La résistance du peuple syrien – par Wladimir Glasman

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 décembre 2012

Exposés depuis bientôt deux ans à « une horreur comme on n’en a jamais vue »[1][1] http:/ / www. hrw. org/ reports/ 2011/ 06/ 01/ we-ve-never-seen-such-horror-0…

suite, les Syriens ne comprennent pas l’hésitation du monde occidental à exprimer un soutien minimum à leur « révolution contre Bachar al-Assad ». Les opinions publiques y sont heurtées par les massacres répétés de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, comme elles l’ont été au début de la protestation par l’assassinat de Hamzeh al-Khatib[2][2] Un enfant de 13 ans, arrêté, torturé et assassiné, dont…
suite, Ibrahim Kachouch[3][3] Simple habitant de Hama, il a été appréhendé, le 3 juillet…
suite ou Ghiyath Matar[4][4] Animateur de la contestation et membre du mouvement pacifiste…
suite. Mais cela ne suffit pas à provoquer une mobilisation en faveur de la population syrienne, de la part de citoyens divisés et indécis sur la lecture des événements qui se déroulent dans ce pays.

2Faute de connaissances sur la nature du système en place et d’informations sur les efforts déployés par les Syriens pour récupérer les droits et libertés dont ils sont spoliés depuis l’arrivée aux affaires du parti Baath, en 1963, ils ne savent s’il leur faut s’inquiéter ou se réjouir du mouvement en cours. Ils hésitent entre un appui aux révolutionnaires et une pression sur leurs dirigeants pour maintenir leurs pays à l’écart d’un conflit ambigu. Ils se demandent à quel discours ils doivent prêter l’oreille : celui du régime syrien, qui agite des menaces redoutables pour continuer de réprimer et se maintenir en place ; ou celui des révolutionnaires, qui cherchent, en s’organisant et en contrôlant leurs rangs, à rassurer sur la finalité de leur mouvement.

« IL N’Y AURA PAS DE RÉVOLUTION EN SYRIE »

3Le 31 janvier 2011, Bachar al-Assad affirmait que son pays ne connaîtrait pas les troubles intervenus ailleurs[5][5] http:/ / online. wsj. com/ article/ SB100014240527487038332045761147…
suite. En réalité, convaincu que la population n’hésiterait pas à contester son pouvoir dans la rue dès qu’elle en aurait l’occasion, il avait pris une série de mesures d’ordre économique et social, sécuritaire et médiatique[6][6] Pour le détail de ces mesures, cf. Ignace Leverrier, « En…
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4Le message qu’il voulait transmettre se résumait ainsi : il n’y aura pas de révolution syrienne. Si la population bouge, alors que j’incarne la résistance à Israël et le refus de l’hégémonie américaine, ce sera le résultat d’un complot. Il aura été ourdi par les puissances occidentales pour des motifs politiques, économiques et stratégiques. Il sera soutenu et financé par les potentats de la Péninsule arabique, qui veulent casser l’arc chiite édifié entre Téhéran et le sud du Liban, pour lui substituer un axe sunnite reliant Ankara à Riyad. Il sera mis en œuvre en recourant aux armes et au terrorisme par des islamistes, des salafistes et des jihadistes venus de l’étranger. Il aboutira à livrer la Syrie aux Frères Musulmans et autres épigones d’Ibn Taymiyya. Ils feront de l’unique État laïc de la région un émirat islamique régi par la chari’a, où les minorités confessionnelles seront anéanties, contraintes à l’exil, privées de leurs droits et ramenées à leur statut de communautés protégées.

5Les Syriens connaissent bien ce discours. Ils savent depuis longtemps que la résistance du régime à l’ennemi israélien se traduit par une constante passivité face à ses provocations. Ils savent que le rejet de l’Occident n’empêche pas l’établissement de relations sécuritaires avec de nombreux pays. Ils savent que l’hostilité envers les Américains dissimule la recherche des garanties permettant à la famille al-Assad de se maintenir indéfiniment au pouvoir. Ils savent que l’aversion du régime pour les islamistes à l’intérieur de la Syrie ne l’a jamais dissuadé de les instrumentaliser contre ses adversaires extérieurs, et qu’il a transformé certains centres de détention en cellules de recrutement de fanatiques religieux, relâchés après formation pour servir ses projets déstabilisateurs au Liban, en Jordanie et en Irak, et, s’il le faut, ailleurs dans le monde.

