LA REVOLUTION SYRIENNE : MILLE JOURS * – par Najwa Sahloul

Article  •  Publié sur Souria Houria le 10 juillet 2014

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Le 11 janvier 2014, on comptait déjà mille jours depuis le début des manifestations pacifiques en Syrie, mille jours de souffrance, de supplice, de meurtre, de famine organisée, de destruction délibérée et généralisée, d’exode de population à l’intérieur comme à l’extérieur du pays sciemment provoquée. Mille jours d’une humanité piétinée par un régime barbare, abandonnée par des institutions internationales piégées par le jeu assassin d’une géopolitique régionale, recouverte par le silence assourdissant des citoyens du monde.

Mais ce sont aussi mille jours de dignité restaurée, de fierté retrouvée, de résistance héroïque face à un régime totalitaire de la pire espèce. Mille jours de lutte contre le temps du mépris, de contestation pacifique sans relâche et de manifestations populaire tous les vendredis.

Pour comprendre ce que vit la Syrie depuis mars 2011, il convient de revenir rapidement sur la création de l’entité syrienne au lendemain de la première guerre mondiale et un peu plus longuement sur le règne de la famille Assad depuis 1970.

 

La Syrie : Histoire d’un Territoire

La région du Proche-Orient tombe aux mains des Ottomans en 1516. La région est alors divisée en plusieurs wilayats plus ou moins autonomes et dirigées par des gouverneurs nommés la Sublime Porte.

L’Empire ottoman est un état multiconfessionnel, multi linguiste et multinational. Le Proche Orient est à l’image de l’Empire : une mosaïque de peuples, de langues et de religions.

La domination ottomane sur la région disparaît avec l’Empire au lendemain de la Première Guerre mondiale. Les puissances victorieuses se partagent les dépouilles de l’Etat vaincu : les wilayats d’Alep, de Damas, de Mossoul, et de Beyrouth sont attribuées à la France par la Société des Nations crée et dominée par les Occidentaux. Les wilayats de Bagdad, de Bassora, de Jérusalem sont confiées à la Grande Bretagne. Ce sont les effets des fameux Accords Sykes-Picot conclus entre les Alliées en 1917.

Cette forme moderne de colonisation légitimée par la « nouvelle communauté internationale » est appelée alors ‘mandat’.

La France mandataire, laïque et anticléricale des Rad-Soc invente, en 1920, dans sa zone six nouveaux Etats sur des bases religieuses : deux Etats sunnites à Damas et Alep, un Etat chrétien à Beyrouth, un alaouite à Lattaquié, un druze à Sowayda et la province d’Alexandrette, qui sera cédée aux Turcs en 1939.

Ces nouvelles entités seront par la suite fédérées sous le nom de Syrie devant la résistance farouche de la population.

Lorsque le gouvernement de la France signe le 22 juin 1947 l’armistice de Compiègne, la Syrie et le Liban « français » deviennent un champ de bataille entre les Vichystes et les Britanniques installés en Iraq, en Jordanie et en Palestine.

La Syrie est occupée en juin 1941 par des troupes britanniques appuyées par des forces de la France libre commandées par le général Catroux. Celui-ci proclame, en septembre 1941, sous la pression des Anglais, l’Indépendance de la Syrie.

Toutefois, l’indépendance n’est effective qu’en avril 1946, après la fin de la Seconde Guerre mondiale et la signature de traités garantissant les intérêts de la France, à l’issue d’un conflit qui a opposé les Français, les Anglais et les nationalistes arabes (1945-1946).

Le premier Président de la République syrienne élu en août 1943 est Choukri al-Quwwatli, qui s’est opposé à l’occupation française dès 1920, et un des fondateurs du mouvement politique « le Comité syro-palestinien ».

Le nouvel Etat, comme d’ailleurs tous les autres jeunes états arabes de la région, est confronté à Israël, Etat proclamé le 14 mai 1948, dans la Palestine sous mandat britannique. Soutenant les nationalistes palestiniens, et sous la pression d’une opinion publique farouchement opposée au projet sioniste, le gouvernement syrien intervient en Palestine/Israël (mai 1948), mais ses troupes sont battues à proximité de la frontière. L’armistice syro-israélien, signé en juillet 1949, n’empêchera pas de multiples affrontements frontaliers.

Jeune république et Coups d’Etat interminables !

La logique de la Guerre froide et celle des deux blocs ainsi que les richesses pétrolières de la région placent le Proche Orient au centre du conflit Est-Ouest.

Les premières années de la jeune République sont troublées par la tragédie palestinienne et par le jeu des Américains et Soviétiques.

