« La lutte en Syrie sera longue. La tyrannie fait le lit des djihadistes et toute réforme religieuse restera impossible à défaut de réformes politiques et économiques. Les démocrates et les progressistes syriens n’ont d’autre choix que continuer à résister » – interview de Farouk Mardam-Bey le 22/11/2014 – propos recueillis par Abdallah Amin al-Hallâq – traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 29 novembre 2015

Farouq Mardam-Bey tient une place importante dans ma mémoire, celle d’un grand intellectuel syrien, et ce, depuis des années. Et aussi celle d’un professeur qui a formé toute une génération d’écrivains, d’intellectuels et d’hommes de culture engagés pour la liberté et pour une culture critique. Chez moi, comme chez bien d’autres, il partage cette place dans notre esprit avec (l’économiste) Samir Amine, et d’autres encore. C’est dans le cadre de mon modeste projet d’évoquer ces grands noms qui ont préféré s’éloigner du tapage médiatique et de sa consommation de masse, auxquels font exception quelques rares supports, que s’inscrira ce dialogue mené par notre supplément (Al-Mulhaq) au sujet de la Syrie, du Liban et du Printemps arabe de manière générale (sans naturellement oublier la Palestine), ainsi qu’autour de la gauche et des intellectuels qui ont pris plus ou moins de distance par rapport à ces questions (de toutes, pour certains d’entre eux, ou de telle ou telle d’entre elles pour d’autres) et aussi à propos de Beyrouth, qui n’est plus aujourd’hui celle que Farouq Mardam-Bey et ceux de sa génération ont pu connaître. Ainsi, celui-ci s’exprime à claire et haute voix pour nous dire que notre capital symbolique est ce qui nous amène à réfléchir à ces questions dont l’intrication extrême rend difficile toute réflexion spécifique à chacune d’entre elles, sauf, à la limite, en ce qui concerne certains détails. Ce dialogue constitue un rappel : il nous dit que ce qui se produit en Syrie, au Liban et en Palestine, ainsi que dans les autres pays arabes, dépasse de très loin les réponses simplificatrices et cavalières qui découlent de présupposés et de certitudes encore dominantes. Et que le combat (principal), aujourd’hui, reste avant toute chose et en définitive le combat pour la liberté – cette liberté encore lointaine, en dépit de tout ce qui s’est produit et de tout ce qui est en train d’advenir aujourd’hui dans les pays arabes. Mais je ne vais pas vous faire languir davantage : je laisse la parole à Farouq Mardam-Bey pour nous en parler, nous parler de nous, nous les Arabes. Et aussi de son pays, la Syrie.

Abdallah Amin al-Hallâq.

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La gauche. Une gauche arabe, celle dont nous avons besoin

Vous êtes un intellectuel syrien et un écrivain de gauche, comme vous aimez à vous définir vous-même et à définir votre identité culturelle. Permettez-moi de commencer ce dialogue avec vous par une question concernant la gauche : qu’est-ce, au juste, que la gauche ?

Dans le monde, il y a plusieurs sortes de gauches, il y a plusieurs types de marxisme. Mais le marxisme marxo-lénino-stalinien a dominé toutes les autres formes de marxisme en leur faisant endosser son terrible fardeau, et ce, tant avant son terrifiant effondrement qu’après celui-ci. C’est pourquoi il me semble que quiconque prétend être de gauche doit préciser à quelle gauche il appartient. La place manque ici pour une longue explication. La première référence a toujours été (et reste) à mes yeux la pensée de Karl Marx, qui n’est certainement pas une croyance complète qui serait à l’abri d’erreurs l’assaillant de toutes parts dans lesquelles elle trouverait une justification de prises de position contradictoires entre elles, comme par exemple celles consistant à prendre la défense de libertés qui ont été erronément et fallacieusement qualifiées de « formelles » jusqu’au fait de prôner la dictature du prolétariat (qui, chez Marx, n’a de toutes les manières strictement rien à voir avec la dictature sous laquelle ployaient les « démocraties populaires » aujourd’hui disparues !).

Il y a, parmi les marxistes, ceux qui croient (après avoir lu superficiellement tel ou tel chapitre de tel ou tel de ses ouvrages) que Marx était un théoricien du déterminisme historique tel que celui-ci était enseigné dans les écoles des partis communistes, mais qui oublient ses écrits historiques, comme, par exemple, ceux qui mettent en évidence la complexité du réel et l’importance des événements fortuits dans le cours de l’histoire, qu’Engels a résumé de cette phrase lapidaire : « L’histoire ne fait rien (elle ne possède pas de richesses immenses, etc.) ! ».

Ajoutons à cela le fait que Marx est un Européen qui a vécu au dix-neuvième siècle et que le lieu et l’époque où son existence s’est déroulée ont eu une influence manifeste sur sa pensée.

En quoi réside, par conséquent, l’importance unique de Marx ? Tout d’abord dans le fait qu’il a découvert le « secret latent », le secret du capital, depuis son accumulation primitive jusqu’à ce que nous vivons aujourd’hui en fait de mondialisation sauvage, de destruction de la nature et de domination absolue [de l’économique] sur les existences d’humains désormais considérés comme de simples marchandises parmi d’autres. Ensuite, dans le fait que Marx a démontré, grâce à son analyse du capital, la justesse de sa célèbre affirmation, formulée durant sa jeunesse, de la nécessité de « changer le monde ». Troisièmement, [l’importance de Marx] dans ce contexte, [réside] dans le fait que ce grand philosophe, ce grand économiste et ce grand historien était aussi un combattant révolutionnaire et que l’on ne peut séparer l’une de l’autre ces caractéristiques de son existence, notamment sa qualité de savant ayant ô combien croisé le fer avec les plus grands penseurs de son époque et sa qualité de combattant fondateur de la première Internationale. L’une et l’autre de ces qualités, chez lui, appelait l’autre.

