La déliquescence du régime syrien ou : Quand Obama préfère jouer avec les Faucons et avec les Tigres ! par Soubhi Hadidi

Article  •  Publié sur Souria Houria le 7 septembre 2016

traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

 

Dans un papier intitulé « La décomposition du régime Assad est bien pire que ce que l’on pense généralement » – un article particulièrement important et riche d’informations dont on ne peut que recommander la lecture à tous ceux qui veulent connaître la structure interne actuelle de ce qu’il reste du régime de la dynastie des Assad (en anglais, cet article a été affiché hier sur le site « War on the Rocks » , Tobias Schneider commence par un emprunt à Robert Malley (l’un des conseillers ès-Moyen-Orient en qui le président américain Barack Obama a une entière confiance), lequel avait, au cours d’un dialogue avec Aaron David Miller publié par la revue Foreign Policy (15.08.2016), rappelé les priorités d’Obama en matière de dossier syrien, insistant sur deux d’entre elles : 1) la nécessité de maintenir un équilibre entre les préoccupations humanitaires et le désir d’Obama de « conserver les fondements de l’État syrien » et 2) la nécessité d’éviter tout vide du pouvoir afin que le pays ne tombe dans une totale anarchie.

Or, il se trouve que l’article de Schneider non seulement ne rappelle qu’avec insuffisamment de précisions circonstanciées le fait que le concept d’« état », dans le cadre de la structure de ce qu’il reste du régime syrien, est lui-même en train de pourrir, de se désagréger et de se dissoudre, tout particulièrement depuis trois ans, mais affirme au surcroît que les « partenaires » du régime consistant en des milices locales de caractère confessionnel comme les « Faucons de la Montagne » (Çuqûr al-Jabal) ou certaines poches tenues militairement par des milices telles que les « Forces du Tigre » (Quwwât al-Nimr) sont de plus en plus indépendantes du centre [décisionnel] du régime, et ce, tant à Damas que dans ses deux principales places fortes de Lattaquié et de Tartous.

En même temps que ces milices prenaient leur indépendance, le régime perdait les ressources économiques et financières que celles-ci lui rapportaient, qui étaient fondées sur le pillage, le trafic de drogue et les prises d’otages (avec leurs demandes de rançons exorbitantes).

L’affrontement militaire direct, à Palmyre, il y a de cela quelques semaines, entre des éléments de ces « Faucons de la Montagne » (le groupe de Muhammad et Ayman Jâbir) d’un côté, et des éléments des « Forces du Tigre » (le groupe de Suhaïl al-Hasan) de l’autre, n’étaient que la vitrine la plus éloquente parmi d’autres affrontements de moindre envergure entre d’autres milices de moindre importance (comme, par exemple, dans les environs de Maçyâf, entre deux des directions des milices de la « Défense Nationale » [Al-Difâ‘ al-Wataniyy], celle de Fâdî Quraïbish (le chef de la région de Ba‘rîn) et celle d’Ahmad Sighâtâ (le chef de la région de Hurr Binafso).

Si l’on s’arrête quelque temps aux appellations en elles-mêmes dont s’affublent les milices partisanes du régimes dans les diverses régions qui sont encore sous le contrôle de dernier, en particulier  sur la côte syrienne et dans les campagnes entourant la ville de Hama (comme le « Bataillon des Lions d’Al-Husseïn », la « Force Jaafarite » et le « Bataillon du Glaive du Mahdi ») [Liwâ’ ’Usûd al-Husaïn, Al-Quwwatu al-Ja‘fariyya, Liwâ’ Saïf al-Mahdî), le spectacle du pourrissement et de la décomposition acquiert une dimension supplémentaire, celle d’une caporalisation géographique, d’une perte de cohésion et d’une absence de coordination. Cela est encore plus patent (même lorsque cela ne se manifeste, dans certains cas, que dans les dimensions purement financières) dans le modèle de l’Association de bienfaisance Al-Bustân (Le Jardin) [Jam‘iyyat Al-Bustân al-Khaïriyya] qui appartient au clan Makhlûf, dans le village de Bustân al-Bâshâ (qui est son fief).