6En revanche, ce discours a fait des ravages parmi ceux qui ignorent que l’histoire de la Syrie des al-Assad contredit ces affirmations. Il a convaincu ceux qui n’avaient pas perçu, durant leur visite en Syrie, l’aspiration à la liberté de ceux qui les accueillaient avec une générosité et une ouverture d’esprit sans équivalent ailleurs. Il a rempli d’aise ceux qui, de tous bords politiques, n’éprouvent guère d’intérêt pour le sort des Syriens, mais prennent prétexte de tout pour exprimer leur aversion pour les politiques interventionnistes… quand elles sont le fait des pays occidentaux et de leurs alliés arabes sunnites.

7Afin de verrouiller le système d’occultation de la réalité, le chef de l’État syrien s’entendait au même moment avec son « ami » l’émir du Qatar[7][7] C’est à l’amitié et à l’entregent du cheykh Hamad…
suite, pour interdire à la chaîne Al-Jazira de se faire l’écho des troubles qui pourraient survenir dans son pays. Il exerçait des pressions sur l’ensemble des médias arabes et internationaux, chassait leurs correspondants en Syrie, emprisonnait leurs envoyés spéciaux, refusait aux journalistes indépendants les visas d’entrée… Avec l’aide d’experts iraniens, il développait le contrôle d’Internet, de la correspondance électronique et des réseaux sociaux. Il demandait à sesmoukhâbarât[8][8] Les moukhâbarât sont les services de renseignements, mais…
suite de mettre sur pied une « armée électronique syrienne », pour pirater et détruire les ordinateurs et les sites de l’opposition. Il organisait, autour de sa conseillère politique et médiatique, Bouthayna Chaaban, une équipe de journalistes[9][9] On trouvera ici le témoignage de l’un d’entre eux,…
suite chargés de fabriquer de fausses révélations et de colporter des faits calomnieux sur les leaders de la contestation. Il s’attachait enfin les services de personnalités bien introduites dans divers pays – comme l’ancien ministre libanais Michel Samaha pour la France[10][10] Son arrestation, le 9 août 2012, pour le transfert de Damas…
suite – afin de faire entendre son point de vue et de plaider sa cause dans les grandes capitales.

« LE PEUPLE SYRIEN N’A PAS FAIM, MAIS NOUS VOULONS LA LIBERTÉ[11]  »

[11] Slogan et premier mot d’une chanson immédiatement devenue…
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8Une banale violence policière, montre, le 17 février 2011, que le moment est proche où le peuple syrien occupera la rue. Réaction impensable en Syrie, plus d’un millier de commerçants ferment leurs boutiques de la vieille ville de Damas et crient que « le peuple syrien ne se laisse pas humilier ». Alors que les appels à la mobilisation lancés depuis plusieurs semaines n’avaient débouché sur aucun mouvement significatif[12][12] http:/ / tempsreel. nouvelobs. com/ opinions/ 20110225. OBS8706/ tribune-pourquoi-la-syrie-n-a-t-elle-pas-encore-bouge. html…
suite, c’est la sauvagerie avec laquelle un cousin de Bachar al-Assad, chef de la Sécurité politique à Daraa, traite des enfants et insulte leurs parents, qui sonne, le 18 mars 2011, le début de la révolution. La colère est si forte que mettant fin à des décennies de silence et de soumission, des centaines, puis bientôt des dizaines de milliers de Syriens sortent de chez eux et défient à visage découvert les forces de sécurité. Édifié par Hafez al-Assad pour réduire les Syriens au silence et entretenu depuis son arrivée au pouvoir par son héritier, le mur de la peur est renversé.

9Depuis des décennies, les Syriens ont toutes les raisons du monde de se révolter. Hafez al-Assad, qui s’est emparé du pouvoir au terme d’une série de coups d’états militaires, s’est maintenu en place, de 1970 à 2000, en tenant la population d’une poigne de fer, en organisant des élections sous contrainte, en achetant les opposants qu’il pouvait, en neutralisant ou en supprimant les autres. Il a bâti autour de lui un système dont il était la clef de voute et dont le maître mot était « allégeance ». Après les « années de sang » (1978-1982), marquées par une lutte à mort entre le régime et les Frères Musulmans, mais également par la confrontation entre « l’État de barbarie »[13][13] M. Seurat, Syrie, l’État de barbarie, Paris, PUF, 2012. …
suite et la société dans son ensemble, il a abandonné la gestion de la population aux services de renseignements.

10Lorsque Bachar al-Assad est porté à la tête du système, en juin 2000, des intellectuels signent une « Déclaration des 99 » pour attirer son attention sur les attentes de la population. Vient ensuite, dans le même esprit, un « Communiqué des 1 000 ». Des dizaines de forums de discussion se créent à travers le pays. Mais ce « Printemps de Damas » tourne court. Ses principaux animateurs sont mis en prison. Les activistes ne renoncent pas. Des comités de relance de la société civile et des organisations de défense des droits de l’homme sont créés à travers le pays. En octobre 2005 est diffusée une « Déclaration de Damas » pour le changement national démocratique. En décembre 2007, les initiateurs et les cadres de cette plateforme politique, qui appelait de ses vœux une ouverture démocratique contrôlée, progressive et pacifique, sont à leur tour emprisonnés. La stabilité du régime reste aux mains des moukhâbarât.

