La Syrie au jour le jour. 1 / L’âge colonial – par Aurélien Pialou

Article  •  Publié sur Souria Houria le 26 novembre 2012

C’est l’histoire d’une rencontre, devenue ordinaire en Syrie. C’est le récit de choses banales et anodines. Ce matin-là, le vieil homme a rallié son travail comme à l’accoutumée. Les barrages et les fouilles ont rallongé quelque peu son parcours. Mais il assure depuis tant d’années le fonctionnement de la motopompe, que rien ne peut l’empêcher de rejoindre son poste. La soixantaine bien sonnée, le corps épuisé par le temps et les conditions de vie difficiles, il doit faire son boulot. Plus que jamais en cette période de crise, où l’inflation s’aggrave tous les jours, il lui faut pourvoir aux besoins d’une partie au moins de sa famille. Sa tâche est simple : s’assurer que la motopompe est correctement branchée et qu’elle marche aux heures fixées. Au sud de Damas, à la lisière entre ville et campagne, quelque part dans les environs de Sbineh, il fait son devoir.
Eux aussi, leur travail les occupe. Qui sont-ils ? Difficile à dire, avec leur treillis, leurs baskets et leur bandana. Fiévreux, les yeux rougis de fatigue, ils rejoignent les champs qui entourent Sbineh. Les nuits écoulées n’ont pas été faciles pour ces jeunes partisans de Bachar al-Assad. Fanatisés par les discours de leur président, ils se battent contre un ennemi qu’ils ne comprennent pas. Heureusement, pour repousser les terroristes en provenance de l’étranger avec l’aide du Qatar et de l’Arabie Saoudite, le régime leur laisse carte blanche. Soudain, ils se déploient sur un nouveau théâtre d’opération, autour de la motopompe, persuadés d’avoir entendu des tirs. Le vieil homme qui vient d’arriver à son travail pourra répondre de ce qui se passe. Ils fouillent rapidement les lieux. Dans un hangar, ils débusquent une antique pétoire, un fusil de chasse rouillé par la pluie, rongé par les années. La preuve est établie : le gardien fait partie du complot. Il faut qu’il parle. Ils l’aspergent d’essence…, pourtant une denrée rare en ce moment. Mais il ne dit rien. Son silence confirme son implication. Une allumette suffira à remporter une victoire décisive sur l’impérialisme et le sionisme.

De sa fenêtre, ce ne sont plus les champs que cet homme observe depuis plusieurs semaines. Les lieux sont les mêmes, mais aussi différents. Les cultures ont laissé place à des vieillards, des femmes et des enfants. Ils ont abandonné derrière eux, fuite après fuite, tout ce qu’ils possédaient. Ils restent là, espérant être enfin débarrassés des agressions aériennes.
Mais depuis peu, les obus ont commencé là aussi à tomber. Il y a quelques jours, le régime a décidé de lever les barrages installés à l’est de la capitale. Il a fait de même dans plusieurs zones rurales du pays. Les militaires affectés à leur défense étaient épuisés par les escarmouches à répétition qui s’y déroulaient, et moralement éprouvés par le dédain affiché à leur égard par les populations. Elles voyaient en eux des forces d’occupation et, rudoyées et insultées, parfois martyrisées, elles les haïssaient désormais. Puisqu’il fallait préserver les hommes, économiser les armes et ménager les blindés, mieux valait donc procéder contre les zones rebelles à des bombardements massifs et permanents.
Les bombardements de populations ont de nombreux avantages. Le sifflement des bombes et le bruit des explosions empêchent tout le monde de dormir. A l’instar des coups répétés dans le creux de l’oreille, ils abrutissent l’esprit et fragilisent l’être tout entier. Ils peuvent – on l’a observé au cours de certaines guerres mondiales – développer des chocs post-traumatiques qui brisent l’individu et altèrent ses facultés mentales. Les impacts sont autant de sanctions et leur signification est immédiatement compréhensible : qui réside dans des zones contestatrices, s’expose par le fait même à un déluge de feu et risque en permanence l’annihilation. Et pour intensifier les bombardements, aujourd’hui, tout est bon : les canons positionnés sur les hauteurs, les mitrailleuses lourdes des hélicoptères, les bombes des avions et, de plus en plus, cette arme de destruction massive du pauvre, les barils de TNT lâchés du ciel, imprécis mais redoutables, qui pulvérisent en un instant des bâtiments et incendient de vastes espaces. Pour l’homme qui observe depuis sa fenêtre, les champs paisibles d’antan sont le symbole de l’agression vécue par ses compatriotes au quotidien.

Pourquoi ces deux images, ces deux récits ?

Dans leur mode de fonctionnement et leurs pratiques journalières, les troupes du régime syrien recourent à présent, avec sa bénédiction si ce n’est ses encouragements, à des modes d’action bien connus dans l’histoire. Le paradoxe veut que le président Bachar al Assad ait lui-même évoqué – pour le dénoncer… – le modèle utilisé.
Au cours des années 1920, les puissances coloniales françaises et britanniques mettent en œuvre des modes de répression faiblement coûteux en hommes et en moyens. Pour mater une révolte tribale, par exemple, il suffit de procéder à des bombardements aériens. S’ils n’écrasent pas la rébellion et ne tuent pas les insurgés, ils casseront au moins leur volonté de se soulever. Quand l’aviation et les bombardements à distance ne suffisent pas, on dépêche des troupes au sol, sur les débordements desquelles on ferme les yeux au nom de la « pacification ». Ce mode de violence est connu en Syrie. La France mandataire y a eu recours en son temps contre ce qui est devenu le symbole de la résistance nationale syrienne : la Grande Révolte Syrienne de 1925-1927.
Etrange retour de l’histoire. La Ghouta, qui avait accueilli les maquisards en lutte contre les Français, offre maintenant un abri aux combattants de l’ombre désireux de libérer leur pays d’une autre autorité d’occupation. Ils y subissent à nouveau – mais dans des proportions inconnues jusque là – le déluge de mitraille, de métal et de feu censé briser la volonté des plus déterminés.

Comme il le fait depuis le début de l’intifada, le régime syrien utilise contre sa population des moyens de violence aussi disproportionnés… que contre-productifs. Destinées à casser le moral de ceux qui mettent en cause son autorité et à purger le pays de ceux qu’il présente comme des monstres, ces attaques renforcent chaque jour dans l’esprit des Syriens la conviction qu’ils vivent, depuis de trop longues décennies, sous le joug d’une « force d’occupation étrangère et barbare » dont il est urgent et nécessaire de se débarrasser.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/11/24/la-syrie-au-jour-le-jour-1-lage-colonial/

date : 214/11/2012



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