L’armée turque à Jaraboulous : est-ce qu’Erdoğan a décidé de faire un pas en avant ou est-ce qu’Obama a (encore) reculé ? par Subhi Hadidi

Article  •  Publié sur Souria Houria le 2 septembre 2016

subhiin Al-Quds al-Arabi, 26 août 2016

traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

 

Pris dans le flot des propos au sujet du virage militaire radical de la Turquie dans le dossier syrien et de l’entrée de tanks turcs dans la ville syrienne de Jaraboulous dans le cadre d’une étroite coopération sur le terrain avec certaines factions de l’Armée Syrienne Libre afin d’arracher cette localité de l’emprise de Daesh, nombreux sont les commentateurs à avoir oublié, sous l’effet de cette actualité avait de brûlant, que ça n’était pas la première fois que l’on assistait à la pénétration de l’armée turque en territoire syrien. Comme on le sait, à la fin février 2015, des forces turques (39 blindés, 57 véhicules blindés, 100 véhicules légers et 572 hommes) avaient en effet fait une percée en territoire syrien dans les environs du mausolée de Sulaïman Shah, le grand-père du fondateur de l’Empire Ottoman, et que des forces supplémentaires s’étaient ensuite déployées dans le village d’Ashma, où elles hissèrent le drapeau turc et détruisirent tous les édifices constituant le mausolée après avoir recueilli et transporté à l’intérieur de la Turquie tous les « vestiges laissés à sa bonne garde ayant une valeur morale éminente ».

Ce que l’on oublie aussi, bien que cela soit plus lourd de sens, et plus intrinsèquement lié à la situation actuelle à Jeraboulous, c’est le fait que ces forces turques sont entrées en territoire syrien en coordination avec les unités kurdes participant à la chambre des opérations appelées « Volcan de l’Euphrate » auxquelles participaient les « Unités de Protection du Peuple Kurde » (YPG) et les « Révolutionnaires du Front des Kurdes » (Thuwwâr jabhat-al-’Akrâd), aux côtés des « Révolutionnaires de Raqqa » (Thuwwâr al-Raqqa) et les « Bataillons de l’Aube de la Liberté » (’Alwiyat Fajri-l-Hurriyya). Aujourd’hui, la Turquie ne cache pas, s’exprimant par la voix de son président Recep Tayyip Erdoğan en personne, que l’objectif de l’opération dite « Bouclier de l’Euphrate » (Dir‘ al-Furât) ne se limite pas à expulser Daesh de Jaraboulous, mais qu’elle comporte également une volonté de faire tout aussi bien la guerre aux « terroristes du Parti de l’Union [« kurdo-arabe », ndt] Démocratique Syrienne » (PYD). Si bien que si les différences entre les opérations « Volcan de l’Euphrate » et « Bouclier de l’Euphrate » découlaient de nombreuses variables très contrastées et parfois opposées de la géopolitique régionale, et des choix de la Turquie en matière de dossier syrien, ainsi que de la situation militaire de Daesh sur le terrain (dans cette poche syrienne ou dans d’autres poches également en Syrie, mais aussi en Irak), d’autres différences, parallèles et complémentaires les unes des autres, avaient trait à la situation des forces combattantes kurdes – tant à l’intérieur des forces du YPG qu’à l’intérieur de l’Union des Forces Syriennes Démocratiques : celles-ci découlaient des derniers retournements de la position des États-Unis relativement à ces forces [armées kurdes].

S’agit-il là d’un nouveau chapitre dans la longue série des trahisons américaines vis-à-vis des Kurdes, des trahisons qui se sont répétées tout au long de plus d’un siècle et demi, en Iran comme en Turquie, et en Irak tout comme en Syrie ?