Il est vrai que la fondation de cette association remonte à 1999 et qu’elle avait été fondée initialement sur la base d’une totale indépendance par rapport aux institutions de ce qu’il est convenu d’appeler l’« État » syrien. Mais les rôles que cette association a joués dans les dossiers de création de milices et de fourniture d’armement à celles-ci puis les fuites récentes sur le fait qu’elle a bénéficié d’aides financières directes de la part de l’Organisation des Nations Unies ont réinstallé celle-ci au cœur de la structure actuelle de décomposition du régime syrien.

Un troisième aspect auquel s’arrête également Schneider dans son article, c’est le phénomène qui a récemment fait surface lors des « élections » [’intikhâbât] de ce qu’il est convenu d’appeler l’« Assemblée du Peuple » [Majlis al-Sha‘b] (le « parlement » syrien, ndt) et de la manière dont les critères traditionnels présidant au choix des candidats du pouvoir (ces critères qui avaient été respectés tout au long des décennies du « Mouvement de Redressement » [Al-Haraka al-Taçhîhiyya] ou plus exactement depuis l’institution de cette assemblée caricatural) ont été totalement renversés.

Ainsi, par exemple, par le passé, ces critères étaient ceux de l’obédience, de l’enrôlement, de la proximité avec les réseaux des services de renseignement et du parti Baath et de la représentation tribale/religieuse/communautaire qui étaient dominants dans la constitution des listes de candidats du « Front Patriotique Progressiste » [Al-Jabha al-Wataniyya al-Taqaddumiyya].

Quant aux dernières « élections », la part léonine des listes du pouvoir a échu aux représentants des milices et des réseaux de contrebande et de trafic des stupéfiants, ainsi qu’aux racketteurs faisant commerce de rançons, de prisonniers, de personnes enlevées et d’otages…, et ce, en contrepartie du recul impressionnant de l’influence du parti Baath dans la constitution des listes.

Ainsi a-t-il été remarqué que l’ascendant des services de sécurité avait à son tour reculé et que des hommes appartenant au clan Assad ont monopolisé toute l’opération électorale, comme l’ont fait également ceux des familles Makhlûf, Jâbir, Nuçûr et Çuqûr…

Mais revenons à Robert Malley (à titre d’éclaircissement peut-être utile, celui-ci occupe les postes suivants : aide de camp privé du président au Conseil de Sécurité Nationale, il est aussi l’un de ses principaux conseillers en matière de campagne militaire visant Daesh, il a été le coordonnateur des questions du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et du Golfe arabo-persique. Ajoutons à cela le fait qu’il a commencé de longue date à travailler à la Maison Blanche sous la présidence de William Clinton).

Que veut dire au juste celui-ci quand il parle de son désir de « conserver les institutions de l’état (syrien) » ?

Plus exactement : que restera-t-il de fait de ces institutions qui soit de nature à lui permettre de parler de « la nécessité d’éviter qu’elles ne tombent dans une totale anarchie » ?

Après avoir affirmé : « Personne ne peut (certainement pas moi, assurément) dire avec quel niveau de confiance l’on peut (ou plutôt l’on aurait puà éviter cette tragédie » en Syrie », pourquoi Malley semble-t-il confiant quant à la possibilité de réaliser cette aspiration de « conserver les institutions de l’État (syrien) ? ». Et pourquoi est-il tellement attaché auxdites institutions, lui qui connaît parfaitement l’état de décomposition avancée du régime et son éparpillement en forces supplétives relevant de milices, de bandes armées et de communautés caporalisées ?

Ensuite, Malley ne donne-t-il pas l’impression de contredire son patron Barack Obama lorsqu’il évoque cette « crainte qu’un vide ne se crée au sein du pouvoir (syrien) » ?