11À défaut de réformes politiques, Bachar al-Assad engage des réformes économiques dans le cadre d’une « économie sociale de marché ». Elles ont un triple résultat : elles permettent au pays de développer ses infrastructures et ses services, mais elles profitent surtout aux proches de la famille présidentielle, au détriment de l’immense majorité de la population. En janvier 2011, près du tiers de la population syrienne vit sous le seuil de pauvreté[14][14] Le journaliste britannique Alan George, qui consacre un…
suite. Bachar al-Assad ne perçoit pas qu’il a perdu le soutien des Syriens qui, au début des années 2000, avaient placé en lui leurs espoirs et qui ne disposent d’aucun moyen de faire entendre leur mécontentement.

12Pour ceux qui sont désormais dans la rue, et bien qu’elle s’inspire des autres soulèvements, la révolution syrienne est un mouvement sui generis. Elle est authentiquement syrienne, mené par des Syriens et pour les Syriens, contre un pouvoir dont ils ont enfin la possibilité de contester la légitimité. Ceux qui mènent ce combat sont des hommes et des femmes qui, après des décennies de soumission forcée à un pouvoir autoritaire, aspirent à être respectés. Ils veulent s’exprimer sans crainte d’être réprimés, disposer des droits que leur reconnaît la Constitution, organiser leur existence, participer à la vie publique… Ils ne veulent plus être traités comme des objets, mais être considérés comme de véritables citoyens. Ils ne sont pas des pions que l’on déplace, ni des agents que l’on rétribue. Ce n’est ni pour un pays étranger, ni même pour la grandeur ou l’expansion de l’islam qu’ils prennent le risque de sortir de chez eux. C’est pour eux-mêmes, pour leurs proches et pour tous les Syriens qu’ils veulent aller jusqu’au bout.

13La brutalité de la répression aussitôt mise en œuvre par le régime les persuade que, si celui-ci a été surpris par le sursaut d’orgueil de sa population, il ne lui accordera pas une seconde chance. Ils se mobilisent donc pour éviter la remise en place autour d’eux du mur de la peur. Pour que leur mouvement perdure, il leur faut l’organiser et le coordonner, unifier les manifestations et les revendications, informer le monde extérieur de ce qui se déroule chez eux, apporter aide et soutien à ceux qui en ont besoin, et proposer à tous les Syriens un projet d’avenir. Il sera attractif s’ils peuvent en voir, dans le mode de fonctionnement de la révolution, les principes mis en œuvre[15][15] Cf. I. Leverrier, « Syrie, 2011. D’une société…
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« BACHAR AL-ASSAD OU LA TERRE BRÛLÉE[16]  »

[16] Slogan laissé sur les lieux de leurs exploits par les menhebbakjiyeh,…
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14Tout cela ne fait pas l’affaire du pouvoir. Le système syrien ne permet aucune concession d’ordre politique. Édifié autour de la personne du chef de l’État, il a pour mortier l’intérêt et pour ciment la peur. Son équilibre ne traduit pas la volonté du peuple mais celle du détenteur du pouvoir. Bachar al-Assad avait préalablement écarté un processus de conciliation avec la population[17][17] Il avait affirmé lors d’une réunion de famille, au cours…
suite qui aurait laissé entendre que le système était prêt à céder à la force, entraîné des concessions, montré de la faiblesse et incité les insurgés à intensifier leur mouvement. Il recourt donc aux mêmes procédés que son père. Il feint d’acquiescer aux revendications et procède à des annonces. Mais il répond en priorité à des demandes secondaires. Il diffère ou étale dans le temps la mise en application des nouvelles mesures. Et il les vide de leur substance en adoptant des contre-mesures[18][18] Il en va ainsi du changement de gouvernement, de l’abrogation…
suite. Il agira de la même manière, quelques mois plus tard, avec les demandes de la Ligue arabe et des Nations unies, dont il accepte, mais ne met jamais en œuvre les mesures d’accompagnement.

