La croisade de Poutine en Syrie – par Firas Kontar

Article  •  Publié sur Souria Houria le 16 janvier 2017

Pourquoi la croisade de Poutine en Syrie trouve-t-elle autant d’avocats et de défenseurs en France et en Europe ? Difficile de trouver une réponse claire et logique. Derrière le front pro-Poutine existe une multitude de courants offrant différentes analyses sur la situation.

Le premier courant considère que les seuls opposants à Bachar al-Assad sont les djihadistes. Il refuse pourtant de voir le rôle du dirigeant syrien dans le renforcement des islamistes, dès le début de la révolution en 2011. Trois des leaders des brigades islamistes les plus puissantes ont ainsi été libérés suite à la grâce présidentielle du 31 mai 2011, trois mois après le début de la révolution. Au même moment, les prisons se remplissaient de jeunes révolutionnaires et d’opposants politiques et les rues baignaient dans le sang des manifestants pacifiques mitraillés par les sbires du régime. Deux des leaders islamistes libérés avaient séjourné dans la prison de Saidnaya : Zahran Allouch chef de « l’Armée de l’islam », tué l’année dernière, et Hassan Abboud, chef d’Ahrar al-Cham, tué en 2014. Ahmad Issa al-Cheikh, chef de Soqour al-Cham, était lui détenu dans une autre prison célèbre du régime, la « section Palestine ». Concernant l’Etat islamique, il y a peu de doute sur l’alliance tacite qui s’est créée avec le régime syrien. Les cibles des bombardements du régime et de ses alliés sont à elles seules la preuve qu’Assad n’a jamais considéré Daesh comme un réel ennemi, mais plutôt comme un épouvantail utile à son maintien au pouvoir. Ainsi, c’est la rébellion qui a été chassé Daesh d’Alep et du Nord-Ouest de la Syrie fin 2013. Mais c’est cette même rébellion qui fait l’objet des frappes et des offensives les plus importantes du régime et de ses alliés. De plus, les tenants de la thèse selon laquelle Bachar al-Assad serait un rempart au terrorisme et aux islamistes oublient ou omettent sciemment l’existence d’une opposition non-armée et non-islamiste. A leurs yeux le monde est simple, binaire. Si on les écoute, tous les Syriens qui ne sont pas islamistes, tous les laïques et tous ceux qui sont issus des minorités religieuses sont automatiquement « pro-régime ». Pourtant, nombreux sont les chrétiens, druzes, ismaélites et alaouites morts sous la torture dans les geôles d’Assad en raison de leur opposition au régime, et de nombreux autres croupissent aujourd’hui encore dans ces prisons, qualifiées par certaines ONG de camps de concentration.

De gauche à droite, Hassan Abboud, Zahran Allouch et Ahmad Issa al-Cheikh

De gauche à droite, Hassan Abboud, Zahran Allouch et Ahmad Issa al-Cheikh

Un autre courant adopte une lecture plus conspirationniste du conflit. La guerre en Syrie ne serait rien d’autre qu’une affaire de « pétrole et de gazoducs ». Cette vision permet ainsi de justifier un soutien sans faille au boucher de Damas, et de balayer ses crimes et sa barbarie, sous prétexte qu’il affronte un complot qui serait dirigé par l’Arabie Saoudite le Qatar et la CIA. Malgré l’absence d’éléments permettant d’accréditer ce scénario, et malgré la réalité des faits, cette histoire est largement diffusée par les réseaux proches du Kremlin et au-delà. Elle trouve un terreau favorable, suite à l’invasion américaine de l’Irak et la falsification des éléments l’ayant justifié. Dès lors, toute guerre, tout conflit devient le fruit de complots pour le contrôle du pétrole et de ses routes ; la révolte populaire est inimaginable pour ce courant, alors même qu’il rassemble des personnalités de gauche qui prétendent mettre le peuple au centre de leurs considérations.

Enfin, il y a les irréductibles fans de Poutine et de son nationalisme exacerbé qui reprennent des arguments à droite et à gauche pour justifier de l’action du Kremlin. Rien ne semble arrêter ce courant qui aime les hommes forts aux idées simples, souvent irréalistes ou abjectes.

Ce front est marqué par l’éloignement idéologique qu’il y a entre ses « membres ». Mais au sujet de la Syrie et de Poutine, les différences idéologiques s’éclipsent comme par miracle. A la fin du mois d’août 2013, François Fillon, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon s’étaient ainsi opposés à une éventuelle destruction par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France des installations militaires du régime syrien en réponse au massacre à l’arme chimique de la Ghouta. Mélenchon déclarait que « la guerre serait une erreur totale ». Tous ont eu le même discours, au même moment. Simultanément les officines du Kremlin avaient lancé une vaste campagne « contre la guerre en Syrie » relayée par des personnalités politiques et des associations proches de l’extrême droite. Ce travail de propagande a fini par payer quand les députés britanniques ont rejeté l’idée d’une intervention, poussant ensuite Obama à reculer. Ce beau monde s’est opposé à des frappes contre des cibles militaires, en réponse à une attaque chimique de grande ampleur sur une population civile, au nom de la paix.