De 1949 à 1954, les coups d’État militaires vont se multiplier. Le colonel Husni al-Zaim, soutenu par la CIA renverse en mars 1949 le fragile régime civil du président Quwwatli, avant d’être lui-même déposé et tué sur les ordres du général probritannique Sami al-Hinnawi (août 1949). Ce dernier, est à son tour écarté par le colonel Adib al-Chichakli (décembre 1949), qui interdit très vite les partis politiques et fait approuver une nouvelle Constitution (juillet 1953) instaurant un pouvoir totalitaire de droite. Mais, devant le risque d’une guerre civile et n’étant plus assuré du soutien de l’armée, ses protecteurs internationaux le contraignent à l’exil dans un pays d’Amérique latine (février 1954).

Les civils reviennent au pouvoir dans un pays instable politiquement, d’économie fragile, et menacé à ses frontières avec Israël.

Le Pacte de Bagdad (février 1955), une nouvelle pièce de la Guerre froide réunissant la Turquie et la Jordanie sous les auspices de l’Angleterre, est perçu comme une menace en Syrie. Cette dernière et l’Égypte acceptent alors la fourniture d’armes soviétiques. Pendant la crise de Suez (octobre 1956), Damas prend le parti du Caire et rompt les relations diplomatiques avec Londres et Paris (novembre). Face à l’axe hachémite Amman-Bagdad, pro-occidental, la Syrie et l’Égypte fusionnent, en février 1958, dans une République Arabe Unie (RAU) présidée par Gamal Abdel Nasser.

Si le nouvel Etat satisfait les aspirations populaires vers une unité arabe, il suscite très vite un profond mécontentement. Nasser installe très vite un régime policier et autoritaire de parti unique.

Mettant à profit la déception de la population syrienne, l’armée syrienne provoque un énième coup d’Etat militaire en septembre 1961 et met fin à l’union avec l’Egypte.

Une nouvelle série de coup d’Etat militaires secoue la Syrie. Le 8 mars 1963, amène au pouvoir un comité militaire composé d’officiers baasistes et le parti auquel appartiennent ces putschistes.

 

Le parti Baath[1] et l’arrivée d’Assad père au pouvoir

La nouvelle autorité impose l’état d’urgence (Il est toujours de rigueur) et installe le parti Baath au pouvoir. Le parti est alors déchiré entre les civils « nationalistes » fondateurs du parti, Aflak et Bitar, et les «régionalistes » regroupés autour des militaires alaouites, Hafiz al-Asad, Salah Jedid, Mohammad Omran, Hamad Obeïd. Les régionalistes s’imposent et chassent la vieille garde lors d’un putsch de février 1966.

Une junte militaire baasiste dirigée par Nur al-Din al-Atasi, considérée comme progressiste et orientée vers le marxisme, s’installe à la tête de l’État. Elle est vite confrontée à la guerre des Six-Jours (juin 1967), qu’elle perd. Assad est alors le commandant en chef des armées et ministre de la défense.

Le parti Baath est tiraillé entre une aile «gauchiste anti-impérialiste» représenté par le général Salah Jedid et un courant « modéré et réaliste » incarné par le général Assad.

Les tensions internes au Baath apparaissent de manière dramatique lors des événements de septembre 1970 (Septembre noir), au cours desquels des affrontements opposent l’armée jordanienne à la résistance palestinienne.

Salah Jedid entend intervenir aux côtés des Palestiniens, mais le général Hafiz al-Asad, ministre de la Défense, refuse l’intervention de l’aviation pour secourir les Palestiniens. Un mois plus tard, le 13 novembre, le général Assad envoie ses troupes assiéger les bâtiments publics, arrêter ses adversaires au sein du parti Baath et se proclame maître absolu de la Syrie.

Assad devient Président de la République syrienne et commandant en chef des forces armées le 12 mars 1971. Il le restera jusqu’à sa mort le 10 juin 2000.

La même année (1971) un Front progressiste d’Union nationale est crée dont le secrétaire générale est Assad lui-même ; le Front regroupe autour du Baath (secrétaire générale Assad), l’Union socialiste arabe (nassériens), le mouvement des Unionistes socialistes, le Mouvement des Socialistes arabes et le parti Communiste syrien. 

Les partis du Front s’engagent, dans la charte du Front, à ne jamais mener d’activité politique au sein de l’armée, de la fonction publique, des syndicats et des associations, domaine exclusivement réservé au parti Baath.

En contrepartie, les associés du Baath sont nommés ministres, députés et hauts fonctionnaires. Ils cogèrent le pays avec le parti Baath et lui donnent la caution de pluralisme politique.

Tout autre parti est interdit. Toute activité en dehors du cadre strict et souvent fantaisiste imposée par les services de sécurités corrompus conduit le contrevenant dans les geôles sans autre procès.