Un homme de gauche, selon ma conception de ce que doit être la gauche, voit dans le monde un tout cohérent. Le monde, aujourd’hui, n’est pas ce que les tenants du libéralisme heureux et de la fin de l’Histoire nous avaient annoncé au lendemain de la chute du mur de Berlin. Au contraire, notre monde contemporain ne cesse de devenir de plus en plus impitoyable du fait que le capitalisme s’est mis à échapper à tout contrôle depuis les années1980. Ainsi, dans les pays capitalistes riches et avancés, qui dessinent l’avenir de l’ensemble de l’humanité, les classes populaires sont en train de perdre peu à peu les acquis sociaux qu’elles avaient réussi à arracher par leurs luttes tant politiques que syndicales (services publics, assurances sociales, législation du travail,…). La révolution technologique et la ‘rationalisation’ du travail nous ont amenés non pas à ce à quoi ils étaient censés nous amener, à savoir davantage de temps de libre utile, mais à l’augmentation des taux de chômage et à la marginalisation de larges secteurs de la population. Cela s’est accompagné d’un rétrécissement des choix politiques s’offrant aux citoyens à un point tel que le politique a perdu son sens. Ainsi, les programmes économiques des partis de droite et « socio-démocrates » dominants, devenus quasi similaires, ne diffèrent plus que par leur ton et par le talent de leurs dirigeants à les vendre à l’opinion, tous obtempérant aux dictats du Fonds Monétaire International, de la Banque Centrale Européenne et du patronat.

Ce capitalisme mondialisé menace les hommes dans leur humanité et il menace leur environnement naturel, partout dans le monde. Être de gauche, c’est refuser de voir le monde devenir une marchandise susceptible d’être vendue et achetée, c’est appeler à une mondialisation alternative, une mondialisation qui soit équitable, c’est croire en la nécessité de changer le monde et c’est parier sur la possibilité de le changer en ne s’appuyant dans ce pari difficile ni sur la volonté divine ni sur le progrès scientifique et technologique, ni sur ce qu’il est convenu d’appeler le « sens de l’Histoire ».

 

Que reste-t-il aujourd’hui de la gauche arabe, de manière générale, et de la gauche syrienne en particulier ?

Il est incontestable que la gauche arabe, ou, disons, plus précisément, les partis et les groupes communistes, avec leurs diverses orientations, traversent une crise aigüe. Il serait extrêmement injuste de nier les combats qu’ils ont menés et les sacrifices qu’ils ont consentis lors de nombreuses étapes de notre histoire nationale et il convient de rappeler également que ces partis et ces groupes ont comporté dans leur rang un nombre considérable d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes éminents.

Mais cette gauche s’est dissoute, elle s’est évaporée, comme d’autres gauches de par le monde, à la suite de la chute du mur de Berlin, de la dissolution du camp soviétique et de la mutation capitaliste en République Populaire de Chine. Une partie est passée au libéralisme et ce libéralisme l’a conduite généralement à un entichement pour la démocratie occidentale avec ses bons et ses mauvais côtés, tandis que, dans le même temps, les penseurs libéraux occidentaux commençaient à douter de la possibilité de concilier dans un proche avenir la démocratie avec le capitalisme dans sa phase financière mondialisée. Certains d’entre eux ont rejoint le courant nationaliste et islamiste, ou emprunté à ce dernier son discours à base d’« irrédentisme » (mumâna‘a), après quoi ils ont erré entre divers publics dans ces vêtements rapiécés. D’autres groupes, tant au Mashreq qu’au Maghreb, sont restés tels qu’en eux-mêmes, comme si rien n’avait changé, sans procéder à la moindre introspection critique sérieuse de leur expérience et sans réfléchir aux causes de cette grande régression et à ses origines profondes inhérentes à leur théorie elle-même et à ses mises en pratique. Je pense que le problème essentiel dans la praxis de la majorité de ces partis, depuis les années 1960, en plus de leur mentalité stalinienne sclérosée, c’est leur dépendance vis-à-vis de régimes tyranniques considérés « progressistes » et leur autojustification au nom de théories inventées par les « ulémas » soviétiques du marxisme-léninisme, comme cette théorie du « développement non capitaliste » qui affirme (en substance) qu’il est possible de passer au socialisme dans des pays tels que l’Égypte, la Syrie ou l’Algérie sans être passé par l’étape du capitalisme démocratique. Cela a eu pour conséquence, pour ces partis, en Syrie, qu’ils ont participé marginalement au pouvoir dans une position de faux témoins, qu’ils ont justifié avec leur grandiloquence habituelle les atrocités perpétrées par le régime dans les années 1980 et qu’ils ont persisté dans ce rôle, y compris après la disparition du camp soviétique et même jusqu’à nos jours, avec entrain, et même avec enthousiasme !

Très rares sont les communistes syriens à avoir survécu politiquement et moralement de cette situation catastrophique. Je fais allusion ici en tout premier lieu aux combattants du bureau politique et du Parti de l’action communiste qui ont payé d’un prix exorbitant leur opposition au régime, ayant été emprisonnés durant des années et impitoyablement torturés. Après leur sortie de prison, la plupart d’entre eux ont participé au mouvement démocratique et certains d’entre eux se sont engagés avec enthousiasme dans la Révolution syrienne (de mars 2011) dès le début. Je suis d’accord avec eux, ou tout au moins avec certains d’entre eux, comme je peux ne pas partager leur analyse politique ou leurs prises de positions passées et actuelles, mais je n’oublierai jamais que ce sont eux qui ont tenu notre pays à bout de bras dans les circonstances les plus sombres et que ce sont eux qui ont sauvé, ce faisant, l’honneur de la gauche arabe.

 

L’Islam, le réformisme religieux et la laïcité

Dans les premières semaines de la Révolution syrienne, vous avez déclaré : « En ce qui concerne les islamistes et leur rôle, l’on assiste à des exagérations, à des généralisations et l’on met dans le même sac  des forces et des courants qui sont extrêmement différents entre eux». Pensez-vous encore la même chose aujourd’hui, l’islam politique et militaire occupant le centre du théâtre syrien après avoir phagocyté la Révolution ? 

Ce qui m’avait amené à tenir ces propos, c’était le fait que le régime Assad avait prétendu dès les manifestations (pacifiques) de Deraa que celles-ci étaient menées par des djihadistes ou par des salafistes (il n’a d’ailleurs jamais cessé de claironner ces mensonges depuis lors). Je les ai aussi tenus en ayant à l’esprit ce qui s’était produit en Égypte en fait d’exagérations à propos du rôle joué par les Frères musulmans dans la révolution dans ce pays – des Frères musulmans dont nous savons qu’ils ont pris tardivement en marche le train de la Révolution égyptienne après des tentatives tant de leur part que de celle de Moubarak de se partager les rôles dans leurs tentatives de la contourner et de la récupérer. Mais permettez-moi de préciser succinctement ma position sur cette « fièvre » islamiste, que vous évoquez.

