aura pu faire valoir que, de toute manière, il n’y avait guère de chance que sa proposition débouche sur quoi que ce soit. En refusant de rentrer en Syrie et en posant deux conditions à l’acceptation du dialogue que Bachar Al Assad souhaitait organiser – la remise en liberté de quelque 160 000 prisonniers et la délivrance de passeports aux centaines de milliers de Syriens qui en sont actuellement démunis à l’étranger – il avait surtout envoyé la balle dans le camp du chef de l’Etat… Celui-ci parlait encore une fois de dialogue, mais il n’avait pas plus l’intention aujourd’hui qu’hier de dialoguer avec quiconque, si ce n’est avec les « opposants » tolérés en Syrie auxquels il donnait sa bénédiction.

A l’intérieur de la Syrie, où les manifestations hebdomadaires se sont déroulées, vendredi 1er février, sous le slogan « la communauté internationale complice de Bachar dans les massacres », de très nombreuses coordinations ont tenu à exprimer elles aussi leur désapprobation pour les propos d’Ahmed Moazz Al Khatib. A Amouda, dans la Jazireh, les manifestants ont brandi des panneaux sur lesquels était écrit : « Si tu es prêt à négocier avec Al Assad, le peuple syrien n’est pas disposé à le faire au détriment du sang de ses martyrs ». A Kafr Nubul, réputée pour l’humour de ses caricatures, on pouvait lire cette mise en garde : « Nous vous apprendrons ce que signifie la fermeté. Nous vous apprendrons ce que veut dire avaler les braises. Mieux vaut le froid, mieux vaut la mort ! Ne dialoguez pas avec lui ».

« La communauté internationale, complice des crimes d’Al Assad »
(Homs, 01.02.2013)
« Les Syriens ont épaté le monde par leur révolution »
« Les Arabes par leur couardise »
« Les Américains par leur mensonge »
« Les Russes par leur bassesse »
« Les Iraniens par leur animosité »

Quelques heures avant une possible rencontre, samedi 2 février à Munich, avec de hauts représentants américain et russe en présence de Lakhdar Brahimi, le président de la Coalition Nationale a précisé, sur la chaîne saoudienne Al Arabiya, le fond de sa pensée :

– Le régime a détruit 40 % des infrastructures du pays, démoli 3 millions de logements, provoqué l’exode de 700 000 réfugiés, jeté en prison 160 000 citoyens, occasionné la mort de 65 000 autres, parmi lesquels 4 000 enfants.
– La Syrie est devenue une mer de sang dont la communauté internationale porte la responsabilité.
– Les extrémistes sont en très petit nombre, mais le peuple syrien ne peut les accepter parce qu’ils détruisent notre tissu social.
– Les moyens d’information se focalisent sur la barbe de quelques révolutionnaires.
– Il est effrayant que, dans le terrorisme en Irak, une partie d’Al Qaïda ait joué le jeu du régime syrien tandis qu’une autre servait les intérêts de l’Iran.
– Nous appelons à une négociation pacifique sur le départ du régime, comme initiative de bonne volonté.
– Nous acceptons de siéger avec des délégués disposant des pleins pouvoirs dont les mains n’auront pas été tachées de sang et nous réclamons la libération des 160 000 détenus.
– Nous ne cherchons pas à désintégrer l’Etat dont la destruction n’est ni plus ni moins qu’un crime contre la patrie.
– Les armes des révolutionnaires resteront brandies.
– Si la solution pacifique échoue, nous réclamerons le brouillage des appareils militaires syriens et demanderons le bombardement des postes de commandement du régime de Bachar Al Assad.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/02/02/la-coalition-nationale-syrienne-rappelle-les-conditions-dun-dialogue-avec-le-regime/

date : 02/02/2013



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