La guerre des barils par Garance Le Caisne

Article  •  Publié sur Souria Houria le 12 septembre 2014

Le Nouvel Observateur, 21 août 2014
La guerre des barils

A Alep, le régime syrien largue des bidons remplis d’explosifs et de ferraille sur les civils. Les écoles, les hôpitaux les maisons, rien n’est épargné. Et les victimes ne peuvent même plus être identifiées par leurs proches. Reportage.

De notre envoyée spéciale Garance Le Caisne

L’odeur acre de la poussière et de la peur recouvre celle du sang. Sans un mot au milieu du fracas, un jeune homme casqué circule entre les tiges de ferrailles tordues, les trous dans la chaussée, les murs de parpaings pulvérisés comme des lego. D’une main, il ramasse des lambeaux de chair sur le sol, il racle le capot d’une camionnette défoncée pour en recueillir d’autres, et il les dépose dans son autre main ouverte au ciel. Le gamin au regard égaré est un des 120 volontaires de la Défense civile des quartiers tenus par l’opposition à Alep. Chaque jour, ces soldats bottés fouillent les décombres et la mort.
Les barils d’explosifs largués par les hélicoptères du régime sur les quartiers d’habitations ne tuent pas que les civils. Ils tuent la mort elle-même. Ce matin là, c’est Karm el Miyassar qui est visé. Des blessés, une vingtaine de morts. Sur le trottoir, une bassine en fer contient deux pieds et une jambe. Derrière, une couverture recouvre les restes d’une femme. Son mari, un grand-père aux cheveux blancs, lève les bras, tend sa canne et supplie dans un cri : « Que ta maison soit détruite Bachar ! »
« Les barils vous coupent en deux, en trois, verticalement, horizontalement, explique Abou Mohamed Dine, neurologue et membre du Conseil médical de la ville d’Alep. Cela nous terrifie, nous médecins, alors les habitants… Avec les armes chimiques, au moins, vous mourrez entier. Là, les restes de corps viennent de personnes que leurs proches ont aimées et entourées de leur tendresse. Ils avaient des souvenirs. Comment les reconnaître ? »
Au printemps 2011, au début des manifestations pour la liberté et la démocratie, un général des services de renseignements en poste à Damas avait prévenu, menaçant une personne proche des révolutionnaires : « nous vous transformerons en engrais pour la terre ! » Les barils broient les dépouilles et les mélangent. Parfois, des morceaux sont envoyés à la morgue dans le quartier Soukari. Eclats de vie perdus, gardés dans des sacs posés à même le sol dans une salle que deux climatiseurs peinent à garder à 16° dans la chaleur de l’été et la puanteur de la décomposition. La morgue s’est improvisée dans les bâtiments d’une ancienne école de filles. Dans les couloirs qui mènent aux classes, le visage des silhouettes des écolières peintes sur les murs est barbouillé de noir. Stigmates du passage des djihadistes de l’Etat islamique, chassés d’Alep à la fin de l’hiver par les autres groupes de rebelles.
Mohamed Abou Jafaar Kahil est aujourd’hui le maitre des lieux. Avant la guerre, l’expert légiste travaillait pour le gouvernement. Le premier cadavre qu’il a récupéré était celui d’un adolescent, abattu par un sniper du régime en juillet 2012. Le garçon n’avait pas de carte d’identité, personne ne le connaissait à l’hôpital. Abou Jafaar lui a donné un numéro composé d’une lettre et d’un chiffre : A1. Il a noté dans un registre de quoi le reconnaitre, vêtements, taille des chaussures, couleur des yeux, des cheveux… Le début d’une longue série.
« On n’a pas quoi de prélever d’ADN, s’excuse l’expert légiste. Au début, on faisait des biopsies de cheveux et de peau. On n’a plus les moyens financiers non plus de continuer. » Au sein de la morgue, huit personnes l’aident contre 17 auparavant. « Ce n’est plus une guerre classique, poursuit-il. Aujourd’hui, le front c’est le ciel. Le régime punit l’opposition civile d’avoir installé une administration qui commençait à fonctionner. C’est pour ça qu’il bombarde le conseil local, les hôpitaux, les écoles… Beaucoup de gens qualifiés ont fui. » Depuis janvier, les habitants des quartiers tenus par l’opposition sont passés de 1.5 million à 300 000, laissant la grande ville du nord à ses ruines et ses carcasses d’immeubles.
Dans une des classes de l’école transformée en institut médico-légal, des photos sont punaisées au mur. Visages éteints, déformés, mais aussi un pied avec un pansement à l’orteil, un pantalon de jogging tâché, une chaussure usée. Dizaines de portraits comme un écho inconscient aux salles du lycée Tuol-svay-Pray, à Pnom Penh au Cambodge. En 1975, l’établissement, surnommé S21, est devenu le plus important centre de torture du régime de Polpot. Aujourd’hui, les salles affichent des centaines de photos de victimes Khmers.
A Alep, Abou Jafaar estime que les trois-quarts des 1 000 corps recueillis ici ont été déchiquetés ou démembrés. Près de 80 % ont été identifiés et 60% seulement récupérés. Parfois, un père, une épouse ou un neveu traverse la ville à pied. Ils reconnaissent leur parent et promettent de revenir. « Mais ils ne reviennent pas, souffle Abou Jafaar. Ils ont tout perdu, leur maison, leur argent… Ils n’ont même pas de quoi le mettre en terre. Alors on s’en occupe. » Au même titre que les morts sans nom.
A quelques centaines de mètres dans un verger abandonné le long d’une route sablonneuse, des traverses de ciment délimitent des tombes. Un chiffre inscrit renvoie aux registres de la morgue. Un peu plus loin, six petites sépultures sont numérotées. Des enfants laissés devant des hôpitaux et non réclamés. Deux garçons du quartier, de 5 et 7 ans, ont aussi été enterrés là une nuit, ensemble et à la va vite, parce que les parents ne pouvaient se déplacer.
Quand ils ne sont pas pleins, les cimetières officiels sont souvent inaccessibles. A cause des barils, du manque de transport. Parce que la ville est coupée en deux aussi, entre les quartiers du régime à l’ouest, et ceux de l’opposition, au nord, à l’est et au sud. Pour passer d’un côté à l’autre, il faut emprunter les corridors de la mort, passages urbains surveillés par des snipers, ou entreprendre un voyage d’une dizaine d’heures pour contourner les poches de combats.
Les parents d’Amir qui vivent côté régime l’ont tenté. Le fils aidait l’opposition, dans une boulangerie enterrée dans un sous sol pour ne pas être détruite par les bombardements. Chaque jour, 1 500 sacs de galettes de pain étaient distribués à des orphelins. Amir a été fauché par un éclat de bombe un mercredi matin. La veille, l’ancien étudiant souriait, heureux d’annoncer qu’il avait dégoté un visa pour poursuivre ses études de bio-technologie à Lyon. Le lendemain matin, le quartier a été secoué par l’explosion de trois bombes de 250 kg tombées en moins de deux heures à quelques rues les unes des autres.
Amir vivait dans un bureau au dessus de la boulangerie. Son corps, lavé et déposé dans un linceul blanc, a alors été emmené dans l’appartement d’une amie. Entouré de sacs de glace puis posé sur une table. Dans ce quartier conservateur avant la révolution, les femmes portent le voile noir. Avec les amis d’Amir en pleurs, elles ont attendu l’arrivée du père, de la sœur et du frère du jeune homme.
L’inhumation s’est faite dans le caveau de famille. Le père a poussé les ossements du grand-père pour faire de la place au fils. Puis il a dû rapidement retourner côté régime. Là où il ne pourra recevoir les condoléances des voisins, des cousins. Comment afficher la fierté d’un fils qui a défendu la liberté ? Alep, mémoire morcelée, muselée. Mémoire enterrée. Interdite.