Je suis d’accord avec mes amis tenants de la laïcité quant à la nécessité d’écarter la religion de l’État et de la politique. Je ne suis pas serein devant ce qu’il est convenu d’appeler le « réveil islamiste » (béni !), ce mouvement qui a renversé l’orientation de l’histoire arabe contemporaine depuis les mouvements réformistes du dix-neuvième siècle et dont je constate les conséquences destructrices dans notre vie politique, dans notre vie sociale et dans notre vie culturelle. Ce « réveil » s’est manifesté de différentes manières allant de l’intransigeance dans la pratique religieuse au salafisme rigoriste et de la résurrection de l’Islam politique tel qu’incarné par le mouvement des « Frères musulman » jusqu’à la violence djihadiste qui a atteint son degré extrême avec la barbarie de Dâ‘esh.

La question lancinante qui se pose aujourd’hui à nous, et pas seulement en Syrie, est de savoir comment nous devons nous comporter face à ces phénomènes multiples. Les laïcistes fondamentalistes les mettent tous dans le même panier, ils méprisent les personnes attachés à la pratique religieuse en lesquelles ils voient un « vivier » naturel pour le terrorisme djihadiste, ce qui signifie aujourd’hui qu’ils sont totalement coupés du peuple.

Mon attachement à la laïcité me pousse tout d’abord à dire que ce sont les régimes tyranniques qui constituent le véritable danger et aussi qu’une défense sans ambigüité de la liberté de conscience face à tous les islamistes, le fait d’exprimer une citoyenneté individuelle égalitaire, d’adopter un point de vue fondamentalement critique sur la validité intellectuelle de l’islam politique et sur ses praxis politiques (sans que cela m’amène à emboîter le pas aux éradicateurs), que le fait de coopérer avec les musulmans ordinaires, y compris avec les musulmans rigoristes parmi eux, ce qui n’empêche nullement qu’ils soient mes associés dans la concitoyenneté, sans leur imposer la conduite qu’ils sont censés avoir (mais je leur demande de me traiter de la même manière) sont l’attitude à avoir.

Vous allez peut-être me dire : « Ce sont là des propos purement théoriques, car des musulmans intégristes ne vous traiteront pas de la même manière que vous les traitez », et vous aurez peut-être raison de dire cela. Mais voyez-vous une autre manière de concilier la laïcité et la démocratie ?

Puisque nous avons évoqué les islamistes, quel avenir la laïcité a-t-elle ? Le réformisme religieux a-t-il un avenir dans le monde arabe, notamment en Syrie ? Quelle lecture faites-vous de l’islam en tant que religion et de sa place, à notre époque, dans notre région du monde ?

Faisant partie de la génération intermédiaire qui a vécu avant le « réveil de l’islam » et après celui-ci, j’ai connu deux sortes de musulmans, j’ai été le témoin de deux islams différents. C’est la raison pour laquelle je suis convaincu que l’islam des musulmans est à leur image, qu’il reflète leur situation, l’état dans lequel ils sont. Dans les décennies 1950 et 1960, les musulmans (tout du moins jusqu’autour de l’année 1965), à l’exception d’une petite minorité, n’étaient pas obnubilés jusqu’à l’obsession par la mise en application de la sharia ou par la définition des frontières entre le licite et l’interdit (al-hudûd). Le voile canonique (hijâb) n’était pas la tenue quasi obligatoire qu’il est aujourd’hui tant dans les écoles et les collèges qu’à l’université. Les émissions religieuses radiodiffusées, puis télévisées, insistaient sur le fait que Dieu (Allâh) avait pour caractéristique intrinsèque la miséricorde (rahma), qu’il veut pour les humains une vie heureuse et aisée (al-yusr) et non une vie faite d’épreuves (al-‘usr) et que la religion est principalement affaire de relations interpersonnelles. Les ouvrages religieux n’étaient pas des best-sellers, et quoi qu’il en soit ils en appelaient très majoritairement à la modération. Certes, la société était conservatrice et pieuse, mais sans exagération dans les rituels. L’on y vénérait le passé, mais l’on n’aspirait pas à y retourner. Au contraire, les sociétés musulmanes du Moyen-Orient aspiraient à rattraper le train de la civilisation moderne.

Pour quelle(s) raison(s) les musulmans et l’islam lui-même ont-ils changé ? Si les textes religieux fondamentaux, comme je le pense, autorisent les deux sortes d’islam que vous avez évoquées, pourquoi et de quelle manière l’une d’entre elles a-t-il évincé l’autre ? Comment a-t-on pu régresser d’un islam du juste milieu vers les degrés les plus extrêmes de fanatisme et de violence et pourquoi l’islam n’est-il pas devenu un islam contemporain acceptant d’être séparé de l’État et du politique puisqu’on contraire il fusionne de plus en plus avec l’un et l’autre ?

Ces questions requièrent une analyse précise englobant ce qui s’est produit au cours de deux décennies, entre le milieu des années Soixante et le milieu des années Quatre-Vingts (la tyrannie politique, les défaites arabes, l’essor pétrolier, la politique américaine dans la région, la généralisation des économies de rente, l’institutionnalisation de la corruption, la crise mondiale de la pensée de gauche…). L’on ne saurait se contenter d’une réponse essentialiste qui ferait de notre héritage culturel en quelque sorte une seconde nature de l’homme musulman.

De tout cela, je déduis que la réforme religieuse à laquelle nous aspirons est impossible si elle ne découle pas d’un processus de réforme économique et politique radical de nature à redonner sa vitalité à la société et à insuffler parmi les classes sociales opprimées l’espoir d’une vie meilleure. La laïcité est elle aussi impossible si elle reste l’exigence d’une élite isolée du reste de sa société.

Et puis, nous devons nous demander quelle est donc cette religion que nous voulons séparer de l’État, et de quel État, au juste, nous voulons la séparer ? De l’étude des expériences vécues par les peuples européens, nous pouvons déduire que la laïcité n’est pas une recette toute prête. En effet, les mises en pratique de la laïcité diffèrent en fonction des traditions religieuses (catholique, protestante ou orthodoxe) du pays où la laïcité a été adoptée. Les manières de la mettre en œuvre varient aussi en fonction de leur régime de gouvernement, qui peut être républicain ou non. Certains des pays adoptant la laïcité peuvent insister à faire de la religion une affaire individuelle, comme la France qui n’offre en principe aucun espace aux religions dans son espace public. D’autres sont plus souples vis-à-vis des religions parce que la Réforme a davantage imprimé sa marque sur leur identité nationale. Ce qui est important, ça n’est pas d’exhiber un écriteau avec le mot « laïcité » écrit dessus, mais bien de lutter pour les libertés de conscience, de pensée et d’expression qui constituent l’essence de la laïcité, et de refuser toute concession à leur sujet.

