La Syrie personnifiée – par Inas Hakki

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 novembre 2015

Inas Hakki est une réalisatrice syrienne, réfugiée en France depuis la fin de l’année 2014. Elle collabore avec Alwan, une radio syrienne et anime le projet Under 35. 

Elle nous livre ici un récit personnel, retraçant un pan de son histoire familiale. Une histoire tiraillée entre la répression d’un régime syrien et celle de groupes jihadistes, qui ont fait de la barbarie un mode de gouvernance, et le désir implacable d’assurer aux générations futures un avenir teinté de justice et de liberté.


La Syrie personnifiée

Je me rappelle que déjà petite, j’étais au courant qu’un de mes cousins avait disparu, sans que personne ne sache ce qui lui était advenu. Tout ce que je savais c’est qu’il effectuait son service militaire à un poste-frontière avec l’Irak et qu’il n’est jamais retourné auprès de sa femme et de ses enfants qui résidaient dans la ville d’al-Mayadin. Ils ont grandi avec l’attente de leur mère. Tous les efforts déployés pour sa recherche se sont achevés par un échec.

Les années passant, son absence n’occupait plus que les recoins de notre mémoire et de la conscience familiale qui attendait avec expectative quelconque nouvelle. Après seize années, un détenu fraîchement libéré de la prison de Sednaya se présenta à la porte du bureau de mon père à Mezzeh (Damas). Il informa à celui qui lui ouvrit la porte que mon cousin avait été récemment transféré à Sednaya après avoir passé toutes ces années enfermé dans la prison de Tadmor (Palmyre). Il déclara que notre cousin lui avait demandé de nous avertir après avoir vu l’adresse du bureau de mon père, le réalisateur Haissam Hakki, dans le générique d’un feuilleton.

Cette nouvelle émue la famille et l’homme qui faisait partie de la masse des disparus semblait revenir à la vie une seconde fois. Après une année il fut libéré, broyé physiquement et intérieurement. Il me raconta une histoire qui ne me quitta plus depuis ce jour et hanta mes rêves : après ses longues années de détention à Palmyre et son transfert à Sednaya, un détenu lui offrit un verre de thé, ce qui était, au vu des conditions de détention, un certain luxe. Observant la surface de la boisson, il vit son visage pour la première fois depuis seize ans. Un nouveau visage qui le pétrifia tant, qu’il ne put se remémorer son ancien.

Finalement ce cousin ressuscité fit son retour à al-Mayadin, auprès de sa femme et ses enfants, qui le ne connaissaient plus ou ne le connaissaient pas. En dépit de la joie qui accompagna son retour, la vie quotidienne ne fut pas facile. Elle fut particulièrement dure pour le fils qui était sur le point d’entrer à l’université et qui en raison des circonstances avait été propulsé « homme de la famille ». Ce jeune homme est Farid al-Rahbi. Je ne parviens à me remémorer de lui que par certaines bribes. Je me rappelle d’un jeune homme timide avec un sourire charmeur.

Farid al-Rahbi

La Révolution a éclaté et avec elle mes prières pour les jeunes de la famille, dont nos vies s’étaient éloignées ces dernières années. Malgré les différences entre nos mondes, nos positions communes pour la Révolution nous ont appris que ce qui nous rassemble est bien plus fort que ce qui nous divise. Un monde moral nous a réuni et Farid fut l’un des jeunes les plus actifs, efficaces et libres, luttant avec profondeur pour l’espoir d’une Syrie juste, de la dignité et de la liberté élargies à tous. Farid croyait à l’action pacifique et en dehors de ses activités humanitaires il organisa des rencontres pour éclairer le public sur les questions des droits de l’homme, de la justice, de la démocratie. Il rêva de pouvoir constituer une troupe de théâtre pour la ville d’al-Mayadin libérée.

Daech est arrivé dans la ville et Farid a commencé à écrire son sentiment, décrivant l’étouffement progressif d’al-Mayadin. Mais il se refusa de sombrer dans le désespoir, préférant inciter les gens et mettre en avant sa vision de la Syrie de demain.

