La prison, mémoire de la Syrie d’Assad – Ziad Majed

Article  •  Publié sur Souria Houria le 10 septembre 2012
Après seize années passées en prison pour des raisons politiques, Yassin al-Hajj Saleh, une fois libéré, se lance dans des études de médecine puis dans l’écriture. Son troisième et dernier ouvrage publié dans la clandestinité fait la lumière sur la sombre machine à concasser les âmes et les os des opposants au régime des al-Assad. Paroles d’un rescapé au cœur libre. 

Le 7 décembre 1980, Yassin al-Hajj Saleh, jeune homme de 20 ans et étudiant en médecine à l’université d’Alep, est arrêté par les services de renseignements du régime Assad. Il est « châtié » pour son engagement dans le Parti communiste – bureau politique (dirigé par Riad Turk) opposé au régime. Il est conduit sans acte d’accusation en prison où il passera 16 ans, dont la dernière année dans l’enfer de la prison de Palmyre !
Le 21 décembre 1996, Yassin est libéré. Il retrouve sa Syrie et se recueille sur la tombe de sa mère, décédée avant de l’avoir revu lui et deux de ses frères (Mostafa et Khaled) emprisonnés également durant la même période, mais pour des durées moins longues : 5 et 6 ans…
Il décide en 1998, par défi, de passer son diplôme de médecine et y parvient. Puis à partir de 2000, il commence à écrire et publier. Il devient en quelques années l’un des écrivains syriens et arabes les plus notoires. Autres que ses nombreux articles et recherches, Yassin al-Hajj Saleh a publié deux livres : Sourya min al-Zhil, Nazharat dakhil as-Sandouk al-Aswad (La Syrie de l’ombre, regards à l’intérieur de la boîte noire) en 2010 et Assatir al-Akharin (Les Légendes des autres) en 2011, une critique de la pensée islamique contemporaine et une critique de sa critique.
Depuis le début de la révolution syrienne il y a 18 mois, Yassin vit dans la clandestinité et publie ses textes dans la presse et sur Facebook. Son troisième livre est sorti le mois dernier. À travers ses pages, il cherche à se libérer du poids d’un sujet qu’il connaît tant, la prison, « pour mieux se préparer à accueillir la nouvelle Syrie, la nouvelle vie, et les nouveaux récits à venir ».
Bil-khalas ya Chabab ! (À notre salut, les jeunes !) est un recueil de 9 textes, précédés d’une introduction, évoquant sa vie dans les geôles syriennes. Les textes (à l’exception de deux entretiens) sont des essais racontant l’univers des prisons : l’espace, le temps, les prisonniers, la solidarité, la solitude, la peur, la torture, l’agressivité, la décadence, les tortionnaires, la faim, la corruption, le courage et la dignité. Un univers résumant la « condition humaine » sous un régime despotique qui cherche à écraser ses sujets et les déshumaniser.
Libérer la mémoire
Yassin raconte seize ans (et quatorze jours) de sa vie passés dans 3 prisons : Mosallamiyeh à Alep (de décembre 1980 à mars 1992), Adra au nord de Damas (d’avril 1992 à décembre 1995) et Palmyre (de janvier à décembre 1996). Ses essais contiennent des éléments les inscrivant à la fois dans la littérature carcérale, la sociologie politique et l’autobiographie. Plutôt que de coller à une discipline, il a avant tout cherché à organiser au mieux sa mémoire. Pour cela, il a analysé des contextes et des rapports, il a extériorisé des sentiments et raconté l’évolution des relations humaines dans trois lieux différents, traversés par des voyageurs/prisonniers. Tous portent en eux le temps, et essayent de le gérer au mieux sans pouvoir effectuer de compte à rebours, puisqu’ils ne connaissent pas (et heureusement pour eux) le nombre d’années que chacun doit passer.
Tête basse, tête levée
