La « lutte contre l’islamisme » et la manipulation des islamistes, éléments clefs du kit de survie du régime – Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 17 septembre 2013

Au long des deux années et demie écoulées depuis le début de la « Révolution contre Bachar Al Assad », le régime syrien a traité sa population avec l’extrême violence qui avait jadis valu à la Syrie le qualificatif d’Etat de Barbarie. Comment est-il parvenu dans ces conditions à échapper, comme il l’a fait d’ailleurs depuis l’installation en Syrie du pouvoir baathiste, aux sanctions qu’un tel comportement aurait dû légitimement entrainer ?

L’Etat de Barbarie
(Ali Farzat)

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D’un bout du monde à l’autre, au nom du principe de « souveraineté nationale », tous les Etats s’opposent à ce que d’autres, Etats ou ONG, mettent le nez dans leurs affaires. Ce refus est naturellement le plus fort de la part des Etats qui savent violer les règles, les traités, les conventions, les chartres internationales, qu’ils ont parfois eux-mêmes signés pour avoir la paix…

La Syrie se situe en bonne place parmi ce genre d’Etats. Pour pouvoir agir à leur guise à l’intérieur, dès leur installation au pouvoir en 1963, les dirigeants baathistes ont interdit la presse libre. Ils ont opposé toutes sortes d’objections à la présence permanente en Syrie de correspondants de la presse étrangère. Ils ont réservé l’attribution de visas aux journalistes dont les articles ne suscitaient pas leur courroux… A l’abri des regards et des critiques, les responsables ne se sont pas limités à confisquer les libertés et à livrer une guerre sans merci à l’ensemble de leurs opposants, à commencer par les Frères Musulmans. Ils ont également, entre autres crimes, testé sur des détenus condamnés à mort des produits chimiques et des agents biologiques, dans des centres de détention secrets contrôlés par les services de renseignements de l’armée de l’air.

Au début de 2011, inquiet à la perspective de voir les Syriens se soulever comme leurs frères arabes et, surtout, de solliciter le soutien de la communauté internationale, Bachar al-Assad prend les devants. Il entreprend de fournir au monde extérieur comme à sa population le cadre de lecture de ce qui pourrait se passer. Puisqu’il est « le héraut de la résistance et de l’obstruction » aux projets impérialistes dans la région, et puisqu’il bénéficie à ce titre du soutien de tous ses concitoyens – c’est du moins ce qu’il prétend… puisqu’il n’a jamais permis à des élections libres de le démontrer -, les éventuels contestataires qui se manifesteront en Syrie ne seront que des traitres ou des éléments étrangers, islamistes, jihadistes et terroristes de préférence… Ils participeront à un complot commandité par les « ennemis » de son pays.

Dans le même temps, il prend toutes les mesures nécessaires pour rendre inaudible d’autre parole que la sienne. Il resserre l’emprise de l’Etat sur l’information. Il neutralise dans un premier temps Al-Jazeera. Il intimide ou emprisonne certains journalistes syriens. Il chasse les rares correspondants étrangers encore accrédités en Syrie. Il limite l’attribution de visas aux envoyés spéciaux qui acceptent le truchement de personnalités aussi ambigües que la dénommée Agnès-Marie de la Croix. Il prend pour cible les citoyens-reporters et met en détention les Syriens qui prennent le risque de répondre aux questions des télévisions étrangères. Etc., etc…

Il se préoccupe peu de l’étonnement qu’un tel comportement provoque. N’est-il pas étrange en effet, de la part de celui qui se pose en victime d’un « complot de l’étranger » et qui se plaint d’une invasion de « terroristes islamistes », d’empêcher la présence sur son territoire de tout témoin indépendant ?

 

Contrôle de l’information en Syrie
(Ali Farzat)

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La posture de victime – et de victime du terrorisme islamiste en particulier – est une vieille tactique du régime syrien. Il est vrai qu’il a été confronté, du milieu des années 1970 à 1982, à une contestation de la part des Frères Musulmans qui a fini par prendre une tournure armée. Mais, d’une part, il n’est pas tout à fait étranger à cette évolution violente, puisque Hafez al-Assad a systématiquement joué l’escalade plutôt que l’apaisement avec les Frères. Et, d’autre part, la contestation qui s’exprimait contre lui à l’époque émanait aussi d’activistes, de syndicalistes et de militants politiques – du Parti Communiste Syrien, du Parti de l’Union Socialiste Arabe Démocratique, du Parti Baath Démocratique, du Parti de l’Action Communiste, etc… – qui n’avaient rien à voir avec les Frères. Eradiquée de Syrie dès le milieu des années 1980, l’Association est demeurée l’ennemi emblématique du régime, qui a refusé jusqu’à aujourd’hui de saisir la main que les Frères lui ont parfois tendue et d’entamer avec eux toute réconciliation.