Ainsi Assad instaure un régime totalitaire à prétention socialisante dominé politiquement par la communauté alaouite.

 

Système Sécuritaire

Le système du parti Baath d’Assad s’inspire des régimes totalitaires de l’Europe de l’Est et des conseillers de Hafez al-Assad (anciens du KGB, du STASI, des anciens nazis).

Hafez al-Assad organise une pléthore de services de renseignement opaques, modernes et contrôlant tous les secteurs de la société. Ils sont tous dirigés par des personnes nommées par Assad même et jouissant de pouvoir réellement sans limite. Ces agences de renseignements sont rivales et se font concurrence entre elles. Ainsi, si un service prend trop d’importance et décide de trahir ses chefs, un deuxième service fait tomber le premier.

L’armée, instrument du pouvoir, est étroitement tenue par des généraux alaouites fidèles au clan Assad et bénéficiant d’avantages considérables.

La brutalité du régime et le caractère féroce et barbare des services omniprésents de sécurité rendent réellement mortelle toute velléité de protestation.

Toutefois, la véritable spécificité du régime syrien est la mise en place d’un système corporatiste. Ainsi, toute forme d’association est prohibée : les citoyens syriens sont regroupés obligatoirement en corps de métiers (corporations), à la tête desquels se trouve un membre du parti Baath choisi par les services de renseignement.

Une formation idéologique d’endoctrinement et une formation paramilitaire est instaurée dès le lycée : tous les élèves doivent se vêtir pour aller à l’école en militaire (filles et garçons) de la seconde jusqu’au bac, chanter tous les matins à la louange du Père Président et du parti Baath.

A l’université, les étudiants suivent des stages d’entrainement encadrés par des militaires qui sont présents en permanence à l’université. Pour rentrer à l’université il faut montrer patte blanche (sa carte d’étudiant).

Par cette organisation, Hafez al-Assad place aux postes clés de toutes les couches de la société des membres du parti Baath et s’assure la pérennité du parti.

Plébiscité en 1971 avec 99,6% des voix, il est réélu au total quatre fois (toujours par référendum), obtenant à chaque fois un plébiscite quasiment unanime pour sa réélection. Le culte de personnalité d’Assad n’a rien à envier à celui de son ami le Président coréen du nord.

La guerre civile libanaise opposant, en 1975, la gauche libanaise alliée à l’Organisation de la libération de la Palestine à la droite libanaise soutenue par Israël pousse Assad à faire intervenir son armée au Liban auprès des milices de droite chrétiennes libanaises. C’est le début de l’occupation syrienne du Liban et qui ne prendra fin que trente ans plus tard (le 26 avril 2005) sous la pression conjointe de Jacques Chirac et George Bush.

Assad élargit sa domination et l’armée syrienne met en coupe réglée l’économie libanaise et ses ressources.

La junte militaire syrienne s’enrichit considérablement et s’allie au milieu d’affaire libanais dans des investissements de plus en plus mondialisés. Une carte dont bénéficie Assad fils aujourd’hui dans sa lutte contre le peuple syrien pour rester au pouvoir.

Hafez al-Assad se présente comme le garant de la souveraineté du peuple syrien. La hiérarchie installée au sein du parti Baath lui permet d’avoir le monopole de « l’initiative au sein du pouvoir » et d’être le seul véritable « garant de la stabilité ». La Palestine est érigée comme la cause nationale syrienne et le slogan « Aucune voix n’est au dessus du combat contre Israël » sert de devise de régime : L’opposition rhétorique aux Etats-Unis joue le ciment émotionnel.

La cause palestinienne lui permet de justifier la pérennité de l’Etat d’urgence depuis 1963, d’étouffer toute revendication démocratique qualifiée aussitôt par son appareil de propagande de trahison de la cause nationale et ses auteurs de traitres à la solde de l’ennemi sioniste.

 

Monarchie Républicaine : Assad fils

Le régime syrien évolue pendant les dernières années de la présidence Assad vers un système de république héréditaire. Assad, malade et vieillissant, prépare son fils aîné, le capitaine Bassel, avec le concours des caciques de l’Etat et certaines chancelleries internationales, à prendre sa succession. Or, Bassel trouve la mort dans un accident de voiture en 1994. C’est un autre fils que la junte choisit : Bachar. Il est nommé Commandant d’un bataillon de chars en 1995, colonel de l’armée en 1999.