15Il mobilise en revanche tous les moyens pour remettre en place, en le renforçant, le mur de la peur. Il ne s’agit pas de rétablir l’autorité de l’État mais de terroriser la population. Il privilégie donc l’armée et ses chars à la police et aux forces de maintien de l’ordre. Parmi les appareils de sécurité, il place en première ligne le plus détestable : lesmoukhâbarât de l’armée de l’air. Et pour prévenir la mise en cause directe de l’État, il enrôle les éboueurs et les vendeurs à la sauvette, ses informateurs dans les quartiers, il bat le rappel des gros bras du parti Baath et des syndicats, et il utilise les chabbiha, des voyous en majorité alaouites depuis longtemps au service des activités mafieuses de membres de sa famille. Il remet par ailleurs en liberté des centaines de détenus de droit commun, parmi lesquels des criminels. Il tirera parti de l’insécurité et de l’anarchie qu’ils provoqueront pour dissuader la majorité silencieuse, apeurée et indécise, de rejoindre la contestation.

16Pour justifier la répression et crédibiliser la thèse du complot, il affirme que ceux qui défilent dans les rues au cri de silmiyyehsilmiyyeh (« pacifique, pacifique »), sont en réalité armés. Il enterre en « martyrs » les soldats et les officiers décédés en opération, abattus dans le dos parce qu’ils refusaient d’ouvrir le feu sur des manifestants désarmés, et il impute leur mort aux « terroristes ». Il annonce la découverte dans des mosquées de « tunnels creusés depuis des années », qui confirment la planification ancienne de la rébellion, l’implication de certains religieux dans la contestation et la volonté des « terroristes » d’utiliser les lieux de culte comme bases arrière.

17Il cherche à attirer la protestation dans une confrontation violente, persuadé que sur ce terrain il n’aura pas de mal à l’emporter. Il privera ainsi les contestataires de leur image positive en Occident. En prenant les armes, la révolution hypothéquera sa popularité à l’intérieur. Elle perdra le soutien d’une partie de la communauté sunnite majoritaire. Celle-ci est lasse de faire de la figuration dans le « pouvoir apparent » et désire retrouver le poids qui lui revient dans le « pouvoir réel », mais elle ne veut pas se laisser entraîner dans une confrontation inégale avec le régime. Elle perdra par ailleurs la possibilité de rallier les minorités confessionnelles, qui penchent encore en faveur du régime, par raison et par peur comme par conviction.

18Pour accentuer les inquiétudes, le pouvoir insiste sur le caractère religieux de la contestation. Certes, les manifestants sont principalement des sunnites. Mais ceux-ci constituent à eux seuls près de 70 % de la population. Les démonstrations sortent la plupart du temps des mosquées. Mais depuis la fermeture des stades et en raison du déploiement préventif des moukhâbarât, elles restent les seuls lieux permettant le rassemblement d’une masse critique de contestataires. L’invocation Allah akbaraccompagne le bruit des tirs et souligne la chute des victimes. Mais il s’agit moins d’un cri de guerre que d’un cri d’effroi. Les noms donnés aux katiba[19][19] Bataillons, unités théoriquement composées de cent à…
suite de l’Armée Syrienne Libre sont souvent ceux de personnalités musulmanes. Mais ces personnalités sont d’abord et avant tout liées à l’histoire de la Syrie…

19Profitant de la paralysie de la communauté internationale, le régime recourt aux provocations : de la bastonnade des contestataires et des tirs à vue sur les manifestants, il passe à l’encerclement des villes et des villages, aux pénuries organisées d’eau, d’électricité, de carburant et de pain, à l’enlèvement d’internautes et de citoyens-journalistes, à la liquidation des meneurs, à la chasse aux blessés dans les hôpitaux, à l’assassinat des médecins qui les soignent, au pilonnage des quartiers rebelles, aux bombardements par hélicoptères et par avions. Et, pour montrer qu’il ne recule devant rien, il torture des centaines de détenus jusqu’à la mort[20][20] Le 20 octobre 2012, le Strategic Research and Communication…
suite.

20Fin 2011, le régime est en difficulté. Il n’est pas parvenu à casser le mouvement et il a été contraint d’acquiescer à l’envoi, par la Ligue arabe, d’une mission d’observateurs. Il franchit donc un nouveau pas et organise, à Damas puis à Alep, des attentats qui sont revendiqués par un groupe dont le nom, l’accoutrement et le discours, paraissent confirmer son appartenance à la mouvance jihadiste[21][21] Sur ce groupe, Jabhat Nusrat Ahl al-Cham (Front de soutien…
suite. Le pouvoir, qui avait relâché dans la nature des centaines de détenus islamistes en prétendant répondre à une exigence des observateurs arabes qui concernait les seuls contestataires, est le principal bénéficiaire du climat provoqué par cette escalade. L’accumulation de détails étranges[22][22] Le choix de jours fériés pour attaquer des centres de…
suite suggère que la main du régime n’est pas loin et que son objectif, en organisant ces « attentats », est double : susciter la peur au sein de la population en général, et provoquer le resserrement autour du pouvoir des communautés minoritaires en particulier. Les Syriens savent à quoi s’en tenir mais leur inquiétude augmente quand même.

