«L’Amérique est de retour, mais elle est de retour façon Trump» Par Vittorio De Filippis

Article  •  Publié sur Souria Houria le 8 avril 2017

«L’Amérique est de retour, mais elle est de retour façon Trump»
Libération – Par Vittorio De Filippis — 7 avril 2017 à 18:53

Un missile Tomahawk tiré du destroyer américain «USS Ross» lors des frappes menées contre la Syrie dans la nuit du 6 au 7 avril.

Un missile Tomahawk tiré du destroyer américain «USS Ross» lors des frappes menées contre la Syrie dans la nuit du 6 au 7 avril. Photo Reuters

Hasni Abidi est politologue et directeur du centre d’études et de recherche sur le monde arabe et Méditerranée (CERMAM) de Genève. Il analyse ici les enjeux liés aux frappes aériennes menées dans la nuit de jeudi à vendredi en Syrie.

Pendant sa campagne présidentielle, Trump affichait une politique étrangère isolationniste. Il affirmait que les Etats-Unis devaient se désengager des affaires du monde. Le bombardement en Syrie signifie-t-il que les Etats-Unis recouvrent leur habit de gendarme du monde ?

L’Amérique est de retour, mais elle est de retour version Trump. Il faut donc être prudent. Mais ce qui semble évident c’est que Trump est convaincu que le coût politique de cette intervention ne sera pas préjudiciable, ni à ses promesses de campagne électorale ni à ses rapports avec la Russie. Mais oui, l’Amérique est de retour par une frappe alors que tout le monde pensait qu’elle n’interviendrait pas à l’extérieur du pays. Ceci dit, c’est oublier un peu vite que le nombre de soldats et autres experts américains est loin d’avoir diminué dans la région, notamment en Irak.

Craignez-vous une escalade, notamment entre les Etats-Unis et la Russie ?

Tout dépendra de la gestion de cette frappe. Côté américain, elle dépendra finalement de la position de la Russie. Mais on a bien remarqué que la frappe avait été minutieusement préparée. Il n’aura échappé à personne que l’ambassadrice américaine à l’ONU Nikki Haley a brandi, dès mercredi au lendemain de l’attaque chimique, des photos des enfants syriens morts. Il s’agissait sans doute de montrer à la face du monde l’horreur de cette guerre, mais il s’agissait surtout de montrer l’impuissance du Conseil de sécurité de l’ONU. Il était alors assez évident que les États-Unis préparaient un passage en force sans passer par un Conseil qui est devenu un Conseil fantôche. De ce point de vue, il vient de se passer quelque chose qui laissera des traces au niveau du fonctionnement de l’ONU. Même s’il semble avéré que Trump a informé les grandes capitales telles que Paris, Londres, Tel-Aviv et même Moscou qui a pris soin d’avertir son allié syrien. Ce qui explique sans doute le nombre limité de morts alors qu’une quarantaine de missiles ont été lancés contre la base militaire syrienne.

Cette frappe annonce-t-elle un nouvel équilibre des forces en présence ?

Il n’est pas impossible que ces frappes aient un usage interne pour Trump. Car il ne peut continuer à dire qu’il va restaurer la grandeur de l’Amérique alors ce pays est humilié par une Syrie qui ne respecte pas des engagements internationaux en matière d’usage des produits neurotoxiques. Mais je pense que Trump veut aussi rappeler Moscou et Téhéran à l’ordre pour leur signifier qu’ils ne pourront pas redessiner les contours de cette région sans prendre en considération les intérêts des Etats-Unis.

Pourquoi ? Parce qu’il réalise à quel point les Russes et les Iraniens comptent s’installer durablement en Syrie ?

Oui, cela semble évident. Si aujourd’hui Assad est encore au pouvoir, c’est grâce aux Russes et aux Iraniens. Ce sont eux qui le maintiennent. Les Russes n’ont jamais dissimulé leurs intentions d’avoir un accès à la Méditerranée et d’avoir des installations militaires en Syrie. Poutine est vraiment cet homme nostalgique qui veut réinstaurer la grandeur de la Russie. Et peut-il le faire ? Pas à l’intérieur de la Russie minée par une crise économique sans fin. Il s’agit pour lui d’instaurer l’image de la grandeur de la Russie, mais de le faire à l’international. Et Poutine sait que celui qui contrôlera la Syrie contrôlera en grande partie le Moyen Orient.

Jusqu’ici, les Américains semblaient s’accommoder du maintien de Bachar al-Assad au pouvoir. Ces frappes annoncent-elles un changement de stratégie de ce point de vue ?

Sans doute. Mais il est vrai que les États-Unis et la Russie étaient un peu près d’accord sur le fait qu’il fallait une période de transition pour préparer le départ de Bachar al-Assad. Il y a un revirement, car les Américains ont finalement compris que l’usage de la force est un des meilleurs moyens pour ramener Bachar al-Assad et Moscou à négocier une transition. Et sans l’usage de la force il est difficile de croire en une transition politique. Sans elle, il y a un gagnant: le régime iranien qui n’a jamais caché son opposition à la dynamique de négociation. Car une dynamique de négociations signifie la mise en œuvre d’une transition politique et la sortie des Iraniens et de toutes les milices de la Syrie. Ce que Téhéran ne veut évidemment pas.

Le régime d’Assad garde-t-il encore une sorte d’avantage ?

Il ne garde pas un avantage, mais une avancée sur le terrain. Mais si les Américains décident de maintenir la pression, alors il n’aura d’autres choix que de faire des concessions. Autrement dit, il pourrait y avoir une négociation pour sortir de l’impasse. C’est pour ça que tout le monde, notamment Français et Allemands, réclame que la politique prenne la relève. Mais rien ne dit que les choses se feront dans cet ordre-là. Rien ne dit qu’après ces premières frappes unilatérales il n’y en aura pas d’autres. En attendant, se pose la question de savoir qui pourrait mener d’éventuelles prochaines négociations. Car encore une fois, ce ne sont pas des frappes aériennes qui sortiront les Syriens de leur situation. Il faut encore s’entendre sur une entité capable de mener cette transition.

Mais Bachar al-Assad n’a-t-il pas anéanti toutes possibilités de négociations ?

Il faut le craindre. Il se présente comme le seul capable de parler au nom de ses soutiens. Et il y a parmi ses soutiens des minorités, mais il y a aussi la Russie et l’Iran. La Russie va continuer à dire «Si on veut une négociation nous avons besoin de Bachar al-Assad. Et cela d’autant plus qu’il est affaibli». Et c’est vrai que c’est au moment où il s’affaiblit qu’on peut envisager un peu plus sérieusement la mise en place d’une dynamique de négociation.

Il semble surtout de plus en plus déterminé à sacrifier sa population ?

Tout est là. C’est la grande inconnue. Sera-t-il bientôt disposé à négocier ou bien a-t-il décidé de régner sur un pays transformé en un champ de morts ? Il est vrai que la thèse «c’est lui Bachar ou le déluge» semble de plus en plus crédible. Comment l’administration américaine va-t-elle gérer cette situation ? Comment les Russes peuvent l’ignorer ? Ce sont là autant de questions auxquels personne ne peut sérieusement répondre aujourd’hui.



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