La stratégie du Hezbollah – par Fayez Sârah

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 mai 2013

La stratégie du Hezbollah

par Fayez Sârah

in Al-Sharq al-Awsat, 5 mai 2013

traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

 

Au Liban, la stratégie du Hezbollah apparente et déclarée était la résistance à l’occupation israélienne dans ce pays. Les circonstances libanaises, régionales et mondiales étayaient l’adoption de cette stratégie. En effet, Israël occupait militairement des parties du territoire libanais, et certaines forces régionales et mondiales s’opposaient à cette occupation et préconisaient de chasser les Israéliens des territoires qu’il occupait au Liban, cette position étant conforme à la volonté de la communauté internationale. Il découlait de ces données le fait que le Hezbollah bénéficiait de l’aide et du soutien de plusieurs aspects de sa stratégie de confrontation avec l’occupation et la politique israéliennes dans la région. Mais les circonstances entourant la stratégie du Hezbollah ont changé à la suite du retrait par Israël de ses forces d’occupation au Liban en 20002, ce qui a amené cette stratégie à prendre de nouvelles orientations, et cela n’aurait pas été possible sans un événement important qui explique et justifie cette évolution, à savoir le pas décisif qu’il a franchi en déclenchant la guerre de 2006, avec ses conséquences désastreuses pour le Liban et pour les Libanais. Or, il s’agit bien d’une guerre que le Hezbollah a décidée, et dont Israël a développé les répercussions. Les circonstances régionales et internationales sont venues leur apporter leur marque et imposer, vu les résultats de cette guerre, un accord plaçant le Hezbollah en dehors de toute confrontation directe avec Israël.

 

Malgré la logorrhée que le Hezbollah a pratiquée en considérant que cette guerre était pour lui une victoire, et même une « divine victoire », les Libanais ont eu le sentiment qu’il s’agissait de la dernière des guerres directes du Hezbollah avec les Israéliens, dans le contexte des réalités imposées par les immixtions des forces régionales et internationales dans la traduction des conséquences de la guerre sur le terrain, dont la plus importante a été la présence de l’armée libanaise au Sud-Liban, ce qui était une première depuis des lustres de guerre civile au Liban. Une force d’interposition internationale a été installée dans le Sud, concomitamment avec la détermination de la majorité des Libanais à éviter toute nouvelle guerre avec Israël en l’état du rapport des forces, et à adopter les voies politiques et diplomatiques en vue de récupérer les territoires libanais encore sous occupation israélienne.

 

La fin de la stratégie d’affrontement avec Israël du Hezbollah a amené celui-ci à changer de centre d’intérêt. C’est le Liban tout entier qui est devenu son terrain d’intervention ; il a concentré son intérêt sur la situation intérieure libanaise et il s’est impliqué dans la vie politique libanaise quotidienne. Il s’est mis à bâtir une nouvelle stratégie basée sur le contrôle de la situation intérieure libanaise en mettant à profit des données de fait qu’il avait consolidées au cours de l’étape précédente, dont la plus importante était son poids dans la composition confessionnelle et la puissance financière que lui apportait le soutien de l’Iran, ainsi que son organisation militaro-civilo-sécuritaire grâce à laquelle il a bâti ses points forts dans la plupart des régions du Liban, sans oublier la réputation qu’il s’était faite durant la phase de la confrontation avec l’occupant israélien. Il n’y a pas eu d’opposition sérieuse à ce tournant dans la stratégie du Hezbollah. Au contraire, nombre de milieux et de forces locales et extérieures  ont eu tendance à faire de même.

 

Le principal problème lié au tournant dans la stratégie du Hezbollah tient au fait que celui-ci n’a comporté aucun point relatif aux armes détenues par celui-ci.

 

A l’intérieur du Liban, il n’y avait pas d’autre formation armée que le Hezbollah, et il n’y a plus eu aucun affrontement armé avec les Israéliens depuis que ceux-ci ont été séparés du Hezbollah par les forces d’interposition libanaises et internationales, ce qui a amené le Hezbollah à se tourner vers des attitudes idéologiques et publicitaires, ainsi que vers des opérations concrètes visant à lui permettre de conserver un certain rôle aux armes qu’il détenait. C’est dans ce contexte que s’inscrivent la poursuite purement verbale et propagandiste par le Hezbollah de son inimitié pour Israël et l’affirmation de sa présence armée et son utilisation pour en menacer ses adversaires au Liban, ainsi que l’aspiration du Hezbollah à jouer grâce à ses armes un rôle extérieur en affirmant son soutien à l’Iran dans toutes ses confrontations avec les ennemis (communs), puis son soutien politique et concret au régime syrien face à la révolte des Syriens, que le chef du Hezbollah a qualifiés de « groupes armés ». N’étaient-ce les liens politiques et idéologiques allégués entre le Hezbollah et ses deux alliés de Téhéran et de Damas, l’on pourrait affirmer que celui-ci s’est transformé en porte-flingues stipendié de ces deux régimes. En effet, ses relations avec ceux-ci ne sont pas dépourvues d’intérêts matériels directs, dont l’expression la plus évidente est l’argent propre reçu de Téhéran et le puissant appui et les services stratégiques que lui apporte « Damas ».

 

En dehors de cette description de la situation du Hezbollah, de ses relations et des perspectives de son utilisation de sa force militaire, de sérieuses questions se posent quant à la cause qui a amené celui-ci à se souvenir des habitants de villages syriens d’origine libanaise alors même qu’il ignore les villages libanais qu’Israël occupe depuis sa création et les territoires dont il affirme que les Israéliens les occupent depuis le milieu des années 70, à savoir les fermes de Shab‘â et d’Al-Ghajar. De même, pourquoi le Hezbollah envoie-t-il ses forces se battre contre les Syriens, alors qu’il n’a pas envoyé ses forces en Irak pour y défendre les mausolées chiites durant la décennie écoulée, alors que ceux-ci sont exposés au risque d’être détruits. Mieux, pourquoi le Hezbollah n’a-t-il pas envoyé ses hommes se battre contre les groupes armés du « Fath al-Islam » durant la longue et dure guerre qu’a menée (contre eux) l’armée libanaise dans le Nord du Liban ?

 

Il y a nombre de questions que l’on pourrait  poser avant et après les dernières déclarations du chef du Hezbollah au sujet de l’intervention des hommes et des armes du Hezb dans la crise syrienne et au sujet de son soutien au régime syrien contre le peuple syrien, déclarations au cours desquelles il a qualifié sa position personnelle et celle de son parti de « position humaine et morale ». Les soutiens du régime syrien – dont le Hezbollah – ne permettront pas que ce régime chute, ce régime qui affronte militairement le peuple syrien depuis plus de deux ans, s’adonnant à l’assassinat des civils syriens et à la destruction de leurs infrastructures vitales et de leur pays. Pourrait-il y avoir politique plus misérable ?

 



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