La Coupe du « monde à venir » …sera syrienne par Ossama Mohammed

Article  •  Publié sur Souria Houria le 15 juillet 2014

La Coupe du « monde à venir » …sera syrienne.(1)
par Ossama Mohammed (2)

Traduit par Grégoire Bali

Libre à vous de me croire ou pas, néanmoins j’espère bien que vous me croirez, autant pour moi que pour vous.

Me croirez-vous si je vous dis que la Syrie de l’avenir remportera la Coupe du « monde à venir » ? Le « lendemain qui viendra » ?

Vous vous demandez peut-être comment…
Vous vous dites peut-être que c’est par chauvinisme que je le dis ! Je vous promets que ce n’est pas le cas… à moins que mon chauvinisme ne soit fondé scientifiquement.

Afin d’accorder nos violons, en attendant de nous accorder sur un drapeau, permettez-moi de poser cette question : pourquoi en serions-nous incapables ? L’état physique ? Psychique ? Mental ? Technique ? Ou bien moral ?

Ces questions sont inutiles, mais je les décortiquerai et les éclaircirai pour vous l’une après l’autre, tout en essayant d’être bref. La brièveté est de mise, étant donné les préparatifs au pied levé, un pied qui a déjà résisté au bâton du tortionnaire, sur la fameuse “roue » de torture, dans l’espoir de gagner un jour la “grande roue” des manèges. Avez-vous-vous la moindre idée de l’expérience gagnée par les pieds des syriens ? Ferez-vous preuve d’imagination ?

Commençons par l’état physique

L’habilité physique signifie par définition endurance, vitesse, et souplesse. Ce qui veut dire que vous serez capable de jouer pendant une heure et demie au même niveau d’énergie et de concentration, sans parler des deux périodes de prolongation dans les phases éliminatoires. Cela implique de bien respirer et de bien viser les tirs au but. Vous vous souviendrez peut être de l’«endurance » et de la « vitesse » chez les Allemands tel Rummenigge, et de leur habilité mentale qui leur a permis en l’espace de quelques minutes de transformer leur faible score devant les Bleus de Platini, de 1-3 à 3-3, et de finalement remporter le match par des tirs au but.

L’habileté mentale n’est pas chose évidente sous la pression physique ; elle établit la justesse dans la mesure du temps qui s’écoule, ne jugeant pas les cinq premières minutes sans importance, et les cinq dernières comme acquises. Ce dernier sentiment n’est pas étranger aux syriens, ils l’ont déjà expérimenté et ont appris à l’apprivoiser, et même, à en maîtriser l’art de s’en débarrasser.

Les exercices d’endurance consistent traditionnellement à briser la barrière de la tolérance physique ; ceci veut dire courir encore une demi-heure après l’épuisement, suivie par un quart d’heure de pas ouverts, et de terminer par un sprint ascendant. Et puis, ne pas perdre le souffle…
C’est là que surgit l’avantage d’être syrien ! Vous aurez de la peine à trouver un peuple qui a couru autant que nous ! Depuis Deraa, dans l’espace et dans le temps. Cela fait tout juste 1 an et 4 mois3 ce vendredi matin qu’on court ; que l’on réinvente le concept de la super-endurance. À chaque fois que l’on s’épuise de courir, on court davantage, à chaque fois que l’on “meurt”, on “vit”.

On connait bien l’expression “crever d’épuisement”, mais c’est exactement ce qui ne se passe pas en Syrie aujourd’hui. On pourrait plutôt dire que le manifestant syrien “crève de la mort, des balles, ou des snipers, mais pas d’épuisement ».

Qui est-ce qui pourrait nous vaincre en endurance ? Personne.
Personne ne sera au rendez-vous, ni un dimanche, ni un lundi, ni un mardi, surtout pas le vendredi, jour de l’assemblée.

Les pays compétitifs ont beau développer des régimes scientifiques pour pousser l’endurance à l’extrême, à commencer par la course qu’on appelle communément le cross-country, qui se traduit pratiquement par 5 à 10 km de course, voire 16 lorsque l’entraîneur est sans pitié. Suite à cela, et par respect du principe scientifique de récupération selon lequel “toute force exercée devra être récupérée”, les athlètes iront normalement se reposer.

Notre sélection nationale ne se repose jamais… les statistiques démontrent qu’ils ont couru une moyenne de 14 mois, de jour seulement. Sans même parler des nuits ! Les nuits, vous l’aurez peut-être déjà constaté, laissent place à des courses, des sauts sur place, des ondulations et des chants collectifs : “Versons des larmes sur les jeunes martyrs de la Syrie”, ou bien “Mon pays est un paradis”.

