L’administration américaine, meilleure amie de l’Etat Islamique et de l’Iran – par Firas Kontar (citoyen Franco-syrien)

Article  •  Publié sur Souria Houria le 23 mars 2015

A quoi joue l’administration américaine ? Commet-elle des erreurs de jugement répétées concernant la situation en Syrie et en Irak ?

Firas Kontar

Après quatre années de massacres continus, surgissant de nulle part, le Secrétaire d’Etat américain John Kerry a abattu, il y a une semaine, une carte aussi inattendue que cynique : « Il faudra bien négocier avec Bachar al-Assad« . Cette déclaration surprenante nous rappelle la proposition faite par ce même John Kerry, au lendemain du massacre chimique de la Ghouta de Damas, le 21 août 2013. Il avait alors proposé, en échange du renoncement de la communauté internationale à sanctionner le régime de Bachar al-Assad, que la Syrie déclare et remette à l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OTAC) la totalité de son arsenal chimique. Depuis lors, en dépit de ses engagements, le régime ne s’est privé d’utiliser ni son arsenal d’armes létales – missiles, bombes-barils, bombes à fragmentation… -, ni ses bombes au chlore, considérées elles aussi comme des armes chimiques, ni l’arme de la privation de nourriture imposée à toutes les localités qui refusent de se soumettre, et ce malgré une décision de l’ONU (Résolution 2139 du 22 février 2014) concernant l’entrée et la distribution de l’aide alimentaire.

Comment pouvons-nous expliquer dans ces conditions que la première puissance au monde souhaite négocier avec un petit dictateur couvert de sang ? Les Etats-Unis sont-ils vraiment contraint de négocier avec Bachar al-Assad, et qu’ont-ils à y gagner ?

La « faiblesse des éléments modérés de la rébellion » serait la principale cause de ce revirement. C’est oublier que cette faiblesse est la conséquence directe d’un soutien très limité de la part des « Amis du peuple syrien », Américains en tête, qui n’ont quasiment rien fait depuis le début du conflit pour équiper et structurer l’Armée syrienne libre. Le manque de moyens a poussé à la radicalisation une partie de la rébellion. Un certain nombre de rebelles qui avaient pris les armes ont rejoint l’Etat Islamique, qui, lui, dispose de véritables moyens. Pour autant, devons-nous nous en remettre à Bachar al-Assad comme le propose l’administration américaine ? Contrairement aux idées reçues, la rébellion modérée continue d’avancer sur plusieurs fronts, notamment autour d’Alep, où les positions sont consolidées et où la rébellion grignote du terrain à l’Etat Islamique et au régime.

Autre point essentiel, Bachar al-Assad ne tient plus aujourd’hui que par le soutien des Iraniens. Il n’a jamais été aussi faible qu’à présent. Quatre années de guerre et de défections, y compris la fuite d’un premier ministre en exercice, ont considérablement affaibli son régime, son armée et ses services de renseignement. Il suffit de connaître un peu la situation sur le terrain pour savoir que, si al-Assad continue de contrôler aujourd’hui une partie – un peu moins de la moitié… – du territoire de son pays, il le doit uniquement à la présence de miliciens chiites irakiens, du Hezbollah libanais et des réfugiés afghans transférés en Syrie par l’Iran. Profitant de la misère des derniers, les mollahs iraniens les ont embauchés pour une bouchée de pain et ils les envoient participer à une guerre qui n’est pas la leur, uniquement pour soutenir leurs alliés syriens.