 

La Palestine et le Liban

Revenons à vous, vous qui êtes l’un des intellectuels syriens à vous être intéressé le plus à la cause palestinienne. Où en est cette cause aujourd’hui ? Quelle est la place du conflit palestino-israélien au milieu de toutes les mutations qui affectent le Moyen-Orient, et en particulier les pays frontaliers de la Palestine ?

Grâce à son combat courageux, le peuple palestinien a arraché la reconnaissance internationale de son droit à l’autodétermination et à établir un État indépendant en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Mais cette reconnaissance tardive est restée lettre morte. Jusqu’à ce jour, les Palestiniens ne sont pas parvenus à réaliser un seul de leurs objectifs nationaux, ni par la lutte armée ni par les négociations avec les gouvernements israéliens successifs. Rien, à l’horizon, n’annonce un quelconque changement sur lequel s’appuyer à court terme, ni dans l’opinion publique israélienne ni parmi les communautés juives dans le monde entier, ni au sein du Congrès des États-Unis. Au contraire : les Israéliens et leurs partisans sont de plus en plus extrémistes et de plus en plus turbulents, le dépeçage de la Cisjordanie se poursuit, ainsi que la construction de colonies, si bien que le projet d’État (palestinien) indépendant devient irréalisable. Ajoutez à cela l’entrée en crise de la situation palestinienne interne, entre une Autorité impuissante en Cisjordanie, qui est engagée dans de vaines négociations et n’a aucun réel pouvoir (elle n’a même pas le pouvoir de s’auto-dissoudre, car des centaines de milliers de Palestiniens dépendent d’elle pour leur survie) et un autre pouvoir, à Gaza, qui est assiégé tant par Israël que par les pays arabes, et dont les stratégies politique et militaire n’ont réussi qu’à renforcer sa poigne de fer sur la bande de Gaza sinistrée.

Dans de telles conditions, et étant donné qu’Israël ne veut pas la paix, ni la « paix des braves » espérée par Yasser Arafat ni la paix de reddition que promeuvent les présidents américains successifs, et étant donné qu’Israël voit en toute paix un danger existentiel, les Palestiniens, tant individuellement que collectivement, qu’ils vivent en Palestine ou dans l’exil, n’ont d’autre choix que de résister.

Mais de quelle manière ? En optant pour une résistance populaire pacifique recourant à tous les moyens disponibles, dont le boycott. En effet, la violence n’a jamais servi à rien (et elle ne sera jamais d’aucun secours) contre un ennemi aussi impitoyable qu’Israël, qui dispose d’un arsenal matériel et symbolique de violence suffisant pour détruire toute la région. Il n’y a d’autre choix que la résistance et la mise en œuvre d’un boycott à l’échelle mondiale, en s’appuyant sur les avancées juridiques internationales, au premier chef desquelles la reconnaissance du droit (pour les Palestiniens) d’établir leur État souverain. Je suis absolument convaincu, après avoir lu des dizaines d’articles consacrés à cette question, que toute exigence alternative, comme l’évocation d’un État démocratique unique ouvert à tous ses citoyens, ou encore celle d’un État unique pour deux peuples, ne fait qu’entraîner le peuple palestinien dans des impasses politiques et diplomatiques et que ces objectifs sont encore plus inatteignables que l’État palestinien indépendant, car ces projets impliquent un renversement total de la structure de l’État juif et de la mentalité de ses habitants juifs, d’une part, et une mutation non moins radicale dans la nature du mouvement national palestinien, d’autre part, c’est-à-dire son passage plus qu’improbable de mouvement de libération nationale à un mouvement de revendication de droits civiques.

Votre deuxième question m’invite à faire le distinguo entre deux visions de la cause palestinienne. La première considère que la cause palestinienne est « la cause sacrée des Arabes », et nous savons ce que cette affirmation peut avoir de mensonger et de manipulateur au niveau officiel depuis la Promesse Balfour jusqu’à ce jour, et ce qu’elle comporte également en fait de « sacralité » sentimentale on ne peut plus éloignée de la politique, au niveau populaire.

La deuxième vision de la cause palestinienne prend celle-ci en considération avant toute chose en insistant sur sa spécificité et sur son caractère central dans le monde arabe, il s’agit en quelque sorte de la cause nationale (arabe) du peuple palestinien. Cette deuxième vision n’implique absolument aucun « désengagement » des Arabes, et en particulier des habitants des pays limitrophes de la Palestine, vis-à-vis de la cause palestinienne. En effet, tous sont concernés, qu’ils le veuillent ou non, par ce que personnellement j’appelle « la question israélienne ». : un État, dans leur voisinage, ne ressemble à aucun autre État ; ce pays est à la fois apeuré et effrayant, il n’a pas de frontières, c’est un État national-religieux, un État armé jusqu’aux dents, disposant y compris de l’arme nucléaire et d’une supériorité dans les domaines scientifiques et technologiques – un pays qui défie le monde entier avec ses légendes bibliques et sa victimisation historique, qui ne respecte pas le droit international,  que soutiennent sur les cinq continents des lobbies économiques, politiques et médiatiques et qui prétend que son espace sécuritaire s’étend de la Mongolie au Sénégal.

Ce pays réinvente lui-même jour après jour le conflit arabo-israélien. Mais le caractère perpétuel de ce conflit ne gèlera pas, à l’avenir, les profondes contradictions existant à l’intérieur des sociétés des pays arabes et il ne convaincra pas les peuples arabes de la nécessité d’en ajourner la solution et d’accepter les régimes en place jusqu’à la semaine des quatre jeudis. N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’ont mis en évidence les insurrections arabes, en 2011, partout dans le monde arabe ? Oui, c’est exact : la cause palestinienne n’est plus cette « cause sacrée des Arabes ». C’est la cause de l’indépendance de la Palestine, de la liberté et de la dignité du peuple palestinien. Et, en ce sens, cette cause est mienne.

 

Quelle est la position du Liban, aujourd’hui, face à la situation en Syrie ? Vous faisiez partie de ceux qui prônaient une complémentarité entre les processus démocratiques et l’indépendance entre la Syrie et le Liban ? Que représente pour vous Beyrouth, aujourd’hui ?