21Depuis le printemps 2012, ayant compris que ni la brutalité, ni la terreur ne lui permettront plus de l’emporter, le régime poursuit une double stratégie : l’éradication et la terre brûlée. Il lance sur des agglomérations à majorité sunnite des hordes de ses partisans qui égorgent par centaines hommes, femmes et enfants, et il procède à la destruction méthodique de quartiers entiers qu’il vide de ses habitants.

« LA MORT ET PAS L’HUMILIATION »

22Les contestataires résistent au piège. Durant des mois, ils poursuivent leurs démonstrations pacifiques. Leurs slogans, adoptés au terme d’une concertation entre Comités Locaux de Coordination, des structures créées pour encadrer et animer le mouvement[23][23] http:/ / souriahouria. com/ 2012/ 01/ 22/ souheir-al-atassi-comment-les-revolutionnaires-preparent-la-syrie-de-lapres-assad-par-caroline-donati/ …
suite, expriment le sens qu’ils donnent à leur mobilisation[24][24] http:/ / syrie. blog. lemonde. fr/ 2012/ 01/ 19/ entendre-les-slogans-de-la-revolution-en-marche-en-syrie/ …
suite. Ils ne sont pas toujours en mesure de prévenir certaines formules sectaires ou provocatrices, ni d’empêcher des casseurs de sévir. Mais ils luttent contre ces dérives qui ne représentent pas le mouvement et que le régime exploite pour jeter sur lui l’opprobre.

23Les premières revendications portent moins sur un changement de régime[25][25] La « perte de légitimité » du régime n’est…
suite que sur la récupération par les Syriens de ce qui fait la citoyenneté : la dignité, la liberté, le droit à la parole, à l’information, à la justice, à la participation… Les contestataires cherchent à entretenir une dynamique unitaire, qui transcende les origines régionales et les appartenances ethniques, communautaires et confessionnelles. La solidarité se met en place en faveur des familles de victimes. Les femmes jouent à ce niveau un rôle prépondérant.

24Pour faire basculer de leur côté ceux qui n’ont pas encore choisi leur camp et convaincre les Occidentaux de renoncer à leur attentisme, ils élaborent des projets politiques pour la Syrie nouvelle. Elle sera démocratique et pluraliste. L’alternance au pouvoir y sera la règle. Les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire y seront séparés, les citoyens égaux en droits et en devoirs et la justice garantie. La seule divergence porte sur le degré de « laïcité » de cet État, une minorité exigeant un système ilmânî (laïc), qu’une majorité, y compris parmi les communautés chrétiennes, n’est pas prête à accepter. Elle lui préfère le système madanî (civil ou laïc modéré) qui est déjà la règle en Syrie[26][26] Adoptée le 26 février 2012 par référendum, la Constitution…
suite.

25Face à la férocité de la répression, des militaires déserteurs s’organisent pour défendre leurs familles et sécuriser leurs quartiers. Ils sont rejoints par des civils. Dès ce moment, le problème des armes et des munitions se pose. Les fusils de chasse et les armes individuelles emportées avec eux par quelques déserteurs sont insuffisants pour s’opposer aux mitrailleuses et aux blindés de l’armée. Durant leurs rassemblements du vendredi, les manifestants réclament en vain une « Protection internationale » (9 septembre 2011), un « Embargo aérien » (28 octobre 2011), une « Zone protégée » (2 décembre 2011). Ayant reconnu que « l’Armée Syrienne Libre nous protège » (25 novembre 2011), ils demandent un « Soutien à l’ASL » (13 janvier 2012), puis « Des armes pour l’ASL » (2 mars 2012). Ils ne sont pas davantage entendus.

26Comme les Comités de Coordination, les unités mises sur pied commencent à se regrouper. Elles veulent gagner en efficacité et démontrer que la résistance qu’elles opposent localement aux intrusions de l’armée régulière et l’aide qu’elles apportent aux populations visées par les massacres s’inscrivent dans un projet de changement à l’échelle de la nation. La capture du lieutenant-colonel Huseïn Harmouch, le 29 août 2011, entraîne la disparition du Mouvement des Officiers Libres qu’il avait créé au milieu du mois de juin. C’est donc l’Armée Syrienne Libre (ASL), annoncée le 29 juillet 2011 par le colonel Riyad al-Asaad, qui devient le pôle fédérateur. L’adhésion des groupes armés est une démarche volontaire, les unités créées dans une même région pouvant coopérer de manière ponctuelle sans vouloir établir entre elles de relations formelles.