Tout expert en football sait bien que danser, sautiller, et chanter collectivement favorisent le développement de l’harmonie et de la télépathie mélodique entre les individus. Menotti, le célèbre sélectionneur argentin qui a remporté la Coupe du Monde en 1978, et celui qui a découvert Maradona, n’a-t-il pas distribué à chacun de ses joueurs des romans identiques à lire ? Ne les a-t-il pas enfermés dans l’obscurité des salles de cinéma pour voir les mêmes films ensemble, pour élever leur sens de la télépathie et faire grandir l’harmonie de leur tempérament et de leur mental ?

Notre sélection sera en tous les cas la seule capable de jouer de nuit, lorsque le courant est coupé, maudit soit-il lorsqu’il électrocute les corps et plonge le pays dans l’obscurité.

La vitesse

On ne peut pas aborder le sujet de la vitesse, du “sprint”, sans se rappeler Rummenigge, les deux Ronaldo, Messi, Maradona, Henry, Belanov… et le massacre de Sanamayn.

Vous vous souvenez du massacre à Sanamayn ? Vous vous souvenez de l’énorme vitesse à laquelle des garçons, des jeunes hommes et des hommes moins jeunes couraient pour fuir les balles, pour atteindre l’objectif fixe d’un téléphone portable au ras du sol ?

Je n’avais jamais imaginé que les Syriens pouvaient courir aussi vite. Le poète al-Maʿarri aurait dû voir la réalisation de ce qu’il avait prédit un jour dans sa poésie, à laquelle ses concitoyens n’ont pas manqué d’être fidèles, que ça soit à Sanamayn ou à sa ville natale, al-Maʿarra: “Envole-toi doucement dans l’air si tu y parviens… ils s’envolaient, et la mort venait à petits pas. »

Pendant les exercices typiques classiques de vitesse, notre entraîneur nous laissait courir, mais à chaque fois qu’il tapait des mains, on devait sprinter sur 15 mètres, et il tapait encore pour qu’on reprenne notre vitesse initiale.

Un peuple qui court contre la mort

Les trois premiers entraineurs de ma vie n’avaient pas de sifflet, ce dernier ayant été réservé à l’arbitre. L’entraineur tapait des mains pour nous entrainer à la vitesse de départ, la vitesse du réflexe, et celle du changement de cap. Il tapait une fois, on changeait de direction à droite, une deuxième fois et on accélérait en sens inverse, une troisième et on obliquait. Tout ce tapage ne nous a pas menés en Coupe du monde.

Par contre, la Syrie ne manque pas de sifflets ces jours-ci. Les sifflets des obus et des missiles. Et des balles… les balles sont les sifflets des snipers. Vous imaginez le réflexe, la vitesse ? Vous imaginez un peuple pris dans une course contre la mort ?

Nous sommes le premier peuple qui a réussi à contredire les slogans préventifs contre la vitesse au volant : “Pressé de mourir ?” Non, plutôt de vivre.

Les Syriens, selon les chiffres et statistiques, ont remporté la course contre la mort. Les Syriens qui ont remporté cette course restent encore majoritaires.

Nos gars sont prêts. Qui pourra bien les concurrencer en endurance, vitesse et réflexe ? Personne.

Ainsi il est clair que nous réussirons la phase de groupes et nous qualifierons pour les huitièmes de finale. La vitesse seule ne suffit pas en football. Là il ne s’agit pas que de courir en ligne directe, il ne s’agit pas de courir que pour courir, il ne s’agit pas non plus de la vitesse pour la vitesse. Ici il s’agit de prendre des virages, de changer de direction en angles aigus et en un rien de temps. J’ai étudié un diagramme des mouvements de Messi.

Je vous jure que j’ai déjà rencontré un millier de Messi dans nos rues bénies.

Savez-vous ce que c’est qu’un dribble ? En langage familier chez nous on l’appelle “faire danser”. Pour faire danser ton adversaire, tu prends sur la droite, il va à droite, tu prends sur la gauche, il va à gauche, tu fonces spontanément à droite et tu avances ou tu tires.

Le public adore ces moments. Ils aiment bien quand un joueur fait un petit pont, et fait passer le ballon entre les jambes de son adversaire. Un geste symbolique pour accabler mentalement son adversaire et son public ?

Il y a des coureurs bien plus rapides que Messi qui n’ont pas réussi sur la pelouse… par manque d’imagination.

Le dribble ne doit rien au hasard, ni la vitesse, ni la flexibilité, ni les muscles. Le dribble, c’est en somme la différence entre la rapidité de l’imagination des Messi et des non-Messi.