A la mort de son père le 10 juin 2000, le colonel Bachar est promu commandant en chef des forces armées, secrétaire général du parti Baath, secrétaire général du Front progressiste. Le parlement syrien est convoqué en séance extraordinaire. Les élus du peuple modifient la Constitution et ramènent l’âge de l’éligibilité de 40 ans à 34, l’âge de Bachar ! La séance a duré 4 minutes ! Bachar est devenu Président de la République et prête le serment le 17 juillet 2000, devant le Parlement pour une durée de 7 ans.

 

Le Printemps de Damas

L’arrivée au pouvoir de Bachar est suivie d’une ouverture politique aussi timide que brève. En septembre 2000, des artistes et intellectuels lancent spontanément des pétitions réclamant le respect des libertés civiques et politiques. Des Forums de discussions sont formés et des réunions publiques sont organisées. Des lettres ouvertes au nouveau président, des pétitions, des déclarations et des communiqués politiques appellent à l’ouverture et à la participation politique.

Des Comités de Relance de la Société Civile sont crées, des associations de Défense des droits de l’Homme commencent à travailler publiant des témoignages sur les exactions des forces de sécurité.

Le régime semble hésitant. Il annonce l’amnistie de quelque 600 prisonniers politiques (dont des Frères musulmans, des membres de la Ligue d’action communiste et des militants baasistes proches de la vieille garde), la fermeture de la vieille prison de Mezzé à Damas. La censure autorise même, la reparution après plus de 50 ans d’absence de la Voix du peuple, le journal du Parti communiste syrien, portant membre du Front progressiste. Le gouvernement annonce le gel de la loi martiale en vigueur depuis 1963.

Mais ce Printemps de Damas se termine en février 2001 de manière brutale et sèche. La reprise en main des services secrets de l’espace public est impitoyable.

Jugés coupables de déstabiliser le régime, des contestataires démocrates sont arrêtés et jetés en prison. Les technocrates, formés à l’étranger et arrivés au pouvoir avec Bachar, sont écartés au profit du clan familial sur lequel s’appuie désormais le Président : notamment son frère cadet Maher, commandant en chef de la garde prétorienne forte de 30000 hommes majoritairement alaouites et supérieurement équipés, et son beau-frère Assef Chawkat qui contrôle les services de renseignements.

Sur les 31 membres du nouveau gouvernement formé en septembre 2003 avec pour principal objectif de réformer une administration bureaucratique minée par la corruption, 18 sont issus du Baath et détiennent les postes clés.

Le Xe Congrès du Baath (juin 2005) confirme la mainmise du parti sur l’ensemble des institutions : l’Etat d’urgence est maintenu, une nouvelle élite inféodée au nouveau chef s’empare des leviers des pouvoirs aussi bien politiques qu’économiques. Les formations de l’opposition (Frères musulmans et partis nationalistes kurdes) demeurent illégales. Les élections législatives d’avril 2007, marquées par une abstention massive, permettent au Baath de conserver son emprise sur le Parlement où il contrôle désormais 172 des 250 sièges. L’opposition, durement frappée par une série de condamnations, boycotte le référendum présidentiel du 27 mai, à l’issue duquel Bachar al-Asad est reconduit avec 97,6 % de votes favorables à la présidence syrienne.

 

Le printemps à nouveau en Syrie

Un calme de cimetière règne de nouveau. Mais les braises sont vives et n’attendent qu’un bon vent pour s’embraser. Ce sera la révolte du Jasmin tunisienne.

Des rassemblements spontanés ont lieu en soutien aux autres peuples arabes en révolte. Les services de sécurité et les troupes interviennent, dispersent la foule pacifique et embarquent les activistes.

Plusieurs jeunes syriens se sont activés sur les réseaux sociaux, appelant à des rassemblements au cœur de Damas la capitale.

C’est alors qu’un évènement spontané a eu lieu :

Le 17 février 2011 dans le souk de Damas : un rassemblement improvisé de passants et de commerçants scandant «on ne doit pas humilier le peuple syrien » « celui qui la protège la vole ». La raison de la protestation est un policier frappant violemment le fils d’un commerçant.

Le 21 février a eu un rassemblement/sit-in d’activistes de la société civile devant l’ambassade de la Libye, en soutient au peuple libyen. Les slogans scandés en faveur du peuple libyen : « liberté, liberté où es-tu », etc. étaient interprétés par le régime, à juste titre, comme dirigé implicitement contre lui.

Le 22 février le sit-in a été dispersé par la force. Il se transformait alors en manifestation et les services de sécurité ont frappé les manifestants et arrêté un certain nombre.

Commencent ensuite à apparaître sur les murs un peu partout dans le pays, et pour la première fois, des slogans contre le régime et son président « Votre tour viendra docteur », « Dieu, Syrie, liberté et c’est tout » « Le peuple veut la fin du régime ».