 

Entretien avec l’anthropologue Thierry Boissière, spécialiste de la Syrie, a co-dirigé avec Jean-Claude David l’ouvrage « Alep et ses territoires. Fabrique et politique d’une ville (1868-2011) » Presses de l’Ifpo, mars 2014.

« Détruire la ville, c’est détruire la société »

Le Nouvel Observateur Quels quartiers le régime bombarde-t-il ?
Thierry Boissière. Il bombarde des quartiers populaires du nord, de l’est et du sud. Ces bombardements ont pour objectifs de punir la population qui a fait bon accueil aux révolutionnaires, de rendre difficile toute forme d’organisation politique alternative, et de détruire l’espace et la société qui servent de base arrière à la guérilla. A l’opposé, les quartiers résidentiels bourgeois de l’ouest, où se trouve l’essentiel des ressources politiques et miliaires du régime, ne sont bien entendus pas visés.

Comment un « Etat » peut-il détruire des quartiers d’habitations ?
Dans toutes guerres urbaines, il est plus facile de bombarder que de se battre rue par rue : c’est une façon d’occuper une ville ou d’empêcher les autres de le faire. Ces destructions s’inscrivent aussi dans l’histoire du rapport des Assad aux grandes villes. Perçues comme dangereuses, elles devaient être neutralisées : percées, démolitions et réaménagements des quartiers anciens en temps de paix, bombardements en temps de guerre ont longtemps fait partie de leur « politique urbaine ».

Des révolutionnaires viennent de faire sauter l’ancien grand sérail, pièce majeure du patrimoine culturel …
Ce bâtiment, tenu par le régime et construit dans les années 30 lors du mandat français, était un symbole. Pour une partie des combattants armés des campagnes et des quartiers périphériques, certaines zones et des bâtiments de la vielle ville représentent le pouvoir et une forme de richesse dont ils ont longtemps été exclus.

Comment se relever après tant de destructions ?
La société syrienne a résisté à 40 ans de dictature, elle est extrêmement pugnace. Elle peut se reconstituer malgré les traumatismes et la destruction de ses espaces de vie, à condition bien entendu qu’émerge un projet politique fort. La société aleppine survivra à la destruction d’une partie du patrimoine si son tissu social perdure, si les liens familiaux et de voisinages, les relations sociales et les « savoirs être » ne sont pas anéantis du fait des massacres, des haines et des exodes, comme cherche à le faire le régime en bombardant ces quartiers. Pour lui, détruire la ville, c’est aussi détruire la société.

Propos recueillis par Garance Le Caisne



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