Ainsi, à la mi-2014, Obama, au travers d’une interview restée célèbre sur la chaîne CBS, avait considéré que Daesh tirait profit de la « survenue d’un vide dans le pouvoir syrien » : c’était la raison pour laquelle l’organisation terroriste avait « pris l’initiative de rassembler des armes et des revenus et d’étendre son pouvoir en déployant ses forces sur le terrain ».

Ce vide existe donc bel et bien depuis au minimum deux ans, de l’aveu du président américain lui-même.

Pire : « l’idée qu’il existerait une force syrienne modérée qui serait capable de vaincre Assad est fausse, par conséquent, dans tous les cas, le vide [de pouvoir en Syrie] est appelé à perdurer », avait poursuivi Obama. Et s’il s’était, ce jour-là, lamenté en ces termes : « Nous avons perdu beaucoup de temps à travailler avec l’opposition modérée en Syrie : des cultivateurs et des dentistes qui n’ont jamais combattu de leur vie ne pourront jamais l’emporter sur le régime d’Assad et sur les groupes djihadistes ».

Comment pourrait-il travailler, aujourd’hui, selon la logique de conseiller Robert Malley, avec les Faucons de Muhammad et Aïman Jabir ou avec les Tigres de Suhaïl al-Hasan ?

Faire entrer dans le jeu les oiseaux de proie et les carnassiers est-il donc plus facile, préférable et plus utile que le fait de travailler avec les cultivateurs et avec les dentistes de l’Opposition syrienne ?

Il est vraisemblable que Malley (pour peu que l’on fasse abstraction du degré de fidélité de sa présentation de la position d’Obama sur cette question) appartient à cette équipe de conseillers de la Maison Blanche – appartenant tant aux Démocrates qu’aux Républicains – qui ont résumé la situation par cette formule : « Si l’on peut dire que le régime syrien n’était pas un régime ami de l’Amérique sur le modèle des amitiés koweïtienne, saoudienne ou égyptienne, doit-on aller jusqu’à extrapoler qu’il serait notre ennemi juré ? »

Par conséquent, ceux qui ont répondu « Bien sûr que non ! » à cette question, invoquant notamment le caractère du gouvernant syrien, la gouvernance du pays, sa sociologie, son idéologie, sa tyrannie est sa corruption ont poursuivi : « Au contraire, ce régime est l’un des meilleurs régimes politiques que la Syrie ait connus en matière de service des intérêts supérieurs des États-Unis : depuis les « accords du Sa‘sa‘ » de 1974, qui ont introduit le système de la séparation des armées et qui ont fait du Golan une région où l’occupation israélienne jouit du calme le plus extrême et où les colons israéliens jouissent d’une sécurité absolue, pour finir par la coopération sécuritaire étroite entre les services syriens et les services américains dans ce que Washington appelle la « guerre contre le terrorisme » – ces accords que Seymour Hirsh a fait évoquer par Bachar al-Assad dans le New Yorker, récemment, sans oublier l’enrôlement militaire officiel [de l’armée syrienne] parmi les armées qui formèrent la coalition de « Hafr al-Bâtin » qui préparèrent les opérations « Bouclier du Désert » [contre l’Irak, ndt] en 1991.

Depuis le printemps 2005, c’est-à-dire au plus fort de ce que l’on peut décrire comme les « pressions » américaines sur le régime syrien, le porte-parole adjoint du Département d’État Joseph-Adam Ereli avait déclaré que « Washington n’était pas concernée par un changement de régime en Syrie ». Il avait nié l’existence de « projets alternatifs au régime de Bachar al-Assad » et affirmé de manière extrêmement claire et éloquente : « Il a été discuté des modalités du soutien à apporter au désir du peuple syrien de voir réaliser des réformes, d’avoir davantage de liberté et de meilleurs chances dans la vie…, et de, de l’intérieur même du régime en place actuellement dans ce pays ».

Des réformes provenant… de l’ « intérieur du régime », donc, et au travers de ses institutions : c’est exactement ce que répète Robert Malley aujourd’hui.

Nous ne pouvons en tirer qu’une seule conclusion : les Faucons doivent être plus rigolos, et les Tigres plus inventifs !

 



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