 

La 1ère année de la révolution : mouvement totalement pacifique

L’évènement déclencheur

L’horreur de Daraa[2] marque un tournant décisif. Des enfants ont tagué, le 15 mars 2011, les murs de leur école avec des slogans entendus à la télévision. « Le peuple veut la chute du régime». Dénoncés par leur propre institutrice, ils sont amenés par les services de sécurité à Damas (à 130 km de chez eux), sont torturés, violés et jetés en cellule. Lorsque leurs parents se renseignent, le préfet de Daraa, leur répond, goguenard, de renter chez eux, de faire l’amour à leurs femmes et de faire d’autres enfants plus intelligents. Des manifestations de protestation pacifiques ont lieu les 18 et 19 mars 2011 dans les rues de la ville. Elles sont violemment réprimées par les services de sécurité. Des civils tombent sous les balles réelles des agents de sécurité déchaînés.

Un mouvement de solidarité avec la ville martyre a mobilisé des milliers et des milliers de personnes sur l’ensemble du territoire syrien. Les manifestations prennent de plus en plus d’ampleur dans beaucoup de villes (Lattaquié, Homs, Alep, Damas, Idlib, Quamichli, etc.) et de villages.

Assad limoge le préfet de Daraa et annonces de réformes symboliques (augmentation des salaires des fonctionnaires, libération de prisonniers politiques, nomination d’un nouveau Premier ministre, levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963).

La garde républicaine, composée majoritairement d’Alawites et placée sous le commandement de Maher al-Asad, le propre frère cadet de Bachar, tire sur les manifestants et place sur les réseaux d’internet des images révoltantes. L’une d’elles montre Maher se promenant, hilare, au milieu des cadavres des civils tués par ses soldats.

La propagande du régime est déchaînée et présentent les manifestants pacifiques comme de dangereux islamistes, de redoutables terroristes armés par les pays du Golfe pour déstabiliser un « pays laïque grand défenseur des Palestiniens », et des infiltrés à la solde d’Israël et des Etats-Unis. Assad, dans un discours officiel tenu dans un amphithéâtre de l’université de Damas qualifie les manifestants de microbes dangereux qu’il faut exterminer à tout prix.

Les manifestations hebdomadaires sont dignes et joyeuses. Elles rassemblent une foule anonyme en liesse issue de toutes les catégories sociales, de toutes les couleurs confessionnelles et ethniques. Un torrent de contestation s’empare du pays sans aucune organisation à l’échelle du pays ou même revendication d’ordre social ou économique. Une foule spontanée défiant une dictature de quarante ans remplit les rues tous les vendredis, chantant, blaguant et scandant des slogans irrévérencieux louant la liberté et la dignité.[3]

Pourquoi les vendredis? Jour férié, le vendredi devient le jour de la ‘sortie citoyenne’ après la prière de midi dans les mosquées (seul lieu autorisé de rassemblement dans un pays soumis au régime d’état d’urgence).

Mais ces « vendredi de la dignité » réunissant des manifestants pacifiques (hommes, femmes et enfants) se transforment en bains de sang.

La répression est terrifiante. Des centaines de cadavres, des milliers d’enlevés par les services secrets et les milices privées du pouvoir, des assassinats méthodiques de chefs improvisés de la contestation populaire. Un jeune de Hama s’est improvisé chanteur qui enflammait la foule des manifestants est retrouvé le matin du 6 juillet 2011 égorgé. Les tueurs lui ont arraché les cordes vocales avec lesquelles il ironisait sur les promesses mensongères de Bachar.

La brutalité du régime a obligé les manifestants à s’organiser rapidement et pour beaucoup à rentrer immédiatement dans la clandestinité.

Des petites structures ont vu le jour très tôt, au départ d’une manière sporadique, pour organiser les manifestations notamment pour encourager les gens à se joindre à eux, les aider à surmonter leur peur (littéralement : ‘leur permettre de casser le mur de la peur’).

Expression de catégories professionnelle

Des rassemblements par profession ont eu lieu aussi: des étudiants à l’université mais aussi des médecins devant la mairie de la ville, des juges et avocats devant le palais de justice, etc. Ca n’allait pas de soi que de manifester son mécontentement en dehors des structures syndicales du parti de « l’Etat Baath », tenues par des agents de sécurité!

Récemment à Swaida (ville au sud à majorité druze), des avocats se sont rassemblés devant le palais de justice.

Ces mouvements démentent le communautarisme dont le régime s’emploie à coller à la révolution.

Il y a eu aussi des grèves à répétition. Le pouvoir a fait casser des devantures et piller des magasins. L’appareil de répression a utilisé les unités fidèles de l’armée et des milices privées épaulées par des repris de justice libérés à dessein.