Pas exactement, en réalité, et pour trois raisons principales (il y en a d’autres, mais moins décisives) :

1) Washington ne soutenait absolument pas quelque projet kurde que ce fût ayant un caractère de canton dans ce qu’il est convenu d’appeler « Roj Ava » ou « Kurdistan syrien », et par conséquent, il serait injuste d’accuser l’Amérique de ne pas avoir tenu parole dans ce domaine ;

2) de manière générale, dans les régions qui composent la Djézireh syrienne [Mésopotamie, régions situées au nord-est de l’Euphrate, ndt], de manière générale, et à Al-Mâlikyyéh (Derek), à Rumeïlan, à Qamishli, à Al-Hasakéh, à Amûdâ et à Al-Darbasiyyéh, ainsi qu’à ‘Aïn al-‘Arab (« Kobané » [ce toponyme « kurde » provient du mot allemand Kompanie, en raison de la présence d’une gare sur la ligne du légendaire Chemin de Fer de Bagdad, ndt]), qu’à Afrîn et à Manbij,… Washington n’a jamais encouragé aucune activation de quelque sorte que ce soit d’un noyau de « mini-État » kurde. Les partisans des YPG, des « Forces Syriennes Démocratiques » et du « Parti de l’Union Démocratique » lui-même ont cru que ce que voulait Washington des Kurdes outrepassait le combat contre Daesh, c’est pourquoi ils avaient accepté une modalité de coopération accompagnée de conditions extrêmement précises et exhaustives dont certaines s’apparentaient davantage à une logique de dépendance totale qu’à une logique d’alliance.

Donc, d’un côté, il n’y a nulle trahison en cette affaire, car il n’y a pas violation d’un quelconque accord contractuel entre le Pentagone, d’une part, et le « Parti de l’Union Démocratique » et ses diverses formations armées, d’autre part. Mais, de l’autre, ce revirement n’est pas totalement dénué de toute tromperie et de tout retournement contre un allié, ni de changement de politique dès que l’occasion expédiente se présente, ainsi qu’il est de règle dans la façon qu’on les Américains de se comporter généralement avec leurs « alliés locaux », et en particulier avec les Kurdes de cette région. Cela pose cette question légitime : la position américaine a changé, soit. Mais, pourquoi a-t-elle changé maintenant ? En d’autre termes : pourquoi cette position américaine a-t-elle changé au bénéfice des options turques (et donc, logiquement et conséquemment, contre les Kurdes), après que le président américain Barack Obama ait tenu à observer un comportement tout autre et qu’il se soit obtenu de donner le feu vert à Ankara dans le dossier syrien, de manière générale, et autour de l’équation kurde au sein de ce dossier, en particulier ? Si l’on peut affirmer que les causes classiques sautent aux yeux de tous ceux qui ont un minimum de clairvoyance (la Turquie sort de l’échec d’un coup d’État militaire, les conditions turco-américaines sont particulièrement tendues du fait du coup d’État avorté, la visite d’Erdoğan à Moscou et la restauration des relations russo-turques, l’ouverture de nouveaux horizons devant le dialogue irano-turc,…), certaines causes quant à elles non classiques, en revanche, qui ne sont ni dévoilées ni encore moins déclarées, ont eu à leur tour un certain poids dans le revirement de Washington…

Au tout début, Washington a considéré que le PYD avait fait le job, via ses groupes armés, que l’on attendait de lui en matière de lutte contre Daesh, à la fois sur les deux champs de bataille de ‘Aïn al-‘Arab (Kobané) et de Manbij. C’est pourquoi toute tendance kurde à l’expansion hors de ce cadre, c’est-à-dire « à l’ouest de l’Euphrate », pour reprendre la définition consacrée, et en particulier toute tentative de créer un corridor entre ces deux localités et ‘Afrîn revenait à s’engager dans un projet d’établissement d’un « État » kurde sur le terrain, encore plus effectif et dépassant les expressions rhétoriques et métaphoriques en pures paroles verbales de l’idéal nébuleux de « Roj Ava » ou de « Kurdistan syrien », ce qui était pour les Américains une [véritable] « ligne rouge ». Cela parce qu’une telle expansion était aussi une ligne rouge turque dont le franchissement non seulement aurait lésé un État allié, la Turquie, membre du Pacte Atlantique abritant la plus importante base stratégique des États-Unis et de l’Otan dans la région, mais serait aussi entré en contradiction, y compris sur le plan formel et on peut le comprendre pour peu que l’on soit doté d’un minimum de sens logique, avec l’équation simplifiée suivante : comment Washington pourrait-il soutenir une entité dominée par un groupe politico-militaire dont  il se trouve qu’il est [malencontreusement] une prolongation politique et militaire du PKK [Parti des Travailleurs du Kurdistan – Partiya Karkerên Kurdistan], son organisation-mère, que Washington classe illico officiellement dans la catégorie « terrorisme » ?