Jean-Luc Mélenchon et Bachar al-Assad, lors de la visite du Président syrien en France en 2001

Jean-Luc Mélenchon et Bachar al-Assad, lors de la visite du Président syrien en France en 2001

Un front divers qui n’est jamais à court d’argument quand il s’agit de défendre Poutine et sa croisade. Une guerre que ses défenseurs présentent comme légale et préventive, afin de protéger les minorités alaouite et chrétienne.

Prétendre que l’intervention de Poutine s’appuie sur une base légale, contrairement à l’intervention de Bush en Irak, car elle s’est faite à la demande d’un président légitime est absurde. Qui peut aujourd’hui parler de la légitimité de Bachar al-Assad, héritier d’un pays dont le père a pris le pouvoir par un coup d’Etat en 1970 et où aucune élection libre ne s’est tenue depuis ? Qu’elle est la légitimité de quelqu’un accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ? Si le débat doit se situer à ce niveau d’argumentation, alors nous pouvons considérer Kim Jong Un, Pol-Pot ou bien Pinochet comme des dirigeants légitimes.

La notion de « guerre préventive », pourtant si décriée en Europe à l’époque de l’invasion américaine de l’Irak – et à juste titre –, trouve aujourd’hui grâce aux yeux de nombreux dirigeants, parlementaires et politologues. «L’intervention de Poutine en Syrie en septembre 2015 a permis d’éviter le massacre de la minorité alaouite et l’expulsion des chrétiens vers Beyrouth». Argument largement repris par les canaux de propagande du Kremlin et qui trouve un écho chez certains hommes politiques comme Thierry Mariani. Il aurait été préférable qu’un député de la République laïque française s’inquiète du sort de tous les Syriens et non pas uniquement des chrétiens et des alaouites. Faut-il rappeler à Mr. Mariani, et à tous ceux qui approuvent l’intervention de Poutine, que l’immense majorité des morts en Syrie sont des civils sunnites ? Faut- il rappeler que l’immense majorité des victimes civiles en Syrie sont de la responsabilité du régime syrien de ses alliés ? Le 4 janvier dernier, l’ONG Syrian Networks for Human Rights a publié son rapport annuel concernant les victimes et les responsabilités de chaque partie dans les massacres documentés, dont voici ci-dessous quelques chiffres :

  • En 2016, 8 736 civils ont été tués par les forces du régime syrien, 3 967 par les forces russes, 1 528 par le groupe Etat Islamique, 1 048 par les groupes de l’opposition armée, 951 par d’autres parties, 537 par les forces de la coalition et 146 par les forces kurdes.
  • En 2016 l’ONG a enregistré la mort de 476 personnes sous la torture dont 447 dans les geôles du régime, 12 dans les prisons de l’Etat islamique, 10 par les groupes rebelles, 6 par les forces kurdes, et une personne par d’autres groupes.

Ces chiffres sont sans appel et si la tendance de cette dernière année montre une augmentation des crimes des groupes de l’opposition, Bachar al-Assad et ses alliés sont les grands responsables de la catastrophe humaine depuis le début du conflit. Ces chiffres ne sont que le reflet de la stratégie adoptée par Assad et confirmée par Poutine : cibler délibérément et de manière systématique les hôpitaux, écoles, centre de secours, convois humanitaires… La reprise d’Alep ne s’est faite que sous la menace de la liquidation totale des civils. T. Mariani et tous les défenseurs de l’axe Moscou-Damas-Téhéran sont coupables d’apologie de crimes de guerre et de crime contre l’humanité ; leur place est dans les tribunaux et non dans les palais de la République.

Comment pouvons-nous penser une seconde que Poutine, l’assassin d’opposants, de journalistes et de 200 000 tchétchènes, s’en va-t’en guerre pour sauver des vies humaines?

Et supposons un instant que l’intervention russe ait permis d’éviter le massacre d’alaouites et l’expulsion des chrétiens de Syrie, pouvons-nous accepter que le prix à payer soit le massacre et l’exil de la majorité sunnite ?

Thierry Mariani est parti en voyage à Damas par solidarité avec « des communautés chrétiennes persécutées » (journal La Croix 6 Janvier 2016). Le message est clair, les sunnites eux peuvent mourir. La haine et le mépris de Mariani et de ses semblables alimenteront la haine des enfants syriens chassés et meurtris. Cette haine et ce mépris peuvent aussi avoir des conséquences dramatiques dans notre pays. Comment un tel message d’un élu de la République peut-il être entendu par les musulmans de France déjà stigmatisés ?

Jean Lassalle, Nicolas Dhuicq et Thierry Mariani en compagnie de députés syriens, le 5 janvier 2017 - (Alice Serrano, Radio France)

Jean Lassalle, Nicolas Dhuicq et Thierry Mariani en compagnie de députés syriens, le 5 janvier 2017 – (Alice Serrano, Radio France)

Monsieur Mariani devrait plutôt s’inspirer de la position du Pape François qui a exhorté Bachar al-Assad à arrêter les massacres et les dirigeants européens à accueillir plus de réfugiés.



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