Mon frère Messi. Quel dribble peut être comparé au dribble de la mort ? A celui qui fait passer la vie entre les jambes de la mort !?

Où trouverait-on meilleurs signes d’endurance, de vitesse, de concentration, de force morale et de préparation mentale ailleurs qu’ici dans nos rues, là où se déroulent nos rencontres « sportives » ?

Est-il permis de douter un instant que nous réussirons les quarts de finale ?
Bien sûr que non.
Puis-je vous parler du football total… qui a sauvé la vie des Syriens ? De la permutation des postes entre les villes, les quartiers, les vivants et même les morts ? “Nous sommes avec vous jusqu’à la mort”… Le football total, c’est nous.

……

Que nous manque-t-il pour arriver en demi-finale ?
L’équipe médicale ? haha ! Nous qui pratiquons la chirurgie sans laser et savons extraire une balle à la lumière d’un sourire… !

……

Et la finale, me demandez-vous?

Ne demandez jamais à un ancien joueur de foot de vous raconter ses histoires, il serait capable de vous rédiger les mille et une nuits en une seule nuit. Vous ne rencontrerez pas une personne ayant comme nous dépassé la cinquantaine qui s’abstiendra de mentir.

Le meilleur moment de ma vie fut le coup de ballon qui a frappé la barre transversale, pour rebondir et frapper notre transversale 100 mètres plus loin, et ensuite s’en est retourné pour reposer en paix et ne plus jamais revenir.

Que celui d’entre nous qui n’a jamais remporté la Coupe du monde me jette la première pierre.

Tout ce qui nous reste est la finale, dont le résultat est évident, garanti, et va sans dire.
Si mon étude scientifique ci-dessus ne vous a pas convaincus, alors il ne fait aucun doute que vous êtes un chabbiha 4. Et que tu as donc coursé, pourchassé, combattu et tué les manifestants pendant 14 mois. Mais pourquoi donc ? “Méchant va !”.

Il me semble que nous nous rencontrerons à la finale du “monde à venir”…

La Syrie vaincra

Avant de soulever la Coupe du “monde à venir”, nous observerons une minute de silence pour l’âme des martyrs.

Ahmad Nidal Malandi (24 ans, de la province d’Idleb) champion de Syrie d’échecs, mort suite au bombardement de sa maison par les forces du régime.

Hussam Rateb ash-Shaʿar, entraineur des écoles de foot au club al-Wathba à Homs, tué par une balle de sniper pendant qu’il distribuait du pain.

Les martyrs du club al-Karama, sont, d’après une recherche Google:

Ex-Président de la branche du Parti Baas à Homs, Ex-Président du club, l’ingénieur Ghazi Zoughaib qui est décédé avec sa famille à Baba Amr.

Le joueur d’al-Karama Ahmad Soueidan, mort pendant le bombardement arbitraire du quartier al-Qarabis.

Le joueur de la sélection nationale des moins de 20 ans et du club Abd’ur-Rahman Sabbouh, l’un des martyrs tombés suite aux massacres survenus lors de la prise de Baba Amr.

Et les martyrs Tareq al-Aswad et Anas at-Tarsha, fauchés par l’éclat de l’obus qui a frappé leur voiture dans la rue al-Corniche. Tareq et Anas étaient les meilleurs supporters du club al-Karama de Homs, ils chantaient la beauté du geste sportif : “Nous ne désirons pas le championnat, ni la coupe… Nous désirons des joueurs qui inspirent le respect”.

[1] Article publié en arabe le 20 mai 2012 dans le journal As-Safir et gracieusement traduit en français par Grégoire Bali. Wake Up Genève a reçu l’autorisation de l’auteur pour la traduction et la publication de cet article.
[2] Ossama Mohammed est un scénariste et cinéaste syrien, co-auteur notamment avec Wiam Simav Bedirxan du film « Eau argentée » qui a été projeté lors du Festival de Cannes en 2014.
[3] La révolution en Syrie a commencé à Deraa en mars 2011. Cela fait donc maintenant plus de trois ans que les Syriens courent…
[4] Les chabbiha sont des milices syriennes à la solde du Président Bachar al Assad. Le mot « chabbiha » est le pluriel de « chabbah », qui signifie fantôme en arabe. L’appellation correspond en fait à la Mercedes série Fantôme, véhicule couramment utilisé par les membres de cette milice dans les années 80. Mais ce nom symbolise aussi le secret dans lequel ils évoluent et la peur qu’ils provoquent sur leur passage. Ils sont responsables de nombreux massacres et crimes de guerre commis pendant le conflit qui se déroule actuellement en Syrie.

Source : http://www.wake-up-geneve.ch/?p=207



Inscrivez-vous à notre newsletter