La majorité des frontières syriennes ne sont plus contrôlées par le régime. Penser que les services de renseignement occidentaux peuvent lutter contre le terrorisme en renouant avec les services de Bachar al-Assad, c’est se bercer d’illusions. Les règles du jeu ont changé depuis l’époque où le régime syrien collaborait – non sans réserve et au coup par coup – avec l’Occident après la guerre d’Irak. La porte d’entrée des réseaux djihadistes dans ce pays se trouvait alors en Syrie. Damas recrutait, formait et armait ces combattants. Elle les contrôlait et elle s’en servait comme monnaie d’échange. La libération par le régime de milliers de djihadistes, au début de la révolution, était destinée à effrayer l’Occident. Elle a contribué à renforcer leurs réseaux, loin du contrôle et de la surveillance du pouvoir en place. La perte du contrôle des frontières et les défections dans l’armée et les services de sécurité ne permettent plus à Bachar al-Assad de prétendre lutter contre le terrorisme islamiste, qu’il n’a d’ailleurs cessé de renforcer, non seulement à travers les libérations massives de djihadistes, mais également par ses bombardements qui ménagent l’Etat islamique pour se concentrer sur l’Armée libre et sur les zones civiles. Enfin, pouvons-nous sincèrement imaginer que Bachar al-Assad pourra gagner la guerre qu’il a déclarée à son peuple ? Toute une génération de Syriens a grandi, au cours des quatre années écoulées, avec le rêve de poursuivre et de conduire à son terme la confrontation dans laquelle le régime les a entraînés. La multiplication des victimes, qui se comptent aujourd’hui par centaines de milliers, n’a fait qu’apporter de nouveaux combattants aux rangs de la rébellion et des groupesdjihadistes. Bachar al-Assad n’est plus un facteur de stabilité, si tant est qu’il l’ait jamais été. Il incarne le chaos qu’il avait promis dès le début du soulèvement.

Pourquoi, dès lors, remettre en selle un régime tyrannique à l’agonie ?

Il faut comprendre le changement de stratégie prôné par l’équipe d’Obama. Pour assurer, en 2011, dans des conditions de sécurité satisfaisante le retrait d’Irak de l’armée américaine, Washington a trouvé dans l’Iran un élément de stabilité régionale, les monarchies du Golf n’étant plus les alliés inconditionnels de l’administration américaine. A travers le premier ministre irakien, le chiite Nouri al-Maliki, l’Iran est devenu le véritable maître de l’Irak. La politique sectaire et fortement discriminatoire de leur protégé a jeté tout un pan de la société irakienne en direction de l’Etat islamique. Tout suggère que les Etats-Unis s’apprêtent à agir de la même façon en Syrie, où Bachar al-Assad n’est guère plus aujourd’hui que le « chargé d’affaires » des mollahs iraniens sur le territoire syrien. Ce n’est donc pas par hasard que, dans son rapport annuel remis récemment au Sénat américain, James Clapper, directeur du Renseignement national, a préconisé de retirer l’Iran et leHezbollah de la liste des menaces terroristes. Les Américains espèrent ainsi faire d’une pierre deux coups : déléguer la lutte contre Da’ech à l’Iran et parvenir à un accord sur le nucléaire iranien. La zone d’influence iranienne s’étendrait donc de la Méditerranée à la frontière pakistanaise. Cette hégémonie et le contrôle des axes pétroliers et gaziers amèneraient l’Iran à renoncer à poursuivre  l’acquisition de la bombe nucléaire. La présence et la menace iranienne sur la région permettraient aux Américains de continuer à vendre massivement aux monarchies pétrolières du Golf les produits de leurs industries militaires…

Tout le monde le sait : faire de l’Iran le gendarme du Moyen-Orient ne réglera en rien les problèmes. L’administration Obama n’est pas stupide. Mais elle pense que, si le conflit risque de durer entre chiites et sunnites, les risques de le voir déborder et affecter les Etats-Unis restent minimes. Surtout en contrepartie des avantages attendus de cette situation : un prix du pétrole au plus bas, des ventes massives d’armes et matériels militaires, et un accord sur le nucléaire iranien.

La souffrance des peuples et leur droit à la liberté, à la dignité et à l’autodétermination n’intéressent pas Barack Obama. Ils n’intéressaient pas davantage son prédécesseur George Bush. Mais lui, au moins, n’avait pas à défendre une image de Prix Nobel de la Paix…

 

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2015/03/22/ladministration-americaine-meilleure-amie-de-letat-islamique-et-de-liran/

date : 22/03/2015



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