27Le rassemblement des combattants dans une structure unique se heurte à des obstacles. L’autorité est revendiquée par les officiers généraux, qui mettent en avant leurs relations avec les États « Amis du Peuple syrien » et leur capacité à obtenir financements, armes et munitions. Mais elle est contestée par les officiers supérieurs ayant déserté plus tôt et contribué à la création de l’ASL, qui fondent leur légitimité sur leur présence sur le terrain et leurs succès militaires. Ils sont toutefois condamnés à s’entendre, car les pays vers lesquels ils se tournent exigent avant toute décision la création d’une « armée nationale », afin de prévenir le détournement des armes à des fins terroristes.

28Un problème majeur est précisément celui des filières d’armement anarchiques. Fidèle à sa théorie du complot, la propagande officielle martèle que les ennemis de la Syrie, Arabie saoudite, Qatar et Turquie en tête, consacrent des millions de dollars à la fourniture d’armes à l’ASL. Cette accusation ne repose sur aucune donnée précise. Elle est contredite par les journalistes entrés clandestinement en Syrie, qui s’étonnent des moyens limités de la majorité des unités. Quand elles n’ont pas été volées dans des dépôts de l’armée ou acquises au marché noir, leurs armes ont été récupérées sur des soldats morts au combat. Seules quelques unités sont directement approvisionnées par de généreux donateurs, parmi lesquels les Koweïtiens dépassent de loin les Qataris et les Saoudiens. Leur choix s’explique par des convictions idéologiques communes. Cette situation génère une disparité de moyens entre unités et constitue un obstacle à l’agrégation de tous les groupes dans une structure unifiée.

29La présence de jihadistes en Syrie est un autre sujet sensible. Certains ont été libérés des prisons du régime. D’autres viennent de l’étranger. Il ne s’agit pas ici des salafistes, qui sont en majorité des Syriens. Les salafistes peuvent être réticents à reconnaître l’autorité de l’ASL, mais ils collaborent avec elle. Ils partagent en effet le même objectif, la chute du régime, tout en s’en démarquant sur le poids et le rôle qu’ils souhaitent voir reconnus à la religion dans la Syrie future. Ce n’est pas le cas des jihadistes dont l’agenda n’a que faire de la Syrie. Seuls les intéressent les principes et les idées de l’islam, qu’ils veulent faire prévaloir hic et nunc par tous les moyens à leur disposition. Ils ne participent donc pas à la révolution qui ne les reconnaît pas. Mais le régime, qui n’est pas étranger à leur apparition, les utilise pour altérer dans les opinions publiques intérieure et extérieure l’image des combattants de l’ASL.

30Il en va de même des organisations terroristes, dont la plus médiatisée est le Front de Soutien à la Population syrienne[27][27] Pour d’autres détails sur les agissements de cette organisation,…
suite. Elles aussi sont assimilées à la révolution, dont elles sont présentées comme des excroissances, une accusation que la totalité des opposants et des contestataires syriens nient absolument. Eux sont porteurs d’un projet, respectueux de valeurs, et animés par un esprit qui fait de la vie, et non pas de la mort, l’un des axes de leur mobilisation.

« NOUS N’AVONS PAS LE COURAGE D’ARRÊTER »

31La révolution syrienne n’est pas achevée mais sa victoire est déjà assurée. En dépit de sa sauvagerie, le régime ne l’emportera pas[28][28] http:/ / syrie. blog. lemonde. fr/ 2012/ 09/ 14/ syrie-chroniques-du-delitement-du-regime/…
suite. En près de 20 mois d’une répression au cours de laquelle il aura tout tenté, Bachar al-Assad ne sera parvenu qu’à démontrer quelle était sa véritable nature et celle de son pouvoir. Incapable d’offrir à sa population autre chose que des promesses et de prendre des décisions qui ne se réduisent pas à des manœuvres, il a perdu la bataille politique à l’intérieur. Peu à peu lâché par son armée, il perdra tôt ou tard la bataille militaire. Ne lui restera alors que le soutien médiatique posthume de ceux qui préfèrent la défense de leurs idées à la solidarité avec une population en butte à un pouvoir assassin.

32Il faut se réjouir de cette issue, en souhaitant qu’elle intervienne à brève échéance. Les révolutionnaires syriens ont en effet montré, dans leur résistance, que s’ils n’étaient pas toujours exemplaires et que la douleur et les provocations pouvaient les entraîner là où ils ne le souhaitaient pas, ils étaient porteurs de valeurs qui les distinguaient du clan au pouvoir.