Enfin libre!

On assiste, dès le début de la révolution, à une véritable explosion de syndicats libres, de journaux libres, de radios libres, de cinéma ou de théâtre libres[4].

La réaction du régime, qui s’était habitué à tout imposer, à tout contrôler, est de détruire en bombardant, par des raids aériens, infrastructures, écoles, hôpitaux, lieux de culte, maisons, immeubles… On ne compte plus les morts sous les décombres de leurs maisons.

Mais on ne reviendra pas en arrière. Le mouvement social qui traverse la société syrienne, continue les grèves et les manifestations avec un nombre aujourd’hui réduit puisque des quartiers et des villages entiers ont été rasé par l’aviation de l’armée, et les survivants ont fuit.

 

La révolution s’arme

La junte militaire adopte ouvertement une ligne radicale de répression sans pitié. Des massacres contre des civils sont perpétrés. Une commission internationale, mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, fait état de crimes contre l’humanité perpétrés par l’armée et les forces de sécurité syriennes, y compris à l’égard des enfants.

Dès juillet 2011, les désertions se sont multipliées dans l’armée. Des soldats et des officiers qui ont refusé de tirer sur la foule ont été exécutés. Le régime pourchasse les déserteurs. S’ils sont pris, c’est la torture et l’exécution. Ceux qui restent à leur poste le font souvent par peur pour eux ou leur famille.

Des déserteurs forment «L’armée syrienne libre » (ASL). Ils veillent, avec leurs fusils et armes légères, à assurer la protection des manifestants civils, et veiller ainsi à la continuité de la révolution pacifique.

Les services de sécurité soumettent la population à une terreur quotidienne et méthodique. La milice privée du clan Assad « Chabbiha » se déchaîne contre la population civile à peu près partout dans le pays : viol collectif, pillages, massacres à l’arme blanche, provocation confessionnelles, enlèvements et déportation.

La lutte armée n’est pas venue comme une évidence

Conscient que le régime syrien est d’une telle nature qu’il ne peut pas céder et décider de partir de lui-même. Son architecture verticale qui date du père et sa nature mafieuse et clanique avec une somme d’intérêts importants (du petit employé au plus gradé) ne le permettent pas ; la brutalité du régime ; l’attitude passive du monde « démocratique », ce constat amer d’abandon a poussé beaucoup de civiles et d’étudiants à porter les armes.

Abandon du monde à qui pourtant ils n’ont cessé d’envoyer, à travers les réseaux sociaux et au risque de leur vie, des vidéos attestant de ce qui se passe dans leur pays.

La participation des combattants de Hozeballah libanais, de plus en plus importante dans la répression, suivi ensuite par d’autres milices, a fini par convaincre les réticents de la nécessité de la lutte armée.

Concrètement, et à une grande échelle, c’est depuis août 2012 que « l’armée libre » est passée d’une logique défensive à une stratégie de libération. Des civils et de simples citoyens ont rejoint cette armée.

Un élément important dans ce changement vers une lutte armée est la réussite d’un exemple, celui du Zabadani, petite ville dans les environs de Damas. Suite à une offensive sanglante du régime, ses habitants ont décidé, avant les autres, de s’armer et défendre leur ville des assauts. Elle est devenue ville libérée très tôt.

En fait le régime, sûr de son armement et de ses alliés, souhaite un affrontement militaire « classique » depuis le début.

 

L’Armée Libre Syrienne et les Djihadistes

Aujourd’hui, sous l’égide de l’armée libre une pléthore de petits groupes existe sur l’étendue du territoire syrien. L’efficacité des actions militaires menées par l’ASL est donc à géométrie variable (absence d’une stratégie commune, opérations en fonction de la situation locale de chaque groupe, la répression accrue, etc.).

Cependant, les combattants de l’Armée libre ont pu chasser les forces du régime de plusieurs villes et villages au nord, à l’est, et au sud du pays. En août 2012, ALS fait une entrée fracassante à Alep, ville citadelle du régime, chasse ses troupes en libérant 60% de la ville. L’espoir est né alors d’une fin rapide du régime.

Les alliés du régime, prêtant une main forte dès le début, renforcent alors leur soutien.