Pour autant, les responsables syriens ont bien compris l’intérêt d’entretenir de bonnes relations avec l’ensemble des autres partis et organisations d’inspiration islamiste, y compris – pour ne pas dire surtout – d’inspiration radicale. Pour servir leurs intérêts politiques au Liban, ils ont facilité la naissance d’Amal islamique en 1979, puis celle du Hizbollah en 1985, et ils ont entretenu, du côté sunnite, des relations avec plusieurs groupes radicaux, dont Fatah al-Islam n’était en 2006 que le dernier en date, qui leur étaient financièrement et militairement redevables. Pour peser sur le dossier palestinien, ils ont accueilli à Damas les dirigeants du bureau politique du Hamas, indésirables ailleurs. Pour pouvoir intervenir en Irak et faire en sorte que, ayant gagné la guerre et chassé Saddam Huseïn, les Etats-Unis, ne gagnent pas la paix et n’instaurent pas à leur frontière la démocratie annoncée, ils ont suscité des vocations de jihadistes et ils les ont envoyés par centaines se battre contre les Américains.

Si le régime syrien répète à l’envie qu’il est la cible des organisations terroristes islamistes, c’est uniquement pour convaincre les Etats qui voudraient le déstabiliser en intervenant dans ses affaires qu’il se trouve dans le même camp et du même côté qu’eux de la barrière. Ces Etats ne gagneraient rien à l’affaiblir et encore moins à le renverser, quoi qu’il ait commis et qu’il commette encore, puisque, en échange de leur silence sur ses faits et méfaits, il est en mesure de leur apporter son expertise dans la lutte contre le terrorisme et de les aider, par exemple, à arracher tous les aveux qu’ils veulent des détenus qu’ils répugnent à torturer…

Enfin, le régime syrien assortit cette offre de service de menaces. Les Etats qui se refusent à acheter ce qu’il prétend leur vendre pourraient bien être les premières victimes de ceux que le régime syrien à la fois manipule, favorise et combat.

Terroriste islamiste…
(Ali Farzat)

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Les amis, les affidés, les clients, les agents du régime syrien dans le monde médiatique, parmi les hommes politiques et les députés, au sein de la mouvance sécuritaire et jusque parmi les hommes d’affaires, se sont aussitôt mobilisés, en France en particulier, pour reprendre et orchestrer les propos de Bachar Al Assad. L’objectif de ces « trompettes » (abwâq), comme les surnomment les opposants syriens, était de délégitimer la révolution démocratique en en faisant un mouvement programmé à l’étranger et mis en œuvre par des islamistes incarnés par les Frères Musulmans. Quand les Syriens sont enfin parvenus, à la mi-mars 2011, à renverser le mur de la peur qui les avait empêchés jusqu’alors de manifester dans les rues, cette présentation a évidemment provoqué, dans les opinions publiques mal informées des modes de faire de la Syrie, un sentiment très réservé à l’égard de la révolution… D’autant que l’évolution des autres révolutions, en Tunisie, en Egypte et en Libye, a bientôt montré que « les islamistes » étaient effectivement, pour le moment, les seuls vainqueurs des soulèvements populaires.

Puisqu’elle est islamiste, la révolution syrienne – c’est un autre volet de la propagande officielle – ne peut être que sectaire et constituer une menace pour les minorités confessionnelles non sunnites, alaouites, chrétiennes, druzes, ismaéliennes… dont lui-même, le régime, revendique le titre et le rôle de « protecteur ». La réalité de cette protection est plus que sujette à caution. En fait, le régime syrien ne protège aucune minorité, communauté alaouite comprise. Il cherche uniquement à se protéger derrière elles. Il n’offre sa « protection » qu’aux membres des communautés, communauté sunnite comprise, qui, renonçant à toute contestation ou revendication, acceptent de n’être que des bénis oui-oui, des comparses ou des faire-valoir, et d’acheter – au sens le plus matériel du terme – leur tranquillité.

