LA POSITION DE SECURITE * – Aram Tahan 2011**

Article  •  Publié sur Souria Houria le 3 juillet 2012

LA POSITION DE SECURITE *

Déshabille-toi, connard !

Une odeur âcre se répand dans la pièce. Elle émane des murs, des fissures du sol et des pores de ma peau.

S’y amalgame une profonde sensation de légèreté…légèreté de l’âme…lourdeur du corps…..fragilité de la vie.

Déshabille-toi, connard !

Plus d’odeur, seule persiste la sensation de fragilité de l’existence.

J’enlève rapidement mes vêtements. Le froid vif me fait grelotter. L’odeur de la mort se dégageant de toute cette blancheur qui m’entoure me donne la chair de poule. Mon corps maigre me fait penser à un manche à balai.

Tous tes vêtements, espèce d’âne !

J’avale l’insulte et enlève mes sous-vêtements. Un sentiment d’amertume m’envahit.

Je regarde mon sexe qui se recroqueville, de plus en plus petit et honteux.

Je porte la main à mes moustaches encore courtes. Je regarde à la dérobée le gardien qui détourne les yeux de mon sexe. Je me dis qu’aujourd’hui il en a déjà assez vu.

Prends la position de sécurité, deux fois, et ne…

Je perds toute contenance, me retourne vers le geôlier, ma tête n’étant plus qu’un grand point d’interrogation. Il hurle exaspéré :

Tourne-toi vers le mur !

Il frappe mes épaules ankylosées par le froid avec une longue cane et commence à m’apprendre la position de sécurité.

Mets les mains derrière la tête, crétin, et allonge-toi !

Je mets les mains sur la nuque et, difficilement, j’allonge ma carcasse sur le sol, le ventre au contact du sol crasseux. Le gardien âgé de 20 ans s’énerve de la bêtise d’un type qui en a 27 et il m’écrase le dos avec le talon de ses chaussures de sport blanches usées jusqu’à la corde.

Lève-toi, putain de merde, espèce de connard !

Je me lève nu…Mon sexe pendouille lamentablement entre mes cuisses. Je suis surpris par une gifle qui me met en rage. Le geôlier reprend son travail : avec répugnance, il prend ma main du bout de ses doigts, je lève la tête et reçois une autre gifle retentissante, il regarde mes yeux étonnés.

Allonge-toi et….

Je m’allonge à nouveau rapidement, une joue collée contre le sol cette fois ci, la chaussure de sport reposant sur l’autre.

Le gardien frotte son pied sur mon sourcil, je ferme l’œil…l’autre, comprimé et à demi ouvert, croise le regard d’un détenu recroquevillé et nu dans le couloir. Il me regarde avec pitié par dessous une couverture militaire brune. Derrière lui, une rangée interminable de prisonniers entravés.

Lève-toi, imbécile !

Une fois de plus, je me lève, nu…..Maintenant, je ne vois plus mon sexe.

Le gardien saisit ma tête et la projette contre le mur plusieurs fois de suite. Je ne sens rien…..Puis, la dixième fois, la frayeur accumulée s’empare de moi. Je perçoit la colère de mon gardien.

Tu fais quoi, espèce de con ?

Professeur à l’université, Sidi.

En moi-même, je maudits celui qui l’a fait Sidi.

Toi, professeur à l’université ! Mon Dieu, carreleur aurait suffit, espèce de connard…..Tu veux la liberté, le prof ? Tu veux la liberté, imbécile, et la position de sécurité que tu ne sais pas prendre ? T’as fait ton service militaire ?

Je réponds et constate que je n’ai plus de salive.

Non, Sidi.

Il scrute mon visage qui, à cet instant, a perdu toute coloration, puis aboie :

T’as les yeux clairs d’un âne chypriote ! Maudits soient-ils !

D’un seul coup, il se met à crier très fort, prenant ma mâchoire dans sa main par en dessous.

Mets les mains derrière la tête. Accroupis-toi comme pour chier, t’as compris, ducon ?

Je fais lentement ce qu’il me demande, la peur au ventre. Je m’assieds comme si j’étais sur la lunette des toilettes. J’ai mal aux genoux qui supportent tout le poids de mon corps.

Sa voix me parvient sans que je puisse le voir.

Au sol, à nouveau….

J’obéis et me met à genoux cette fois-ci. La chaussure de sport frappe mes fesses nues qui ressemblent à celles d’un poulet fraîchement égorgé puis je m’affale sur le carrelage.

La patience du gardien s’épuise, il se jette sur moi et me roue de coups de pieds et de poings. Les coups pleuvent et ce n’est qu’après m’avoir relevé et mordu à l’oreille droite que cesse l’accès de folie.

Il me fait tourner brutalement et ma tête heurte le mur une fois de plus.

Fais comme moi, putain de ta sœur.

Je hoche la tête rapidement en signe d’approbation, me souvenant des grands yeux de ma douce sœur.

Il met les mains derrière sa tête et s’accroupit. Imite-moi, vite.

Je m’exécute.

A ce moment, un autre gardien sort d’une pièce voisine et nous regarde. Il se lèche bruyamment des doigts qui viennent de se régaler d’un poulet grillé bien gras. L’odeur s’en répand dans la pièce.

Mon gardien reste accroupi et ne fait pas attention à lui. Il m’ordonne :

Tousse maintenant…..

J’obtempère…..et mon derrière explose littéralement. L’autre gardien regarde le mien avec une répugnance extrême.

T’as compris maintenant, espèce d’âne ?

Le con ! On ne t’a pas dit que c’est un prof d’université ! Ne le dépouille pas……imbécile, fil d’imbécile…

Le deuxième gardien parle avec le mien tout en suçant ses ongles brillants. Sa voix agréable ne correspondant pas du tout avec sa forte corpulence, nous restons à notre place sans bouger.

Et puis, qu’est-ce que tu fais ? Tu essaies la position de sécurité ? Tu aurais dû le faire avant. C’est bien toi, ça !

Nous nous relevons sans réfléchir et le gardien corpulent a un violent accès de colère. Il se tourne vers moi et nos regards se rencontrent une fraction de seconde, je baisse tranquillement la tête.

Et toi, sac à merde, tu veux la liberté ?

Il me tourne vers le mur de ses mains sales et je sens le sel sur ses ongles posés sur mes épaules nues. Il hurle :

Habille-toi…

Je m’habille à la vitesse de l’éclair. Le gardien me met les menottes aux poignets qu’il attache dans mon dos. Il fixe un bandeau sur mes yeux. L’obscurité totale me rassure. Il me ramène dans ma cellule. Dans le couloir qui y mène, mon sexe reprend progressivement sa taille normale. Un mince filet de sang coule de mon front sur le bandeau de couleur brune, colorant ainsi mes yeux clairs.

 

* Ce texte a été publié pour la première fois dans : Pureté du jour nouveau, recueil d’oeuvres littéraires qui a obtenu le prix du Centre culturel danois et du Festival international de littérature de Copenhague de 2012.

** Traduit de l’arabe par SouriaHouria



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