Mais Ankara, prenant en compte une cause supplémentaire, a décidé de ne plus rester silencieux et les mains liées, dans l’attente d’un changement dans la position américaine après que Manbij eut été arrachée des griffes de Daesh. Ankara avait même joué un certain rôle (dont l’on peut bien entendu discuter), de par le rôle réel, tout au moins sur le terrain, qu’il a joué dans la menée des dernières batailles à Alep et dans le chaos créé par la chute des écoles et des universités [militaires] du régime syrien entre les mains des forces armées de la Résistance syrienne. Par ailleurs, Ankara a joué un rôle certain en encourageant l’Armée Syrienne Libre à chasser Daesh de la localité d’Al-Râ‘î et en acheminant un certain nombre de brigades (comme le Mouvement de Nûr ed-Dîn al-Zankî », la Brigade du Levant (Faïlaq al-Shâm), l’Escadron d’Al-Mu‘taçim (Liwâ’ al-Mu‘taçim), l’Unité du Sultan Murâd (Firqat al-Sultân Murâd),…) vers le champ de bataille de Jeraboulous afin de préparer l’attaque contre le « khalife Al-Baghdâdî » dans l’un de ses derniers réduits alépins, la localité d’Al-Bâb. Ça n’est ni un hasard, ni un exploit militaire, si la « libération » de Jeraboulous n’a pris que neuf heures de combats et si Daesh n’a pratiquement pas combattu, mais s’est retirée dans l’ordre et si l’aviation de la Coalition internationale (c’est-à-dire pour l’essentiel l’aviation militaire américaine) a participé directement à la bataille.

Enfin, une troisième cause est également vraisemblable : le soutien apporté aux Kurdes par Washington n’était pas exempt d’une certaine ambiguïté politique, sociologique et ethnique, à vrai dire embarrassante et gênante, à savoir le fait que ce soutien écartait les Arabes du combat contre Daesh, en tout premier lieu (d’où le soin apporté par le Pentagone au gonflement du nombre des combattants arabes dans les effectifs des « Forces Démocratiques Syriennes » annoncés dans ses communication), puis, en second lieu, le fait que Washington ait continué à empêcher avec de plus en plus d’insistance la Turquie, malgré sa qualité de force régionale musulmane (sunnite, de surcroît, comme il convient de le signaler) de combattre directement Daesh, n’était-ce qu’afin de sécuriser ses frontières et de protéger le peuple turc contre toute une série d’attentats terroristes perpétrés par cette organisation. Ainsi Washington a-t-il dû diversifier ses choix et arrêté la main des Kurdes après la prise de Manbij pour les contraindre à se retirer des régions où ils s’étaient expansés à l’ouest de l’Euphrate, tout en laissant à la Turquie les mains libres à Jeraboulous, et peut-être en ira-t-il de même à Al-Bâb prochainement, dût cette diversification dans les positions américaines déboucher sur la création d’une zone d’interdiction aérienne/fait accompli, en particulier après que Washington ait imposé ce qui ressemble fort à une telle zone de non-survol au-dessus d’Al-Hassaké, contre l’aviation du régime syrien.

Par conséquent, le plus vraisemblable est que c’est une sorte d’avancée offensive d’Erdoğan et de recul défensif d’Obama qui a créé l’état des lieux actuel à Jeraboulous, ce qui n’interdit en rien la possibilité que celui qui avance et celui qui recule se rencontrent sur une position médiane à venir, qui donnerait à Ankara une influence beaucoup plus importante que par le passé dans le règlement du dossier syrien, après une longue période d’incertitude et d’attente.

 



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