Enfin – et c’est le troisième volet de la propagande du régime -, islamiste et sectaire, la révolution syrienne ne pourra être que violente.

« Homme armé infiltré »…
(Ali Farzat)

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Les Syriens qui manifestaient dans les rues ont eu beau scander, dès les premières heures de leur soulèvement, que leur contestation était pacifique, qu’elle n’était pas confessionnelle et qu’elle voulait rassembler tous les Syriens d’un bout à l’autre du territoire… Ils ont eu beau affirmer qu’ils n’avaient pas d’autre adversaire que le régime et que, aspirant à la liberté, à la dignité et à la justice, ils voulaient remplacer le système en place par un système plus égalitaire et plus respectueux des droits de chacun… Ils ont eu beau diffuser des milliers de vidéo montrant les exactions commises à leur détriment par l’armée, les services de renseignements, les forces de sécurité et les mercenaires recrutés par le régime dans les rangs des chabbiha, des voyous au service des intérêts mafieux de la famille Al-Assad… Ils se sont heurtés à une propagande autrement puissante, mieux organisée et plus largement financée, qu’il s’agisse de l’Armée électronique syrienne, de sites dédiés à la ré-information sur la Syrie, de blogs d’activistes anti-impérialistes ou d’organes de partis politiques ayant pignon sur rue. Et quand, ils ont réclamé, le 9 septembre 2011, après 6 mois de patience, une « Protection internationale » contre une répression qui avait déjà fait plus de 3 000 morts – 3 000 morts seulement serait-on tenté de dire alors qu’il y en a officiellement aujourd’hui 40 fois plus… -, ils n’ont pas été entendus.

Aucune des revendications ultérieures des révolutionnaires n’a davantage été écoutée :

– la création d’une zone de non-survol (28 octobre 2011),
– la mise en place d’une zone tampon (2 décembre 2011),
– le soutien à l’Armée Syrienne Libre (13 janvier 2012),
– une intervention militaire immédiate (16 mars 2012),
– la livraison d’armes antiaériennes (10 août 2012)…

Ayant constaté qu’ils s’époumonaient en vain, les révolutionnaires ont renoncé à réclamer quoi que ce soit aux Occidentaux sur lesquels ils avaient compté. Et ils s’en sont remis à Dieu… et aux jihadistes. Le silence et l’apathie internationale ont en effet favorisé deux évolutions aussi dramatiques l’une que l’autre :

– d’une part, Bachar al-Assad a compris qu’il pouvait aller de l’avant dans sa répression et qu’il pouvait utiliser, en fonction de ses besoins, la totalité de son arsenal militaire et répressif. C’est ce qu’il a fait par paliers. Il est passé des fusils mitrailleurs aux chars, des bastonnades aux massacres de population à l’arme blanche, des bombardements aériens aux SCUD… Aucun Etat occidental ne paraissant vouloir s’opposer à cette escalade, que facilitaient les alliés russes et iraniens de la Syrie en fournissant à Damas les matériels dont il avait besoin pour ce faire, il a finalement utilisé les armes chimiques qui lui avaient été fixées comme « ligne rouge ». Il a chaque fois attendu des réactions qui ne sont pas venues…

– d’autre part, et ceci explique en partie cela, les jihadistes que Bachar al-Assad annonçait depuis des mois ont fini par faire leur apparition. Fin 2011, le régime a en effet besoin de voir cette menace se concrétiser pour prévenir toute intervention contre lui. Il relâche alors dans la nature, à la faveur d’amnisties, un grand nombre – certains parlent de plusieurs centaines – de jihadistes qu’il détenait dans ses geôles, les uns depuis leurs retour d’Irak, les autres arrêtés en Syrie en diverses circonstances. Bientôt rejoints par leurs anciens camarades et organisés en katibas autonomes, ils s’affirment en raison de leur mépris pour la mort. Ils attirent à eux nombre de jeunes Syriens, porteurs ou non de principes islamistes, mais désireux de combattre dans de meilleures conditions que dans les unités de l’Armée Syrienne Libre, qui, en dépit des promesses des Amis du Peuple Syrien, souffrent d’une pénurie chronique d’armes et de munitions. Ils utilisent aussi leurs moyens financiers pour apporter soutien et secours à la population des zones dans lesquelles ils installent leurs bases.