33Celui-ci est le camp de la division et de la mort. Tuer ne lui pose pas de problème, puisque l’unique chose qui lui importe – sa survie – est à ce prix. Susciter des divisions interconfessionnelles et des affrontements intercommunautaires reste depuis le début sa stratégie[29][29] I. Leverrier, « Le régime syrien cherche à entraîner…
suite. Aucune voix ne s’est jamais fait entendre parmi ses partisans pour débattre de la légitimité de ce comportement et suggérer la recherche d’une autre solution. En revanche, tous les moyens sont bons pour justifier l’option de la force jusque dans ses manifestations les plus extrêmes – le mensonge, la provocation, l’assimilation, la manipulation, le terrorisme…

34Le camp de la révolution est celui de l’unité et de la paix. Les contestataires n’ont jamais renoncé à réclamer pacifiquement dans les rues le départ du dictateur : vendredi 18 octobre 2012, 437 manifestations ont encore été recensées à travers le pays[30][30] http:/ / www. lccsyria. org/ 10375 …
suite. Certes, le recours aux armes a donné lieu à des exactions, des liquidations et des exécutions sommaires. Mais celles-ci ont toujours été suivies de dénonciations et de débats dans les rangs des révolutionnaires, qui veulent la justice et non pas la vengeance et qui refusent de se comporter comme leurs bourreaux[31][31] http:/ / syrie. blog. lemonde. fr/ 2012/ 08/ 21/ la-revolution-syrienne-entre-piege-de-la-violence-et-manœuvres-du-regime-12/ …
suite. Pour lutter contre l’anarchie et la désorganisation provoquées par la répression, ils se prennent en charge là où ils le peuvent. Ils créent des conseils révolutionnaires locaux. Ils votent pour mettre en place des conseils municipaux. Ils ouvrent des tribunaux. Ils tentent de relancer les services publics et de répondre aux besoins de leurs concitoyens.

35Alors que les États démocratiques hésitent encore à leur apporter ce dont ils ont besoin pour assurer eux-mêmes leur auto-défense, favorisant ainsi par frilosité ou cynisme la radicalisation des combattants et l’afflux incontrôlé de volontaires, les révolutionnaires syriens affirment qu’ils iront jusqu’au bout. Ils n’ont pas le courage d’arrêter. Ils n’ont pas perdu tant de leurs proches et de leurs amis pour faire demi-tour au milieu du gué.

 

NOTES

[1]http://www.hrw.org /reports /2011 /06 /01 /we-ve-never-seen-such-horror-0

[2]Un enfant de 13 ans, arrêté, torturé et assassiné, dont le corps émasculé a été rendu à sa famille, à Daraa, le 27 mai 2011.

[3]Simple habitant de Hama, il a été appréhendé, le 3 juillet 2011, pour avoir composé et chanté une chanson injurieuse pour Bachar al-Assad. Il a eu la gorge tranchée, les cordes vocales arrachées et son corps a été jeté dans l’Oronte.

[4]Animateur de la contestation et membre du mouvement pacifiste de Daraya, il a été enlevé le 6 septembre 2011. Il a été torturé et assassiné (http://syrie.blog.lemonde.fr /2011 /09 /15 /pourquoi-ghiyath-matar-ali-farzat-rafah-nached /).

[5]http://online.wsj.com /article /SB10001424052748 7038332045761147 12441122894.html

[6]Pour le détail de ces mesures, cf. Ignace Leverrier, « En Syrie aussi, la peur a commencé à changer de camp », Moyen-Orient, n° 10, avril-juin 2011.

[7]C’est à l’amitié et à l’entregent du cheykh Hamad bin Khalifa al-Thani qu’il avait dû sa réintégration dans la communauté internationale et sa présence sur l’estrade du 14 juillet 2008 à Paris (cf. I. Leverrier, « Les limites de la réinsertion de la Syrie dans le jeu régional », Mondes Émergents/Afrique du Nord Moyen-Orient 2010-2011, La Documentation Française, Paris, 2010).

[8]Les moukhâbarât sont les services de renseignements, mais dans le langage populaire le terme désigne aussi leurs agents.

[9]On trouvera ici le témoignage de l’un d’entre eux, rallié le 12 octobre 2012 à la révolution :http://all4syria.info /Archive /56553

[10]Son arrestation, le 9 août 2012, pour le transfert de Damas à Beyrouth d’engins explosifs destinés à des opérations au Liban, est à l’origine de l’attentat dans lequel le général Wissam al-Hassan a perdu la vie, le 19 octobre 2012 : http://www.lorientlejour.com /category /Liban /article /783685 /La_ Syrie_pointee_du_doigt_dans_les_milieux_souverainistes.html

[11]Slogan et premier mot d’une chanson immédiatement devenue populaire, par laquelle les révolutionnaires rappelaient à la principale conseillère de Bachar al-Assad que leurs revendications n’étaient pas d’abord économiques mais politiques, portant sur le respect, la justice et la liberté.

