La frustration des déserteurs syriens en Turquie – par Sophie Shihab

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 décembre 2011

ANTAKYA (TURQUIE) ENVOYÉ SPÉCIAL – Ils ne veulent pas trop l’avouer, mais l’heure n’est pas à l’optimisme chez les opposants syriens rencontrés en Turquie. Officiers dissidents de l’Armée libre de Syrie (ALS) et membres des réseaux de soutien à la « révolution pacifique », ils déplorent l’absence de soutien matériel à leur mouvement. Alors même que le régime syrien tente de justifier ses massacres par le « soutien étranger », notamment en armes, que recevraient les opposants, qualifiés de« bandes terroristes ».

Mardi 13 décembre, les forces de sécurité ont encore tué 17 personnes dans la province d’Idlib, tout près de la frontière, selon l’Observatoire syrien pour les droits de l’homme. L’organisation, basée à Londres, ajoute que des déserteurs ont tué en représailles sept membres des forces de sécurité lors d’une attaque contre un convoi.

« Nous avons en Syrie trente à quarante morts par jour en moyenne depuis un mois, et Dieu seul sait ce qui se passe dans les prisons, mais il semble que cela vacontinuer encore, sous couvert de semblants de négociations avec Damas », soupire celui qui propose de se faire appeler Moustapha. Il se rend plusieurs fois par semaine dans le camp de l’ALS, sévèrement gardé par l’armée turque, où « plus de 80 officiers », confie-t-il, rongent leur frein, avec leurs familles, en attendant la création, hypothétique, d’une « zone sécurisée » au-delà de la frontière. « Depuis trois ou quatre semaines, assure Moustapha, la Turquie a changé : non seulement elle ne fournit toujours ni armes ni argent aux résistants, même secrètement, mais elle pose maintenant des obstacles. »

Fils de la vague d’émigrants syriens en Turquie du début des années 1980 après le soulèvement noyé dans le sang des Frères musulmans, Moustapha fut un des grands soutiens à la nouvelle vague, qui a vu quinze mille personnes originaires de la région d’Idlib se réfugier en juin dans les camps installés côté turc.

Aujourd’hui, il dit avoir été obligé, sous pression turque, de fermer le compte bancaire qu’il avait ouvert pour l’ALS et qui figurait sur leur page Facebook. De son côté, Samir Al-Nashshar, un des dirigeants du Conseil national syrien (CNS), qui sert d’ombrelle à une majorité d’opposants syriens, a indiqué début décembre qu’il n’avait pu, lui non plus, ouvrir un compte pour le CNS à Istanbul, où il dispose d’un local toujours non officiel. C’est donc en espèces que Moustapha apporte aux officiers les « 300 dollars (230 euros) par-ci, 1 000 dollars par-là » qu’envoient surtout des émigrés syriens, « alors qu’un fusil-mitrailleur coûte 1 500 dollars et un RPG (lance-roquettes), 5 000 ».

« L’autre jour, les officiers nous ont demandé des chaussures de sport pour faire un peu d’exercice », précise-t-il, tournant en dérision les rumeurs de médias occidentaux sur l’entraînement qu’ils recevraient de la part de services secrets occidentaux, notamment français. Selon tous les témoignages recueillis, les seules armes et munitions de l’ALS sont celles de la contrebande, activité qui devient de plus en plus coûteuse en vies humaines.

Joint au téléphone par Le Monde, le colonel Riad Al-As’ad, chef de l’ALS, s’est borné à rappeler ce qu’il a appelé le communiqué commun publié à l’issue de la visite de trois heures, en octobre, au camp des militaires, d’une délégation du CNS que Moustapha a en partie hébergée. « Les officiers, rapporte ce dernier, ont accepté d’obéir au CNS, avec un comité mixte de quatre membres chacun, et desuspendre ainsi leurs opérations en soutien aux efforts de la Ligue arabe. Mais bien sûr, ils ne peuvent pas contrôler toute la dissidence armée en Syrie… »

Selon le lieutenant Abdel-Sattar Yunso, du « Conseil militaire » composé de huit membres de l’ALS, joint aussi par téléphone, «  les opérations défensives continuent, par exemple contre les services de sécurité du régime qui massacrent et torturent ; mais on n’attaque plus les convois de l’armée » comme cela se faisait pour provoquer les désertions. Avouant que les officiers du camp ne peuvent ensortir que sous bonne garde turque, « à cause des réseaux que possède en Turquie le régime syrien » – qui y ont déjà enlevé un colonel dissident -, il n’accuse pas ses hôtes pour autant : « La Turquie ne peut pas faire plus sans mandat international. Mais il faudra bien que le monde se décide à la fin, sans se réfugier derrière notre prétendu caractère confessionnel ! C’est le régime qui l’est. Nous, nous sommes pour un Etat démocratique civil, et le Conseil militaire sera dissous dès la chute d’Assad ! »

Certains officiers dissidents réfugiés en Turquie n’ont pas rejoint le camp du colonel Al-As’ad tout en faisant partie de son « armée ». Parmi eux, dit-on, un général, qui attendrait son heure. Ainsi que le capitaine Aytham Al-Kurdi, qui était le seul sunnite de son unité de défense antiaérienne. Devenu responsable d’un groupe de déserteurs à Hama, il s’explique : « S’il y avait une zone de sécurité, 80 % de l’armée déserterait. Beaucoup d’officiers, avec lesquels nous sommes en contact, ne peuvent le faire, car ils n’ont pu encore mettre leurs familles à l’abri. Mais si une décision était prise, nous avons des plans, nous sommes prêts à agir, assure-t-il. Sinon, à l’allure où nous progressons actuellement, en aidant par exemple les déserteurs à se retrouver, il faudra encore cinq ans pour venir à bout du régime… S’il devait rester des vivants en Syrie ! »

C’est pourquoi le capitaine se réjouit des efforts visant à élargir les bases de la révolution par un mouvement de désobéissance civile. « Nous le voulions depuis longtemps, car le danger est que les gens, lassés de demander une protection internationale, se défendent seuls. Ce sera la guerre civile. Nous en avons peur, car tout le monde alors interviendra : Al-Qaida, le Mossad (renseignement extérieur israélien), tout le monde… »

Le capitaine veut pourtant voir aussi des évolutions positives, avec le fait, par exemple, qu’une grande majorité d’appelés choisirait désormais de se cacher au lieu de rejoindre l’armée. Et surtout, dit-il, la confiance si difficilement acquise au sein de réseaux d’opposants issus d’une société syrienne dans laquelle, comme le dit Moustapha, « chacun se méfiait de l’autre, même dans une même famille ».

« De mois en mois, on a filtré ceux en qui on a confiance », assure aussi le jeuneMohammed Fezoo. Jonglant entre téléphone et ordinateur dans un petit appartement d’une banlieue d’Antakya, il représente 25 activistes de la ville syrienne d’Idlib – ceux qui n’ont pas encore été tués ou emprisonnés – auprès de l’Union des coordinations de la révolution. Comme les manifestants qui défient les balles, il espère une « internationalisation » du drame syrien, à tout le moins en paroles, car « si le ton des pressions étrangères baisse, le régime va tuer encore plus », prévient-il.

source: http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/12/14/la-frustration-des-deserteurs-syriens-en-turquie_1618352_3218.html



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