Le lien entre les deux processus d’émancipation du Liban et de démocratisation de la Syrie n’a jamais signifié, à mes yeux – ni à ceux de mon plus cher ami le regretté Samir Qasir, que l’établissement d’un régime démocratique en Syrie était une condition essentielle de l’indépendance libanaise. Nous pensions aussi que l’indépendance du Liban ne pourrait que servir la cause de la démocratie en Syrie, car elle mettrait un terme aux tentatives de régler nos problèmes internes (à la Syrie) dans notre « arrière-cour » (le Liban). La complémentarité (talâzum)(entre les deux pays) était un terme exact qu’utilisait Hafez al-Assad, mais à des fins perverses, et cette perversité apparaît aujourd’hui sous ses formes les plus repoussantes dans la politique que le Hezbollah met aujourd’hui en œuvre en Syrie.

Cette politique est perverse, car elle soutient par sa cruauté un régime qui a mis son propre pays dans la situation effroyable que l’on sait, et aussi parce qu’elle a réveillé une guerre religieuse (fitna) dont le Liban ne pourra que supporter les conséquences pour toutes ses composantes confessionnelles. Que Dieu protège le Liban et les Libanais ! Et qu’Il protège les Syriens réfugiés au Liban !

Que dire de Beyrouth ? Je n’ai plus de relation chaleureuse avec cette ville depuis bien longtemps. Je ne saurais plus retrouver mon chemin dans ses rues comme je le faisais dans ma prime jeunesse, dans les années Soixante. À l’époque, Beyrouth était pour moi une fenêtre ouverte sur le monde, c’était ma grande bibliothèque et ma grande librairie où j’acquerrais les livres, les revues et les journaux introuvables dans mon pays, tant en arabe qu’en français. J’y venais depuis Damas, puis, par la suite depuis Paris, et j’étais ébloui par sa vitalité dans tous les domaines. Je vous avoue que j’ignorais, ou que je ne me souciais pas alors de ses guerres petites et grandes, de la violence que cette ville conservait dans ses profondeurs, peut-être parce que les alliances passagères entre ses diverses communautés « adoucissaient » le communautarisme de chacune d’entre elles prises individuellement ? Sa laideur architecturale était séduisante, comme celle de certaines femmes. Mais aujourd’hui, elle est repoussante. Il reste à Beyrouth un peu de la Beyrouth cosmopolite, et aussi un peu de la Beyrouth arabe. J’y ai encore de merveilleux amis. Mais Beyrouth n’est plus ‘mon’ Beyrouth.

 

Tunisie : la révolution réussie

Comment percevez-vous l’expérience tunisienne et le succès qu’a obtenu le peuple tunisien dans sa phase transitoire couronnée de succès, puis dans ces élections démocratiques que les islamistes ont perdues ?

Je ne suis pas spécialiste de la Tunisie, mais le peu que je connais de l’histoire de ce pays peut sans doute expliquer dans une certaine mesure sa spécificité. Tout d’abord, la Tunisie est une entité politique stable dans ses limites géographiques depuis le treizième siècle, depuis le règne des hafsides. De plus, à l’époque ottomane, jusqu’à son occupation par la France, en 1881, elle a été gouvernée par une dynastie quasi indépendante, et celle-ci est restée au pouvoir, dans l’ombre du protectorat français, jusqu’à son indépendance. Ensuite, la Tunisie a devancé tous les autres pays arabes dans les réformes tant politiques qu’administratives, l’esclavage y a été interdit en 1846 (deux ans avant la France !). Et un « pacte de paix » (al-’amân) proclamé en 1857 y fut suivi d’une constitution moderne proclamée en 1861. Le processus constitutionnel a continué à être un facteur de mobilisation politique durant la période de l’occupation française. De plus, dans ce pays, le colonialisme (français) n’a pas cherché à éradiquer la culture locale et il n’y a pas perpétré de crimes contre l’humanité, contrairement à ce qu’il a fait en Algérie. On ne trouve pas non plus dans tous les pays arabes un mouvement syndical aussi ancré que l’Union Générale du Travail tunisienne. Enfin, grâce à toutes ces particularités tunisiennes, Bourguiba a réussi à réformer le statut personnel des Tunisiens (en instaurant notamment l’égalité entre les personnes des deux sexes), à réduire l’illettrisme et à moderniser l’enseignement (celui-ci est sans doute le meilleur de l’ensemble du monde arabe).

L’harmonie du tissu national et religieux tunisien est non moins importante. En effet, en quasi-totalité, après le départ de la plupart des juifs, les habitants de la Tunisie sont des Arabes musulmans sunnites. Cela a épargné au pays les tensions ethniques et confessionnelles que nous connaissons (en Syrie), même si cela ne l’a pas mis ce pays à l’abri de certaines tensions « régionales » dues aux inégalités économiques et sociales entre sa capitale et le sahel (à l’est), d’une part, et le Sud et l’Ouest, d’autre part.

 

La France et le monde arabe

Vous résidez en France depuis assez longtemps. Quelle est la position de la gauche française et de la gauche européenne sur les événements passés et actuels en Syrie ?

Quand la Révolution syrienne a débuté, après la chute de Ben Ali (en Tunisie) et de Moubarak (en Égypte), l’opinion publique française hésitait entre soutien et expectative et le gouvernement français a exprimé, sous Hollande tout comme sous Sarkozy, son soutien à la Révolution syrienne. Ce gouvernement a entretenu une relation très positive avec l’opposition syrienne et seule l’extrême droite a pris ouvertement le parti du régime Assad. Si vous passiez en revue la presse de gauche, comme par exemple le quotidien communiste L’Humanité jusqu’à la fin de l’année 2011 au moins en ayant à l’esprit ce que les positions qu’affiche ce quotidien aujourd’hui, vous seriez surpris de son enthousiasme pour toutes les insurrections arabes, à l’époque, y compris pour la Révolution syrienne, et par les efforts qu’il avait alors déployés pour assurer une couverture fiable des événements. Puis le ton a changé, peu à peu. Il en va de même dans les rangs du Parti de Gauche et dans ceux du parti des Verts, où l’on constate un passage d’un soutien franc et massif à un soutien conditionnel, puis à la mise en doute de l’opposition syrienne et enfin à une mobilisation contre l’« immixtion impérialiste » en Syrie, et ce, au moment même où les Syriens avaient le plus besoin d’un sursaut politique et humain pour venir à leur secours après le crime de masse perpétré contre eux (par le régime) au moyen d’armes chimiques.

