L’afflux de réfugiés syriens s’accroît au Kurdistan irakien – Par Guillaume Perrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 26 août 2013
L’afflux de réfugiés syriens s’accroît au Kurdistan irakien
Par Guillaume Perrier, envoyé spécial du Monde à Erbil
Samedi 24 Août 2013
Un pick-up, où l’on a entassé à la va-vite une famille de huit personnes, quelques couvertures, des meubles et un climatiseur, transperce le nuage de poussière et se présente à la porte du camp. Derrière lui, d’autres véhicules arrivant de Syrie suivent à la queue leu leu. Des dizaines de peshmergas, l’armée du gouvernement régional kurde d’Irak, tentent de contenir les nouveaux arrivants.
En bordure de vastes champs de pétrole, le camp de Kawergosk, situé entre Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, et Mossoul, a déjà reçu « au moins quinze mille personnes en deux jours », estime le maire de la ville, Djamal Martik. « Nous sommes obligés de stopper l’afflux et de les envoyer vers d’autres camps », explique l’élu, débordé, qui reçoit les doléances à l’entrée.
A perte de vue, des milliers de tentes fournies par le Haut Commissariat de l’ONU pour les Réfugiés, et autant de familles, rôtissent sous un soleil de plomb. Mais beaucoup n’ont pas encore reçu d’abri. « Cela fait trois jours que nous attendons là », soupire Jiwan, un kurde de Qamishli, assis avec sa femme et sa petite fille, sur les deux mètres carrés d’ombre que leur procurent leurs maigres bagages. Tout autour, les engins de chantier s’affairent. De la benne d’un camion, des militaires jettent des pastèques aux enfants attroupés.
Depuis samedi dernier et l’ouverture de la frontière par les autorités kurdes d’Irak, ce sont plus de quarante mille réfugiés kurdes de Syrie qui ont franchi la frontière, précise Falah Mustafa Bakir, le ministre des relations extérieures du gouvernement régional. Au total, ils seraient désormais plus de deux cent mille dans la région kurde, selon les chiffres officiels.
« Les chiffres restaient faibles par rapport aux pays voisins, donc cela attirait peu d’attention. Maintenant le problème dépasse de loin nos capacités », constate Falah Mustafa Bakir. Le président du Kurdistan, Massoud Barzani, qui s’est rendu dans le camp de Kawergosk mardi a lancé un appel à la solidarité internationale.
Pris en étau entre le régime et la rébellion
« Les plus mal lotis sont ceux qui se trouvent encore là-bas », confie, perché sur une camionnette, un jeune réfugié. Ceux qui s’échappent par milliers de la région kurde de Syrie depuis une semaine racontent la détresse dans laquelle est plongée la région, jusqu’alors relativement épargnée par la guerre.
Le « Rojava », ainsi que les kurdes syriens nomment leur région, est de plus en plus isolé.
« La frontière avec la Turquie nous est fermée alors que nous vivons à cinq cent mètres à peine », témoigne Mustafa, un vieil homme arrivé de Qamishli. Surtout les kurdes de Syrie, dont beaucoup se sont jusqu’alors tenus à distance du régime syrien comme des brigades de rebelles, se trouvent pris en étau. « Notre village a été bombardé par le régime », témoignent Fatma et Djamila, deux femmes originaires de Rmeila, le centre de production pétrolière du nord syrien. D’autres, plus nombreux, disent eux avoir fui les attaques des groupes islamistes radicaux, le front al Nosra et l’Etat Islamique en Irak et au Levant, de plus en plus fréquentes contre les civils kurdes.
Depuis plus d’un mois, de violents combats secouent toute la région entre ces groupes djihadistes et les combattants kurdes du parti de l’union démocratique (PYD), affilié au parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), le mouvement marxiste lancé par Abdullah Öcalan. A Kobani, Afrin, Ras al Ain et Tall Abyat, les kurdes affirment avoir repoussé leurs assaillants et tué plusieurs centaines d’hommes, lors de ces affrontements.
« Il faut remettre de l’ordre dans la maison kurde »
« Ces groupes armés sèment la terreur parmi les civils, ce qui explique cet exode », analyse Ibrahim Bro, secrétaire du petit parti kurde syrien Yekiti. « Mais les tensions entre les partis kurdes sont aussi une des raisons de cette situation. Il y a une compétition féroce entre Massoud Barzani et les partisans d’Abdullah Öcalan. Chacun essaye d’imposer son propre modèle aux kurdes syriens. Et le PKK, comme le parti Baas, veut imposer un système de parti unique ».
C’est aussi l’avis d’Abdelhakim Bacha, chef de file du parti démocratique kurde de Syrie, affilié à Massoud Barzani, pour qui « les civils fuient aussi la politique du PYD ». Le parti, le plus populaire et le mieux organisé parmi la nébuleuse de mouvements kurdes syriens, « insiste pour contrôler l’aide humanitaire et ne veut coopérer avec personne », souligne Abdelhakim Bacha. Les tentatives d’unifier les vues entre le conseil national kurde de Syrie, qui regroupe plus de vingt mouvements, et la succursale du PKK, n’ont toujours pas permis de dégager un consensus. « Il faut remettre de l’ordre dans la maison kurde », lance-t-il.

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/08/24/l-afflux-de-refugies-syriens-s-accroit-au-kurdistan-irakien_3465940_3218.html



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