Les nouvelles de Farid cessèrent. J’ai pensé qu’il n’avait tout simplement plus rien à dire. Puis le 22 juillet j’ai vu apparaître son visage sur une photo publiée sur la page facebook de mon oncle. A la photo était accolé un avis de décès. Je n’ai pas voulu y croire et j’ai cherché à contacter ceux qui auraient pu démentir cette nouvelle ou m’en donner des détails. Mais point de détails, juste la nouvelle douloureuse et injuste : Daech a exécuté Farid.

Les jours qui suivirent apportèrent leur lot de mauvaises nouvelles. Daech refusait de remettre le corps de Farid à sa famille et leur interdit de tenir des condoléances, leur fils ayant été exécuté au motif d’être un informateur de la Coalition nationale syrienne et à ce titre un apostat. Il a surtout été exécuté car c’était un croyant sincère et honnête.

Depuis ce moment, je ne parviens pas à cesser de m’imaginer sa mère. La mère de Farid. A cette mère qui ressemble à une Syrie personnifiée. La Syrie est comme cette femme qui attend de longues années le retour d’un mari, qui revient finalement si différent. La Syrie est comme cette mère endeuillée à qui l’on interdit de dire adieu à son fils, à qui l’on interdit de pleurer, de crier. La Syrie est comme cette femme qui porte dans son cœur le rêve d’un mari et d’un fils, d’un lendemain juste, lumineux et libre. Je pense à cette mère – et à la Syrie – en me demandant ce qu’est la justice pour elle aujourd’hui ? Que pourra-t-elle pardonner, elle dont le cœur est brisé et lourd ? Comment pourra-t-elle oublier, pardonner et aimer ? Comment ?

Inas Hakki


Farid al-Rahbi

Farid al-Rahbi est né dans la ville d’al-Mayadin en 1981. Il fut élevé par sa mère, son père Bassam al-Rahbi étant arrêté par les mukhabarat en 1983, alors qu’il servait en tant que garde-frontière dans la ville d’al-Qa’ïm, à cheval entre la Syrie et l’Irak. Après dix-sept années de détention, sans que sa famille ne soit mise au courant de son lieu d’incarcération ni de son état de santé, il fut libéré en 1999.

Farid était sur le point d’entrer à l’université. Après des études scientifiques à l’université d’Alep et un diplôme d’ingénieur en poche, il retourna dans le gouvernorat de Deir al-Zor et travailla pour le compte d’une entreprise chinoise exploitant le champ pétrolier d’al-Shadadi.

Au début du mouvement de protestation pacifique au printemps 2011, il s’impliqua activement dans les activités civiles qui se déroulèrent dans sa ville d’al-Mayadin. Il organisa des réunions publiques, aida les populations les plus fragiles et collabora avec le conseil local de la ville, mis sur pied afin de répondre aux besoins des citoyens en l’absence d’institutions civiles.

Farid ouvrit un café-internet, afin d’être en mesure d’assurer le pain quotidien à sa famille. Le 4 juin 2015, une voiture s’arrêta devant son magasin et ses occupants l’embarquèrent de force. Sa famille appris rapidement qu’il était détenu par Daech, qui ne leur communiqua pas les raisons de sa détention. Le 20 juillet le magasin de Farid fut pillé par des combattants jihadistes. Le 22 juillet sa famille fut informée de son exécution, sous l’accusation d’apostasie et de collaboration avec des puissances étrangères. Le corps ne fut pas remis à la famille, ni enterré dans le respect du rite islamique. La famille fut interdite d’organiser des condoléances, une voiture de militants jihadistes stationnant devant le domicile familial afin de s’assurer que personne n’y contreviendrait.

Source : http://www.souriat.com/2015/07/6817.html

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2015/10/25/la-syrie-personnifiee-par-inas-hakki/

date : 25/10/2015



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