En décembre 1995, alors qu’il pensait que sa libération était une affaire de jours, Yassin est convoqué par des officiers des services militaires. Ces derniers lui proposent de « collaborer avec l’État » en signant une déclaration d’abandon de toute activité politique, et en acceptant d’écrire des rapports sur les « ennemis du président ». Il savait que son refus catégorique allait lui coûter cher, mais n’imaginait pas la suite… Quelques jours plus tard, il est envoyé, avec une trentaine de ses camarades, à la redoutable prison de Palmyre. C’est le voyage au bout de l’enfer. La découverte du lieu où les islamistes étaient incarcérés depuis la fin des années 1970, où le terrible massacre de 1980 avait eu lieu, et où les têtes sont baissées à longueur de journée, les yeux regardant le bas des dos des autres. Deux règles à ne jamais briser : ne jamais croiser les regards et toujours éviter de lever la main pour se protéger d’une gifle, d’un coup de pied, au risque d’en subir les conséquences graves.
Palmyre, c’était l’horreur au quotidien. La déshumanisation de l’être, la métamorphose de son corps, de sa silhouette, de ses rapports avec autrui. Alors que dans les deux prisons précédentes, Yassin et ses amis connaissaient les tortionnaires, comprenaient leurs regards et communiquaient avec eux, à Palmyre, il n’y avait que des voix, des accents, et la frayeur qui paralysait le dos. Jamais de visages, jamais d’yeux.
Une année dure, longue et atroce qui allait ravager des vies. L’auteur avoue même avoir souhaité repasser quelques mois dans son ancienne prison pour digérer son séjour à Palmyre, guérir de sa violence inouïe, avant de sortir et retrouver la vie « normale ».
La prison et ses intellectuels
Yassin n’attribue pas à la prison le mérite d’avoir formé entre ses murs et sous la lumière avare de ses lampes des intellectuels. C’est plutôt la résistance que certains ont menée contre le temps de la prison et contre l’oubli qui accomplira cette mission. Suite à des séries de protestations et de grèves de la faim (et à des pots-de-vin payés à certains tortionnaires), l’administration des prisons a accepté d’autoriser les livres en 1982, la télévision en 1986 et les crayons en 1988. Ainsi, des prisonniers allaient découvrir des œuvres de philosophie, de psychologie, de littérature, et allaient apprendre l’anglais. Ils seront meilleurs anglophones à leur sortie que beaucoup de leurs anciens camarades de classe à l’université !
C’est à ce niveau, de même qu’à celui des conditions de tortures physiques, que les détenus politiques de gauche avaient un « avantage » sur leurs voisins islamistes. Ces derniers, précise Yassin, subissaient toutes sortes d’humiliations, de violences, et finissaient dans leur majorité à Palmyre. Une hiérarchie dans la torture et la haine était ainsi pratiquée par les tyrans dans les geôles. Même à huis clos, le régime Assad cherchait à reproduire ses politiques de destruction et de fragmentation sociale.
La révolution comme véritable guérison
Après Mustafa Khalifé dans La coquille, Faraj Bayrakdar dans Les trahisons de la langue et du silence, et d’autres écrits sur les prisons syriennes, Yassin al-Hajj Saleh présente un nouveau témoignage poignant, puissant et intelligent, qui lui ressemble. Honnêteté et engagement, spontanéité de style et construction de la pensée, Yassin essaye de guérir en écrivant. L’arrivée de la révolution extraordinaire du peuple syrien accélère ce processus de guérison.
Les Syriens tournent aujourd’hui avec Yassin et des dizaines de milliers de citoyens et citoyennes comme lui, la dernière page d’une histoire, d’un livre. Ils vont reconstruire sur les décombres des prisons et des centres de détention, des musées de la mémoire et de la résistance à un des pires « États de barbarie » que l’histoire du monde arabe ait connus.
source: http://lorientlitteraire.com/article_details.php?cid=73&nid=3929


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