Une déferlante de milices communautaire ‘chiites’, armées jusqu’aux dents et bien entraînées, vient se battre pour sauver un régime chancelant. L’Iran des mollahs, au nom de la lutte contre les Américains, apporte un soutien financier considérable (3 milliards et demi de dollars), envoie des experts militaires et des milliers de combattants encadrés par des officiers iraniens. Les combattants chiites libanais du Hezbollah, au nom du combat contre Israël mais aussi la défense des lieux saints chiites un peu partout en Syrie, se déferlent par milliers se battre aux côtés des forces du régime ou à leur place contre la population syrienne révoltée. L’Iraq, gouverné par premier ministre chiite, laisse d’abord transiter par son territoire des « pèlerins » iraniens armés en voyage pour la Syrie pour défendre militairement les lieux de culte saints du Chiisme. Quelques mois plus tard, des milices chiites iraquiennes rentrent à son tour en Syrie pour combattre aux cotés du régime.

A la fin de 2012 les groupes djihadistes ne représenteraient guère plus de 9% de l’armée libre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ils sont devenu une force armée non négligeable avec leur propre projet pour l’avenir de la Syrie.

Quels sont ces groupes?

Le régime syrien, qui passe maître dans l’infiltration et la manipulation de différents réseaux, a libéré au cours de l’année 2011 Mahmoud Abu al-Qaqaa et ses compagnons. C’est un agent syrien chargé de recruter, grâce à ses prêches, des Libanais et des Syriens qu’il envoyait combattre en Irak. Les Américains menacent Assad, qui le retire en l’emprisonnant.

Lorsque l’Iraq décide d’épauler le régime syrien en 2012, des centaines de prisonniers djihadistes se sont enfuies par miracle des prisons pourtant puissamment gardées !

Il y a eu d’abord l’arrivée des étrangers, individuellement, qui ne supportaient plus la vue de morts et les massacres perpétrés, ne supportaient plus le rôle inactif du Conseil de Sécurité bloqué devenu le conseil d’insécurité pour les syriens, puisque la répression du régime montait d’un crin dans l’horreur après chaque réunion du conseil accouchant de véto russe et chinois!

Al-Nasra s’est déclaré fin 2011, au départ petit groupe d’étrangers sans grande influence. Puissamment armée, il a réussi petit à petit à attirer vers lui des éléments de l’armée Libre qui, lui, manque cruellement d’armes et de moyens.

Ce groupe est composé aujourd’hui essentiellement de Syriens.

L’Etat Islamique de l’Iraq et de la Syrie  Daech (groupe Al-Qaïda) :

Le groupe est fondé par des militants islamistes incarcérés dans les prisons syriennes et iraquiennes jusqu’à la fin de 2011 avant d’en être libérés. Il recrute des djihadistes souvent non Syriens et même des combattants ne parlant pas l’arabe.

Il s’est déclaré en avril 2013, a participé avec l’armée libre en juillet 2013 pour la libération de l’aéroport de Ming au nord. Ce sera son seul combat contre le régime.

Le groupe se livre aussitôt à imposer, dans les quartiers, villages, dont il est « devenu maître » et avec une sauvagerie terrifiante une vision barbare de l’Islam. Il mène une lutte acharnée contre les autres groupes islamiques accusés de tiédeur.

L’armée libre avec d’autres groupes les chasse d’Alep (décembre 2013).

Avant se retirer de leur QG, les djihadistes de Daech abattent des dizaines de détenus d’une balle dans la nuque ou dans l’œil.

Le même scénario se reproduit à Raqqa. Ces morts s’ajoutent à des centaines d’autres liquidés par ce groupe. Toutes ces victimes sont des activistes pacifiques de la révolution, des reporters, médecins, infirmiers, des journalistes occidentaux.

Père Paolo, une figure importante des pères chrétiens engagés dès le début dans la révolution syrienne, a été enlevé et probablement liquidé par ce groupe de terroriste manipulé par les services secrets syriens.

Les syriens savent que ce groupe remplace le régime dans les zones libérées pour terroriser les populations.

La présence de ces groupes sert pleinement le régime. Elle vient d’abord appuyer la propagande du régime et prouver qu’en Syrie il n’y a pas de révolution mais des terroristes. Le retour de ces djihadistes dans leurs pays respectifs effraye déjà l’Occident. Ainsi Assad peut affirmer aux occidentaux qu’il est seul capable de combattre le terrorisme international. Il doit donc conduire la Syrie pour d’autres mandats pour remplir précisément ce travail avec ses services de sécurité et son armée qui fait, qui a fait ses preuves dans d’autres situations de la sorte (Hama ville anéantie en 1982 par le père). Ces arguments fonctionnent bien dans l’opinion publique occidentale grâce aux médias et certaines organisations politiques pour qui l’Assad est un rempart à l’impérialisme américain, l’islamisme, etc. (exclus de cette liste la Russie et l’élan colonialiste de l’Iran !)