[12]http://tempsreel.nouvelobs.com /opinions /20110225.OBS8706 /tribune-pourquoi-la-syrie-n-a-t-elle-pas-encore-bouge.html

[13]M. Seurat, Syriel’État de barbarie, Paris, PUF, 2012.

[14]Le journaliste britannique Alan George, qui consacre un livre à la Syrie de la première décennie du XXIe siècle, résume parfaitement la situation dans son titre : Ni pain, ni liberté.

[15]Cf. I. Leverrier, « Syrie, 2011. D’une société atomisée à une révolution organisée et citoyenne »,Mondes Émergents/Afrique du Nord Moyen-Orient 2012-2013, La Documentation Française, Paris, 2012.

[16]Slogan laissé sur les lieux de leurs exploits par les menhebbakjiyeh, partisans indéfectibles du chef de l’État.

[17]Il avait affirmé lors d’une réunion de famille, au cours du mois de janvier 2011, que son père avait eu « raison, en 1982, de faire 30 000 morts à Hama, puisqu’il avait ainsi assuré au régime une paix de 30 ans ».

[18]Il en va ainsi du changement de gouvernement, de l’abrogation de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963, de la dissolution de la Cour de sûreté de l’État, de la réintégration des Kurdes sans papiers dans la nationalité syrienne, de l’autorisation de manifester sur la voie publique, de la loi sur l’information, de la loi sur les partis politiques, de la nouvelle Constitution… et du dialogue national.

[19]Bataillons, unités théoriquement composées de cent à trois cents combattants.

[20]Le 20 octobre 2012, le Strategic Research and Communication Centre (http://www.strescom.org /) en dénombrait précisément 1071. Il dénombrait également 39 775 tués, dont 2 766 enfants et 2 977 femmes, 76 000 disparus et 216 000 prisonniers…

[21]Sur ce groupe, Jabhat Nusrat Ahl al-Cham (Front de soutien à la population syrienne), on se reportera à l’étude de François Burgat et Romain Caillet, « Le groupe Jabhat an-Nusra : la fabrique syrienne du “jihadisme” », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 8 juin 2012 (accessible à :http://ifpo.hypotheses.org /3540)

[22]Le choix de jours fériés pour attaquer des centres de moukhâbarât désertés par leurs agents, l’utilisation d’explosifs dont les effets sonores dépassent de loin les effets destructeurs, la découverte parmi les victimes de cadavres en décomposition avancée, la présence préalable sur les lieux de chaînes de télévision publique, la contribution de leurs reporters à l’amélioration de la scène de crime, l’imposition aux passants par ces mêmes journalistes du texte de leur réponse, le témoignage spontané de personnes identiques se prétendant partout comme «originaires des lieux », le rôle de figurants joué par certains agents des forces de sécurité…

[23]http://souriahouria.com /2012 /01 /22 /souheir-al-atassi-comment-les-revolutionnaires-preparent-la-syrie-de-lapres-assad-par-caroline-donati /

[24]http://syrie.blog.lemonde.fr /2012 /01 /19 /entendre-les-slogans-de-la-revolution-en-marche-en-syrie /

[25]La « perte de légitimité » du régime n’est déclarée que le 24 juin 2011. Le vendredi suivant, 1erjuillet, les manifestants crient à l’intention de Bachar al-Assad : « Dégage » !

[26]Adoptée le 26 février 2012 par référendum, la Constitution syrienne fait en effet de « l’islam la religion du chef de l’État » (art. 3.1), voit dans « la jurisprudence islamique la source principale de la législation » (art. 3.2) et confirme « la préservation et la garantie du statut personnel des communautés religieuses » (art. 3.4).

[27]Pour d’autres détails sur les agissements de cette organisation, cfhttp://syrie.blog.lemonde.fr /2012 /05 /14 /syrie-attentats-terroristes-et-politique-de-la-terre-brulee /

[28]http://syrie.blog.lemonde.fr /2012 /09 /14 /syrie-chroniques-du-delitement-du-regime /

[29]I. Leverrier, « Le régime syrien cherche à entraîner la population dans une guerre civile », Le Monde, 6 avril 2011 (http://www.lemonde.fr /idees /article /2011 /04 /06 /le-regime-syrien-cherche-a-entrainer-la-population-dans-une-guerre-civile_ 1503496_3232.html)

[30]http://www.lccsyria.org /10375

[31]http://syrie.blog.lemonde.fr /2012 /08 /21 /la-revolution-syrienne-entre-piege-de-la-violence-et-manœuvres-du-regime-12 /

PLAN DE L’ARTICLE

 

Wladimir Glasman : Chercheur, arabisant ; a occupé des fonctions diplomatiques dans plusieurs pays arabes.

ETUDES, décembre 2012, pp. 563-594



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