La gauche n’est plus du côté de la Révolution syrienne sans ambigüité, mis à part deux groupuscule d’extrême-gauche, après la mascarade russo-américaine au sujet de l’arsenal chimique du régime syrien et après que le régime eut reconquis certaines de ses positions grâce à l’intervention du Hezbollah. Aujourd’hui, Daesh est l’unique ennemi aux yeux tant de la gauche que de la droite, et il s’agit d’un ennemi que l’on dénonce avec force lorsqu’il s’en prend aux yézidis et aux kurdes, tandis que l’on ne dit rien à propos des massacres qu’il a perpétrés par le passé et qu’il continue à perpétrer aujourd’hui à l’encontre d’Arabes musulmans.

J’attribue ces prises de positions à six causes différentes :

1) La première (la plus importante) de ces causes, c’est une tendance générale, profonde, à résumer les conflits lointains à leurs dimensions régionales et internationales et à faire abstraction des sociétés concernées et de leurs contradictions internes. De là découle cette focalisation sur le rôle joué par l’Arabie Saoudite et le Qatar, qui sont deux pays que le public occidental ne porte pas dans son coeur, à dire le moins !        

2) La deuxième raison, c’est le sort qu’a connu la révolution libyenne après la chute de Qadafi, une chute dans laquelle la France de Sarkozy a joué un rôle fondamental.

3) Troisième raison, l’islamisation progressive de la Révolution syrienne, à la suite de sa militarisation, par des groupes djihadistes, concomitamment à l’extension de l’islamophobie en Europe, en particulier dans les milieux populaires,

4) Quatrièmement, il y a le soutien au régime syrien pour lequel ont opté les partis communistes et nationalistes dans le monde arabe, ainsi que le si mal nommé Hezbollah (« parti de Dieu ») et certaines organisations palestiniennes, dont certaines entretiennent de longue date des relations très forte avec la gauche européenne,

5) les performances politiques et médiatiques déplorables des forces de l’opposition syrienne organisée, au sujet desquelles il convient de ne pas négliger non plus le succès (que l’on doit reconnaître) du régime à vendre sa propagande selon laquelle il défendrait les minorités (un succès auquel ont contribué dans une large mesure les Églises orientales) : c’est là un sujet extrêmement sensible aux yeux de l’opinion publique occidentale, et ce, depuis des siècles.

6) Tout cela pris ensemble peut expliquer la position hostile ou au minimum réservée de la gauche française et de la gauche européenne vis-à-vis des  organisations de l’opposition syrienne. Mais cela pose la douloureuse question des origines de l’aveuglement idéologique qui pousse une partie desdites gauches à soutenir le régime Assad, et chez certaines d’entre elles à se désintéresser de tout ce qui a trait de près ou de loin à la Syrie et à ignorer ses drames humains. Dans les deux cas, on remarque, chez ces gens qui « croient » que la lutte des classes est le moteur de l’Histoire, une absence de toute analyse de classe de ce qui s’est passé et de ce qui continue à se passer aujourd’hui en Syrie.

Voilà pour la gauche. Quant à la droite, la droite libérale, au sujet de laquelle vous ne m’avez pas posé cette même question, je dirai qu’historiquement, dans son immense majorité, elle est l’alliée naturelle des régimes arabes tyranniques. Les articles du Figaro consacrés à la Révolution syrienne représentent ce qui a pu être écrit de plus écoeurant à son sujet dans la presse quotidienne française. Il n’est pas mauvais de le rappeler, de temps en temps…

 

La Syrie : le régime Assad, l’opposition, les intellectuels, les islamistes

Que pensez-vous des formations politiques oppositionnelles qui revendiquent ou non de représenter le peuple syrien, quelles sont les forces politiques de l’opposition syrienne dont vous vous sentiez le plus proche ?

Le principal point faible de la Révolution syrienne a été, depuis le début, comme c’est encore le cas aujourd’hui, le fait qu’elle n’a pas de direction politique révolutionnaire. La Révolution est apparue spontanément en étant porteuse de slogans très généraux, des slogans nobles, mais sans avoir de programme clair, et ce, dans des environnements locaux, régionaux et internationaux hostiles. Elle s’est cherché une direction, mais en vain. Au bout de seulement quelque mois, tout le monde avait compris que les partis et les personnalités qui avaient constitué d’un côté l’instance de coordination et, de l’autre, le Conseil National Syrien, puis la Coalition et d’autres formations dépourvues de pouvoir mais prétendant représenter le peuple syrien, manquent à la fois de légitimité et de crédibilité à l’intérieur de la Syrie et de l’expérience politique et diplomatique qui les rendrait aptes à gérer les alliances indispensables, avec l’indépendance, la sagesse et la fermeté nécessaires.

Lorsqu’on passe en revue, aujourd’hui, les événements des trois années écoulées depuis le début de la Révolution syrienne, on ne peut qu’imputer aux différentes formations de l’opposition l’écrasante responsabilité de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. La Révolution n’a en rien « dévié », elle n’a absolument pas été « confisquée », comme on l’entend dire parfois, du simple fait qu’elle se serait militarisée. Le problème tient au fait que l’opposition ne s’attendait pas à cette évolution inéluctable et qu’elle ne s’y était pas préparée, contrairement au régime syrien qui, lui, a toujours recherché ce passage à la lutte armée depuis le début, en particulier lorsqu’il a lancé l’armée contre les manifestants. C’est pour cette raison que la militarisation de la Révolution a été anarchique, dépourvue de toute stratégie et de toute réflexion sur les moyens permettant de protéger les civils, et de toute forme de coordination entre les brigades combattantes et entre celles-ci et l’opposition politique. Après cela, une opposition telle que celle-ci pouvait-elle, loin du terrain où se déroulait la lutte, divisée, s’illusionnant sur sa crédibilité au niveau international et ne disposant que de peu de poids dans ses relations avec ses « amis » régionaux (eux-mêmes engagés dans des guéguerres futiles entre eux), cette opposition pouvait-elle, disais-je, faire face aux islamistes djihadistes qui en ont profité de la moindre occasion pour prendre le contrôle des régions « libérées », et ces occasions furent nombreuses : il y a eu les divisions entre formations de l’Armée Libre Syrienne, son piètre armement et son maigre financement, les tensions intercommunautaires aggravé par l’intervention militaire massive de l’Iran et par les razzias du « Hezbollah », l’afflux de djihadistes étrangers, ainsi que le recul du mouvement populaire civil en raison de la sauvagerie de la répression du régime, plusieurs dizaines de milliers de militants ayant été soit assassinés, soit emprisonnés ? Les formations de l’opposition syrienne ont également une grande responsabilité dans ces faux espoirs d’une intervention militaire occidentale contre le régime qu’elles ont suscités dans le peuple, pensant qu’elle était pour bientôt et se déchirant entre elles à son sujet. Certains combattants de gauche reprochent à leurs adversaires (politiques) de les avoir rejetés : il faut savoir que l’administration américaine avait annoncé très clairement qu’elle n’interviendrait pas, ni pour assurer l’approvisionnement en assistance humanitaire, ni pour établir une région neutralisée pour imposer une zone d’interdiction aérienne, sans parler de sa non-intervention militaire directe (analogue à celle de l’Otan en Libye).