 

Opposition politique 

L’opposition politique demeure très fragmentée. Au début de la révolution, des opposants syriens de tous bords vivant à l’étranger, encouragés par les diplomaties française et britannique, se regroupent au sein du Conseil national syrien (CNS) créé en août 2011 à Istanbul.

Plusieurs groupes politiques de sensibilités diverses se sont ensuite créés notamment à l’étranger. Des tentatives d’élargissement du CNS ont eu alors lieu.

En novembre 2012 est créée la « Coalition nationale des forces de la révolution et de l’opposition syrienne ». C’est une tentative de rassembler les composantes de l’opposition politique au-delà du CNS et de surmonter les clivages communautaires et surtout idéologiques entre « islamistes », « nationalistes » et « laïcs ». Reconnue par les pays occidentaux et les États arabes, cette alliance peine cependant à se doter d’une direction et d’une stratégie claire.

 

Bilan

Le 11 janvier 2014, plus de deux ans et demi après les premières manifestations bon enfant et un an et demi après le fiasco d’une première conférence internationale (Genève 1, juin 2012), le bilan humain de la tuerie en Syrie est terrible. Un peu plus de 138 000 morts, 2,5 millions de réfugiés répartis pour la plupart entre la Turquie, la Jordanie et le Liban. Cinque millions de déplacés à l’intérieur et des dizaines de milliers de disparus, d’autres dizaines de milliers de prisonniers dans les geôles du clan Assad. Sans parler des villes détruites, des infrastructures dévastées, d’économie en lambeaux et une société où l’apprenti sorcier Bachar s’emploie consciencieusement à éveiller les démons d’une confrontation confessionnelle généralisée.

La rébellion a pu affaiblir la capacité de frappe du régime en s’emparant de plusieurs bases aériennes et prendre certain avantage dans le nord et le sud du pays. Toutefois, des zones importantes dans les régions d’Alep et de Damas, restent très disputées. Des quartiers entiers sont assiégés par les troupes du régime. Le vieux Homs où vivent quelques centaines de familles est parfaitement coupé du monde depuis mars 2012.

Les rapports de force restent très dissymétriques : le conflit armé oppose des combattants mobiles, sous-équipés et sans structure commune à une armée régulière dotée de blindés, de chars, d’aviation et d’arsenal chimique. Les parrains internationaux de Bachar, Poutine et Khaméii, renforcent régulièrement les capacités militaires de son armée.

Aux actions de guérilla, l’armée répond par des bombardements sauvages, visant aussi bien les hôpitaux que les écoles ou les files d’attente devant les boulangeries. La junte militaire inflige une punition collective à la population civile des localités tenues par l’ALS. Au mois de juillet 2013, l’armée syrienne a gazé, au petit matin, des villages endormis de l’oasis de Damas : plus de 1800 morts

Soutenu par la Russie et l’Iran, le régime semble déterminer à noyer la contestation syrienne dans le sang.

Cependant, les forces vives de la contestation continuent, tous les vendredis, à manifester et affirmer leur inébranlable volonté de construire, pacifiquement, une Syrie nouvelle et libre débarrassée d’un régime barbare et infâmant.

Le peuple syrien paye tous les jours un lourd tribut pour inventer une Syrie fraternelle, solidaire de tous ses enfants.

 

 

Najwa Sahloul

Membre fondatrice du : « Comité d’Information pour une Syrie Libre et Démocratique » CISyLD

* Article paru dans http://www.emancipation.fr

 

[1] Créé à Damas dans les années 1940 par Michel Aflak (chrétien orthodoxe), et Salah al-Din al-Bitar (musulman sunnite), le parti Baath dont le premier congrès se tient en 1947 à Damas, fusionne avec le parti socialiste arabe d’Akram al-Hawrani (1953) et devient le ‘Baath arabe socialiste’. Autour du slogan « Unité, Libération, Socialisme », il se revendique comme un parti de la nation arabe, étendant ses ramifications en Transjordanie (1948), au Liban (1949-1950) et en Iraq (1951).

Expression du nationalisme arabe révolutionnaire, il est de sensibilité laïque, même si l’islam est considéré comme élément constitutif de l’arabisme. Le parti s’implante dès les années 50 au sein des armées et crée une branche militaire censée obéir aux civils du bureau politique.

[2] Ville au sud de la Syrie.

[3] Beaucoup racontent que malgré les balles et le risque d’être tué ou arrêté, chaque manifestation était un hymne à la joie d’être enfin libéré de sa peur et de toutes les inhibitions, de se moquer publiquement, et bien plus, de ce dictateur craint depuis plus de 45 ans.

[4] Ces structures n’ont pas une existence réelle sur le terrain. Elles sont proclamées sur le net et s’organisent clandestinement à l’intérieur du pays ou elles sont à l’étranger.



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