La journaliste Edith Bouvier : « J’ai six litres de sang syrien dans le corps » – par Jeremie Lorand

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 septembre 2013

La Syrie, Edith Bouvier l’a dans le sang. Blessée par une attaque de l’armée régulière, transfusée dans un dispensaire de fortune, la journaliste française est restée bloquée à Homs pendant dix jours, en février 2012.

Celle qui est déjà retournée voir ses « frères et amis » dédicace son livre, « Chambre avec vue sur la guerre », ce vendredi 6 septembre, dans la librairie éphémère de Visa pour l’image à Perpignan.

Vu de Visa : Vous justifiez l’écriture de votre livre par une thérapie nécessaire pour repartir. Comment avez-vous vécu votre retour en Syrie ?

Edith Bouvier : Avant d’y retourner, j’ai dû attendre longtemps afin d’évacuer les vieux démons, mais je dois reconnaître que c’était assez particulier. Je travaille toujours avec la même filière, ceux qui ont réussi à me faire sortir, donc ils ont mon entière confiance.

Avec le temps et les événements, nous sommes devenus amis et il était intéressant de revoir l’ensemble des personnes qui nous ont accompagnés, moi, Rémi [Ochlik, ndlr], William [Daniels, ndlr]…

Même mes donneurs de sang sont venus me rencontrer. Des moments extrêmement touchants, jusqu’au moment où je leur ai annoncé que je devais quitter le pays. Là, ils m’ont répondu : « On va te kidnapper » !

Dès les premières lignes, vous confrontez le lecteur au bombardement dont vous avez été victime et à la mort de deux confrères. Quels souvenirs en gardez-vous ?

C’est extrêmement difficile de revenir sur ces moments très personnels. Coucher l’ensemble sur le papier fut très douloureux. Il s’agissait d’écrire sur ceux qu’on aime et ceux que l’on connaît trop peu et qu’on a perdus.

Marie Colvin [envoyée spéciale du Sunday Times de Londres, ndlr] était un maître de la discipline, un modèle. Une femme que j’aurais aimé être un jour. Et que dire de Rémi [Ochlik, ndlr]…

Quelques millisecondes de tergiversation vous ont épargnée. Et la suite, vous allez la vivre avec William Daniels…

[Elle coupe] Il m’a sauvé la vie. C’est ce qu’il a fait de plus beau. William ne m’a jamais lâchée, jamais abandonnée. Il a été mon médecin, mon épaule pour pleurer, mon grand frère pour me rassurer.


Le livre d’Edith Bouvier (Jérémie Lorand)

Etre une femme dans ce pays en guerre change-t-il quelque chose dans le traitement qui vous a été réservé ?

Je ne sais pas réellement. Ils m’ont traitée avec tout le respect possible et imaginable. Et je doute fortement qu’ils m’auraient traitée avec moins de respect si j’avais été un homme.

Ils ont fait preuve de beaucoup d’attention et de beaucoup d’humour. Pour eux, l’humour est une façon de lutter. Le plus significatif pour moi est leur façon de comptabiliser les bombes. A chaque impact, ils clament : « A voté ! »

Justement, vous décrivez une population extrêmement généreuse, à l’humour parfois décapant. Quelle relation les civils entretiennent-ils avec les journalistes ?

Je pense avoir une position différente de celle de nombreux journalistes sur cette question : j’ai noué des liens d’amitié avec ces personnes. Donc je n’ai pas besoin de travailler avec des passeurs, ou avec des fixeurs.

A chaque fois, les Syriens se sont mis en quatre pour raconter leur pays, leur guerre, leurs émotions. Avec beaucoup de fierté que nous soyons là pour eux. Tout en étant peinés de devoir partager cette guerre.

Aviez-vous l’impression de représenter un espoir pour eux ?

La première fois que je me suis rendue en Syrie, c’était le cas sans doute. A l’époque, ils n’avaient pas encore vu défiler le flot continu de journalistes et ils étaient convaincus que nous allions pouvoir changer les choses.

Mais malgré toute notre bonne volonté, notre travail, les risques que nous avons pris, l’opinion publique n’a pas changé.