Je m’efforce de trouver une explication rationnelle à l’enlisement des formations de l’opposition syrienne, et je l’attribue à l’oppression terrible à laquelle elles s’étaient longtemps heurtées, à la surveillance constante des services de sécurité du régime, à l’inexistence de tout espace qui aurait permis un dialogue et un réexamen critique de leur histoire et de celle du pays, ce qui les a empêchées, après l’éruption de la Révolution, de s’organiser sur de nouvelles bases et de dépasser leurs vieux différents et les susceptibilités personnelles existant entre leurs dirigeants. Mais je reconnais que je suis dans l’incapacité de comprendre cet « infantilisme » (je ne trouve pas de qualificatif plus précis !) dans les actions et dans les déclarations d’une opposition se querellant à qui représentera un peuple défait et un pays en flammes. Dans ce type de comportement suicidaire, les « Frères musulmans » et assimilés et ceux qui sont issus d’anciens partis nationalistes ou de gauche et les néo-libéraux se valent. Il ne suffit pas de mettre en cause une culture étroitement partisane profondément ancrée dans les esprits ou la corruption financière, ou encore la dépendance vis-à-vis de pays extérieurs les finançant, car le problème est plus grave. En effet, les indépendants dont personne ne peut mettre en doute leur dévouement, ne sont pas à l’abri de certains de ces symptômes : en effet, ils poursuivent un but unique, mais ils semblent inventer jour après jour des prétextes pour se quereller et pour se jeter l’anathème, et si chacun d’entre eux pouvait instituer un parti ou une association portant leur marque personnelle, il le ferait.

Vous me demandez quelles sont les formations de l’opposition syrienne dont je me sens le plus proche ? Jusqu’à nouvel ordre, et bien que je ne sois pas un thuriféraire de la « société civile », je répondrai, sans hésitation : les associations civiles qui oeuvrent avec une persévérance admirable dans les domaines des secours, de l’information, de l’enseignement et de l’action culturelle.

 

Qu’en est-il de la culture et des hommes et femmes de culture syriens ? Nous avons constaté que nombre d’entre eux sont restés silencieux depuis le début des événements en Syrie et que les rares qui se sont exprimés ont parlé très timidement de la Révolution, même avant que la situation en soit arrivé à ce qu’elle est aujourd’hui (en termes de militarisation). Quelle lecture faites-vous de cette réalité ?

Souvenons-nous, avant toute chose, de ceux qui ne se sont pas tus, et ils sont nombreux : parmi eux, il y a eu certains des écrivains, des artistes (plasticiens, musiciens, cinéastes et acteurs syriens) parmi les plus connus. La plupart d’entre ceux-là ont dû quitter la Syrie, s’exiler. D’autres sont restés en Syrie, et ils continuent à résister dans des circonstances d’une extrême dureté. Tous n’ont jamais cessé de produire de l’art et de la culture, ils n’ont pas cessé non plus de participer dans toute la mesure de leurs possibilités à l’activité politique, informationnelle et humanitaire en Syrie. Je dis cela afin de répliquer à cette tendance à l’autoflagellation qui semble être de mise par les temps qui courent.

La culture syrienne a souffert durant des décennies à cause d’entraves innombrables, depuis l’état d’urgence jusqu’à la loi sur les publications, la censure officielle pratiquée par le ministère de l’Information, par l’Union des Écrivains et par les services de sécurité, en passant par le contrôle social s’exerçant sur tout un chacun. Nombre de livres ont été interdits de publication ou de diffusion après avoir été diffusés à Beyrouth ou au Caire. Pire : il y a même eu des films produits par l’Institution Syrienne du Cinéma qui ont été interdits, et des livres publiés par le ministère de la Culture ont été retirés des librairies et des bibliothèques. Pire encore que les lois répressives et que la censure « extérieures », il y avait cette terreur dans laquelle vivait l’ensemble de la société, durant les années Quatre-vingts, une société cernée par une armée de mouchards, et ce que le parti Baath (= « Résurrection », ndt) avait réussi à (res)susciter en fait de susceptibilités ethniques et confessionnelles, de méfiance entre les différents groupes de la population et entre individus. La culture était « nationalisée », pour ainsi dire, et les institutions officielles encadraient tous les intellectuels, même si c’était à divers degrés, traçant pour chacun d’entre eux le cercle dont il ne devait pas sortir – ce cercle pouvant se rétrécir ou s’élargir en fonction de sa proximité ou de son éloignement de ceux qui disposaient d’un pouvoir de décision absolu. Cela a poussé beaucoup d’écrivains à la dissimulation ou à l’autocensure (taqiyya) ou à émigrer. Lorsque je me remémore les romans qui ont été écrits ces années-là, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est les moyens détournés auxquels les écrivains ont dû recourir pour critiquer la situation réelle sans s’exposer aux foudres du pouvoir politique, ou pour y faire allusion après avoir exilé le réel vers une époque autre que la nôtre ou vers une contrée imaginaire autre que la Syrie.

