La Syrie, « destination de rêve » pour djihadistes français – par Jean-Pierre Filiu

Article  •  Publié sur Souria Houria le 8 avril 2014

J’ai publié trois livres avec Ben Laden en couverture et je n’en tire aucune satisfaction particulière. En revanche, ces longues années à suivre la mouvance Al-Qaeda me permettent de l’affirmer catégoriquement : le Djihadistan qui émerge dans le nord-est de la Syrie est sans précédent.

Il marque une rupture – de nature comme de dimension – même avec l’Afghanistan taliban (1996-2001), jusque là « l’âge d’or » d’Al-Qaeda.

Cette rupture résulte de la victoire posthume de Zarqaoui (1966-2006) sur Ben Laden (1957-2011). Le premier a fondé la branche irakienne d’Al-Qaeda, mais n’a prêté allégeance au second que pour consolider sa vision d’un « Etat islamique » à vocation totalitaire et expansionniste.

Le successeur actuel de Zarqaoui, Abou Bakr al-Baghdadi, a rompu avec l’héritier de Ben Laden, Ayman Zawahiri, pour établir en 2013 son « Etat islamique en Irak et au Levant » (EIIL), aussi désigné par ses acronymes anglais (ISIS) ou arabe (Da’ech).

Le « Levant », en arabe « Cham », renvoie à la notion de « Grande Syrie », bien au-delà des frontières de la Syrie contemporaine.

La « seconde révolution », contre Al-Qaeda

En janvier 2014, la guérilla anti-Assad a lancé sa « seconde révolution », cette fois contre Al-Qaeda. Il a fallu un millier de victimes pour « libérer » à nouveau les gouvernorats d’Idlib et d’Alep, au nord-ouest du pays, des partisans de Baghdadi. Le régime Assad ménage ouvertement l’EIIL pour affaiblir le camp révolutionnaire. Et le même EIIL, à la propagande suractive sur Internet, attire un flux croissant de « volontaires » étrangers.

La France n’est qu’un pays touché parmi beaucoup d’autres par cette formidable attraction du djihad en Syrie – à titre d’exemple, la Finlande estime à une trentaine le nombre de ses ressortissants engagés sur ce terrain –.

Au début de cette année, le gouvernement considérait que 700 Français étaient concernés par le phénomène (chiffre incluant les familles des djihadistes), pour 250 combattants actifs – et 20 tués en Syrie depuis 2011.


Couverture

Cette froide réalité statistique, le journaliste David Thomson lui confère voix et substance dans une solide enquête, intitulée « Les Français jihadistes ».

Thomson a gagné la confiance de ce milieu pour le moins paranoïaque après des mois de reportage sur les djihadistes tunisiens d’Ansar al-Charia, bien plus tentés par le combat en Syrie que dans le Mali pourtant plus proche. Il a été en « contact physique, verbal ou épistolaire » avec une cinquantaine de djihadistes.

Mais ses entretiens approfondis concernent dix-huit djihadistes, dont dix combattent en Syrie (les conversations se sont alors déroulées par Skype).

La moitié des individus de cet échantillon sont des convertis, parfois de très fraîche date. Thomson éclaire bien le fonctionnement de secte de cette mouvance, qui cultive une agressive différence avec la société française et la communauté musulmane, accusée de déviance coupable.

Inutile de mobiliser les parents et les imams

Il souligne que la radicalisation n’est pas un processus, mais une rupture brutale, et qu’elle ne s’opère ni dans les mosquées, ni dans les prisons. Il est donc inutile de mobiliser imams, parents ou « grands frères » pour endiguer cette menace, car elle se construit justement contre de telles références sociales et culturelles.


Pendant une manifestation contre le départ de jeunes hommes au djihad en Syrie, à Strasbourg, en février 2014 (FREDERICK FLORIN/AFP)

C’est Internet qui est le medium du basculement, comme le confie un djihadiste à Thomson :

« C’est Internet et les vidéos qui m’ont grave chauffé. Directement, j’ai accroché avec les idéaux d’Al-Qaida. »

Il ne s’agit plus, comme durant la décennie précédente, de sites ou de forums djihadistes, mais de l’irruption des réseaux sociaux via « Abou Facebook » et « Cheikh Google ».

Tout un corpus djihadiste, traduit en français, est immédiatement accessible à des individus au bagage islamique très faible, voire nul, qui peuvent ainsi épouser ces thèses ultra-minoritaires avec l’orgueil d’appartenir à une avant-garde éclairée.

Les djihadistes fonctionnent en contre-société, régie par son propre code de valeurs. Les francophones parlent rarement arabe, ce qui renforce leur isolement (et leur dépendance) à l’arrivée en Syrie, mais aussi leur aliénation arrogante envers les Syriens eux-mêmes.

Abou Naïm, engagé au sein de la « police islamique » de l’EIIL « s’attelle à faire appliquer la charia aux Syriens » :

« La vérité, c’est que le peuple syrien, c’est un peuple qui était très loin de l’Islam. »

Le livre de Thomson fourmille d’anecdotes et de détails sur le quotidien des djihadistes français, parfois installés en Syrie avec leur famille. Il décrit leur jubilation à la vision d’enregistrements d’égorgements de prisonniers « infidèles ».

« Après, il y a le ghanima, le butin de guerre »

Abou Naïm se vante des pillages effectués au nom d’Al-Qaeda :

« Nous, on rentre dans les maison et on fait ce qu’il y a à faire. On capture et, après, on voit ce qu’on fait. Après, il y a le ghanima (butin de guerre). »

Il n’est dès lors guère surprenant que – comme je l’avais constaté moi-même à Alep l’été dernier – ces djihadistes étrangers soient profondément impopulaires en Syrie.

La Syrie, aisément accessible par la Turquie, est devenue, selon l’un des interlocuteurs de Thomson, « la destination de rêve de tous les djihadistes ». Chaque recrue bat le rappel des réseaux sociaux pour attirer de nouveaux « volontaires ». D’où une croissance exponentielle du phénomène, favorisée par la « publicité mensongère » des récits grandiloquents et colorés postés sur Facebook.

Une dimension méconnue de cet engagement djihadiste en Syrie est l’angoisse apocalyptique. La terre de « Cham » joue en effet un rôle privilégié dans le scénario eschatologique des plus extrémistes de l’islam.

J’avais étudié cette mouvance et cette littérature dans mon« Apocalypse dans l’Islam ». Une causalité presque mécanique existe entre l’ouverture du champ politique et la neutralisation de l’escalade messianique, alors que la répression dictatoriale exacerbe les délires les plus troublants. La « Syrie des Assad » constitue à cet égard un sinistre cas d’école.

David Thomson rapporte des propos glaçants d’émules français de Mohamed Merah, qui rêvent de sanglants attentats en France.

Force est donc de constater que la passivité internationale durant les trois années de la crise syrienne n’a fait qu’aggraver la menace djihadiste, alors que ce refus d’engagement était justifié par la même crainte djihadiste.

Il n’est sans doute pas trop tard pour tirer les leçons d’un échec stratégique aussi accablant.

Le livre de David Thomson nous rappelle en tout cas que rien ne sert d’essayer d’oublier la Syrie, ce cauchemar est là pour durer, et il ne concerne plus les seuls Syriens.

source : http://blogs.rue89.nouvelobs.com/jean-pierre-filiu/2014/04/06/la-syrie-destination-de-reve-pour-djihadistes-francais-232677

date : 06/04/2014



Inscrivez-vous à notre newsletter