Les Syriens gardent cependant espoir, continuent de se battre. Avec le rêve qu’un jour, les bombes arrêtent de leur tomber sur la tête. Et ceci malgré le manque de nourriture, de médicaments. Avec pour seule arme des petites kalachnikovs avec trois balles dedans.

Attendent-ils une intervention des Etats occidentaux ?

J’ai beaucoup de mal à me prononcer sur la question, car tout n’est pas aussi noir et aussi blanc qu’on voudrait bien le laisser penser. Je considère juste qu’on ne doit pas faire des promesses à un peuple sans les respecter. Que ce soit livrer des armes ou intervenir.

On ne peut pas laisser les Syriens mourir, à trois heures d’avion de Paris, sans rien faire. Je n’ai pas envie de raconter à mes enfants que j’ai assisté à la guerre, que je l’ai racontée, mais que tout le monde a fait comme si de rien n’était.

A la fin de votre livre, vous précisez vouloir retourner là-bas pour fêter la chute de Bachar el-Assad.

J’ai six litres de sang syrien dans le corps. J’y ai perdu un ami là-bas. J’y ai laissé une partie de ma vie. C’est suffisant.

Le 6 septembre, Edouard Elias et Didier François sont retenus en otage depuis trois mois. Les risques pris par les journalistes pour couvrir ce conflit sont-ils trop importants ?

Didier est un homme très expérimenté, qui connaît la guerre, qui a une vraie connaissance du terrain. Ça s’appelle « la faute à pas de chance ».

Ils n’étaient pas sur une zone de front trop avancée mais à 20 km de la frontière. Je m’y suis rendue : la route est bordée d’oliviers, le cadre est magnifique. Qui pouvait imaginer qu’ils tomberaient dans un piège ?

Autant on voit des fous qui prennent des risques pour se sentir exister, autant je sais qu’eux n’en ont pas pris. Ils nous manquent.

Pour votre part, vous vous défendez tout le long de l’ouvrage d’être une tête brûlée ? Pourquoi ce besoin de se justifier ?

Il existe dans notre métier, comme dans le foot, les commentateurs du lundi : ceux qui restent dans leurs bureaux et dont le métier est de critiquer les faits et les actes de ceux qui sont sur le terrain.

C’est facile à Paris, Londres, Genève de dire : « Moi, j’aurais fait autrement. »

Le journaliste est donc un loup pour le journaliste ?

Notre profession à un vrai besoin de se psychanalyser. Il y a de nombreux livres sur les journalistes, faits par des journalistes. Qu’on laisse bosser ceux qui veulent aller sur le terrain.

Votre livre s’achève sur la liste des personnes qui ont succombé à l’hôpital lors de votre séjour. Faut-il y voir un hommage ou du désespoir ?

Pendant dix jours, nos visages, celui de William et le mien, ont défilé sur les télévisions. Dans le même temps, tellement de personnes sont décédées sous les mêmes obus que ceux qui ont tué Rémi et Marie…

Il est difficile de ne pas tomber dans une litanie de chiffres et de morts comme en Irak, mais j’ai voulu leur rendre hommage.

Dans la religion musulmane, on dit que pour qu’un homme mort devienne un « Chahîd » – un martyr –, il faut que son nom soit reconnu. C’est sans doute pour cette raison qu’à chaque décès, les proches nous apportent une photo.

DIDIER ET ELIAS, OTAGES DEPUIS TROIS MOIS
Le journaliste Didier François et le photographe Edouard Elias, envoyés spéciaux d’Europe1, ont été enlevés il y a trois mois ce vendredi, alors qu’ils étaient en reportage en Syrie. On ignore jusqu’à ce jour qui les détient. Plusieurs rassemblements sont organisés ce vendredi à travers la France par le Comité de soutien qui a été constitué, et par Reporters sans frontières, notamment à 18h devant l’Hôtel de Ville de Paris. A cette occasion, nous publions le témoignage d’Edith Bouvier, journaliste blessée l’an dernier en Syrie, qui parle de son métier, de la Syrie, de Didier et Edouard…Rue89

source : http://blogs.rue89.com/vu-de-visa/2013/09/06/la-journalliste-edith-bouvier-jai-six-litres-de-sang-syrien-dans-le-corps-231062

date : 06/09/2013



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