Dans ce contexte général, nombre de types d’intellectuels liges se sont formés. Il y a eu l’intellectuel organique entièrement lié au pouvoir, né dans son giron et lié politiquement et socialement à lui. Celui-là n’a pas besoin d’exprimer bruyamment et quotidiennement son allégeance, car il fait partie des « gros bonnets ». Il y a le fonctionnaire employé dans les services culturels de l’État, qui remplit la mission qui lui a été confiée comme n’importe quel employé du secteur public. Et puis il y a l’intellectuel « progressiste », qui est contraint à justifier son comportement au moyen de slogans politiques et de considérations idéologiques : vous ne trouverez personne au monde qui excelle autant que celui-ci à dissimuler son aliénation du « commun » de son peuple (ou de sa communauté) sous un discours faussement laïc. Enfin, il y avait l’intellectuel arabe modèle, cet intellectuel de l’état modernisateur dont le modèle fut Mehmet Ali Pacha et le régime réformiste ottoman des Tanzimat, un intellectuel partisan du « despote éclairé », du « tyran équitable », avec la contradiction criante que comportent ces oxymores. Généralement, il ne demande à l’État (en contrepartie de son allégeance) rien d’autre que le fait qu’il lui garantisse une relative indépendance dans son étroit domaine de travail qu’il s’engage de son côté à ne pas outrepasser. Comme vous le voyez, tous ces modèles d’intellectuel n’ont rien à voir avec le stéréotype de l’intellectuel occidental engagé profondément inscrit dans nos esprits, que celui-ci soit libéral ou de gauche, qui met en œuvre dans le domaine public le capital symbolique qu’il a pu accumuler grâce à son talent littéraire, scientifique ou artistique. À dire le vrai, la tyrannie, dans sa forme extrême, comme nous la connaissons en Syrie et comme l’avaient connue les Irakiens sous le régime de Saddam Hussein et les Libyens du temps de Kadhafi, a rendu quasi impossible l’émergence de tout intellectuel de ce type. Pour toutes ces raisons, le silence (ou le grommèlement) de certains intellectuels et de certains artistes ne m’a pas étonné, de même que n’a pas étonné la prise de défense du régime par d’autres intellectuels et artistes ni le fait que certains se sont servilement mis à l’abri sous son « aile protectrice ».

 

Vers quoi se dirige le combat syrien aujourd’hui ? La construction d’une démocratie se profile-t-elle à l’horizon en Syrie ?

Toutes les complications de la situation actuelle ne découlent pas des prises de position internationales déplorable sur le conflit en Syrie, en particulier après le massacre à l’arme chimique. Mais elles sont dues en grande partie à la politique incohérente des États-Unis, ainsi que de la Grande-Bretagne et de la France, qui ont brandi la menace de recourir à la force contre le régime Assad jusqu’à la conclusion d’un accord avec la Russie se contentant de priver celui-ci de son arsenal chimique et lui donnant une immunité totale lui permettant de perpétrer ad libitum tous les crimes possibles et imaginables pour peu que ce soit au moyen d’autres types d’armes. Cela a encouragé Assad à pratiquer une escalade démentielle allant jusqu’à bombarder les civils par l’aviation et par l’artillerie et cela lui a permis, grâce au puissant soutien de l’Iran et de milices chiites libanaises et irakiennes, de repasser à l’offensive et de regagner certaines positions stratégiques après les avoir détruites sur la tête de leurs habitants. Convenons de l’indigence des concours de beauté de l’époque entre le régime et les djihadistes. En effet, la seule comparaison objective possible était entre l’affaiblissement des deux camps pris ensemble ou la possibilité qui leur aurait été donnée de fortifier les positions qu’ils contrôlaient et de les étendre. N’est-ce pas ce qui s’est effectivement passé ? Les victoires militaires remportées par le régime ne se sont-elles pas accompagnées de victoires analogues, plus « spectaculaires » encore, de l’organisation appelée Daesh ? A l’époque du tournant décisif dont je parle, ledit Daesh était-il l’armée suréquipée qu’il est aujourd’hui ?

Personne ne peut prédire quel sera l’avenir du conflit, car les choses ont échappé des mains non seulement des Syriens, mais même de celles de tous les acteurs du conflit, et notamment des États-Unis (je dis cela pour répondre à ceux qui croient que ceux-ci tirent toutes ficelles et manipulent les peuples à l’instar de marionnettes). Mais il est certain, au vu de toutes les données disponibles, que le conflit en Syrie ne sera pas réglé demain, car les puissances actives mondiales (les États-Unis et la Russie) et régionales (Israël et l’Iran) ne veulent pas qu’il soit tranché avant qu’elles ne soient parvenues à se mettre d’accord sur une solution préservant leurs principaux intérêts stratégiques. Sinon, que signifieraient les déclarations américaines à propos d’un combat contre « Daesh » susceptible de durer trois ans, voire davantage ? Que signifieraient ces fuites au sujet de l’entraînement de combattants de l’opposition syrienne visant à les rendre aptes au combat au-delà de ce même délai ? Quel sens aurait cette romance entre l’Amérique et l’Iran ? Il est certain aussi que les intérêts de toutes ces puissances agissantes n’impliquent absolument pas l’établissement d’un régime démocratique en Syrie : au contraire, ces intérêts les poussent à œuvrer à pérenniser la tyrannie, qu’il s’agisse de celle d’Assad et de sa clique ou de celle de quelqu’un d’autre.

Dans ces sombres conditions, je ne vois pas d’autre voie, pour les démocrates syriens et en particulier pour les démocrates syriens de gauche, avant tous les autres, que la persévérance.

Ce sera : notre persévérance (‘inâdu-nâ) contre leur « irrédentisme » (mumâna‘ati-him).

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Une brève biographie :

Farouq Mardam-Bey est né à Damas en 1944.

Il a étudié le droit à l’Université de Damas et les sciences politiques aux universités de Caen  de Paris-I, ainsi que l’enseignement de l’histoire et des sciences sociales à l’Université Paris-VII.

Il a été responsable de la section des ouvrages en arabe de la bibliothèque de l’Institut National des Langues et des Civilisations Orientales de Paris (de 1972 à 1986) et rédacteur en chef, puis directeur de la Revue d’Etudes Palestiniennes publiées en français (de 1981 à 2008) ainsi que conseiller auprès de l’Institut du Monde Arabe, à Paris (de 1987 à 2008). Depuis 1995, il dirige Sindbad, une collection d’ouvrages (principalement des traductions en français d’œuvres littéraires arabes) de la maison d’édition Actes Sud.

Il a publié en français, en collaboration avec Samir Qasir, un ouvrage en deux volumes intitulé : « Itinéraires de Paris à Jérusalem – La France et le conflit arabo-israélien » (Institut des Études Palestiniennes, Paris, 1992-1993), et en collaboration avec Elias Sanbar, « Être Arabe » (Acts Sud, 2007), avec Edwy Plenel et Elias Sanbar « Notre France » (Actes Sud, 2011), ainsi que trois ouvrages consacrés à l’histoire des aliments chez les Arabes. Il a supervisé la publication d’ouvrages collectifs de caractère historique, politique, littéraire ou bibliographique et il a traduit en français des œuvres du poète palestinien Mahmoud Darwish et le roman Les Hommes sans épaules du romancier irakien Saadi Youssef.

Farouq Mardam-Bey réside en France depuis 1965.

source : http://newspaper.annahar.com/article/191686-المثقف-الكبير-فاروق-مردم-بك-لالملحق-الصرحق-الصراع-في-سوريا-مديد-والاستبداد-حاضنة?id=191686

date : 22/11/2014



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