Mais ils deviennent aussi des repoussoirs pour le reste des Syriens et les Occidentaux. Ils scandalisent par leur fanatisme religieux et leurs agissements sectaires, qui suscitent l’aversion et la mobilisation contre eux des populations locales… Ils apparaissent comme les coupables idéals de méfaits dont le régime est parfois le véritable auteur (le massacre de Houla près de Hama, les cadavres du fleuve Qouwaïq, le « plastiquage » d’églises à Alep et la « destruction » des lieux saints de Maaloula)… Ils inquiètent enfin par leur nombre croissant… que le régime s’emploie d’ailleurs à exagérer, avec l’aide de ses relais, afin d’accentuer l’effet de tétanisation que les jihadistes provoquent sur nous.

Massacre d’Al Houla
(Ali Farzat)

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Le résultat est celui que nous constatons depuis des mois. A en croire certains médias, la « révolution » ne met en présence aujourd’hui en Syrie que le régime et les jihadistes. Ce sont leurs méfaits ou leurs hauts-faits respectifs qui remplissent les colonnes des journaux ou qui font la une des télévisions. Comme si, en Syrie, on avait à faire à « une révolution sans révolutionnaire ». Or cette présentation est inexacte. Civils et militaires, les révolutionnaires poursuivent leur combat. Celui-ci ne se mène pas uniquement les armes à la main mais il concerne la mise en place de centaines d’organisations et d’initiatives au sein de la société civile, qui, en mobilisant de simples citoyens, des hommes et des femmes, des jeunes et des adultes, jette les bases de la Syrie de demain.

L’opinion publique ne doit pas se laisser enfermer dans le dilemne que les partisans du régime syrien tentent d’imposer : sanctionner Bachar Al Assad, en prenant le risque de favoriser nos ennemis « islamistes », ou s’abstenir et renvoyer les deux camps dos-à-dos, en prenant le risque d’abandonner les Syriens à une escalade de la répression de la part du régime. Il existe toujours en Syrie une opposition démocratique. En dépit des coups que le pouvoir lui a portés en priorité, et en dépit des efforts que les responsables syriens ne cessent de déployer pour faire croire qu’elle a été anéantie ou qu’elle s’est dissoute dans les islamistes, elle continue d’agir. En témoigne le « Cri d’appel à l’aide d’un Syrien« , lancé le 9 septembre dans le New York Times par Yasin al-Haj Saleh, l’une des grandes consciences de la révolution syrienne qui vit caché dans son pays depuis les premières heures du soulèvement, précisément pour éviter d’être assassiné par le régime afin de « faire de la place » aux islamistes et de faire taire toutes les voix non-islamistes.

Ce sont eux, les révolutionnaires et les opposants, qu’il faut entendre au moment de décider de la conduite à tenir en Syrie. Ce n’est pas uniquement pour nous, pour notre standing international, et pour les milles et une raison que chacun connaît que la France et les pays démocratiques devaient faire quelque chose. C’est pour ceux qui, à la différence du régime et des jihadistes, partagent avec nous un certain nombre de valeurs – respect des Droits de l’Homme, justice, liberté, égalité, démocratie… – que nous devons le faire. Ils nous le demandent.

Mais, pour que les éventuelles sanctions répondent aux attentes et soient dans l’intérêt de l’opposition démocratique syrienne, encore faudrait-il qu’elles répondent aux conditions suivantes :

– 1er / qu’elles entrent dans le cadre d’une « intervention militaire limitée », sous la forme de frappes sur des cibles militaires et sécuritaires clairement identifiées, porteuses d’un message politique dépourvu d’ambigüité pour le régime syrien ;

– 2ème / qu’elles ne soient pas « pour solde de tout compte », mais qu’elles s’accompagnent d’un effort d’armement de l’Armée Syrienne Libre, visant à « Renforcer la résistance démocratique en Syrie » comme Bassma Kodmani et Félix Legrand viennent de le réclamer dans un excellent travail à lire sur le site d’Arab Reform Initiative ;

– 3ème / qu’elles favorisent finalement, en offrant l’avantage à l’opposition dans le rapport des forces, l’entame d’un processus politique qui mettra un terme à l’effusion de sang et aux souffrances de la population syrienne, en permettant de préparer le transfert du pouvoir et sa restitution au peuple syrien.

source: http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/09/16/syrie-la-lutte-contre-lislamisme-et-la-manipulation-des-islamistes-elements-clefs-du-kit-de-survie-du-regime/



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