Lattaquié, ou le syndrome de Suez – par Marc GOGNON

Article  •  Publié sur Souria Houria le 27 novembre 2011

D’un pays arabe à l’autre, les situations souvent diffèrent. Mais il est parfois possible de rapprocher certains éléments caractéristiques des derniers mouvements. Lors du soulèvement égyptien contre le président Hosni Moubarak, trois régions ont constitué une sorte d’avant-garde : le Caire, Alexandrie et les villes du canal de Suez, parmi lesquelles Port Saïd. La présence de cette dernière parmi les villes en colère n’est guère surprenante. A compter des années 1920, le canal est progressivement devenu le lieu central de la contestation du régime, avant d’incarner, dans les années 1960, l’image de la nation égyptienne triomphante. Son histoire est liée à la spécificité des lieux : de vastes infrastructures qui permettent l’accumulation de richesses. Mais celles-ci sont concentrées entre les mains de quelques uns, tandis que l’agglomération, au contraire, croupit dans la misère. Suez a donné naissance à son syndrome : l’accaparement des richesses de la nation par un nombre limité de nantis génère une contestation violente de la part de ceux qui veulent  récupérer ce à quoi ils ont droit. Leur revendication soudaine est provoquée par le sentiment de frustration.

« Et toi tu profites du port… »  lance un habitant du centre ville de Lattaquié à son voisin de rue. Cette interpellation, qui conclut une longue série de plaintes pour les nuisances sonores, pour la pollution, et plus généralement pour l’altération et l’enlaidissement du visage de la ville, éclaire une partie de la révolte de Lattaquié, à la suite de Deraa. Ici, une autre dynamique prend place, toute aussi forte. A partir de la mi-mars, donc très tôt dans le mouvement de contestation, le centre historique de la ville côtière a basculé dans la révolte contre le pouvoir en place. Les mots d’ordre y ont pris rapidement une tournure politique. La carte de la ville renseigne sur ceux qui ont adhéré à la thawra (révolution) et ceux qui préfèrent encore le régime. Autour de la place sur laquelle trône une statue de Hafez al Assad, la foule des protestataires converge pour crier sa colère. Bientôt l’envoi des premiers détachements de l’armée, première apparition du militaire dans la répression, force les mécontents à se déplacer vers le sud et l’ouest de la ville. Ils rejoignent le secteur du souk avant, finalement, d’approcher les pourtours du camp palestinien de Raml al Janubi. Ce dernier quartier connait, au cours de l’été, les plus violentes manifestations et la réponse la plus radicale du régime, qui fait donner la marine à son encontre.

On a trop rapidement accolé des étiquettes communautaires aux camps en présence. Aux alaouites, les pourtours de la ville. Aux sunnites, le centre. Deux confessions animées par une haine mutuelle farouche. D’aucuns, certainement, verront là une explication. Mais, si tel est le cas, pourquoi le même cocktail ne conduit-il pas ailleurs au même embrasement ? Si la lutte est « confessionnelle », comment les sunnites peuvent-ils-ils espérer parvenir à leurs fins en manifestant pacifiquement dans la rue ? Enfin, comment comprendre le fait que les alaouites n’aient pas répliqué par une occupation des lieux en retour ?

Il faut le répéter ici une fois encore : l’argument confessionnel sert un régime, celui de la famille Al Assad, qui divise ses adversaires en jouant sur la corde confessionnelle, alors même qu’il est construit sur ce référentiel. Comme tout système, la menace dirigée à l’encontre de son principe fondateur, le force à réagir.

Il est beaucoup plus simple de rendre compte des événements de Lattaquié en avançant une autre explication. Elle est directement liée à l’histoire de la ville. Sa configuration, avec un vaste port qui ferme son avant-mer, parle d’elle-même. Une partie de la population du centre ville, la plus anciennement installée sur les lieux, a été agressée et frustrée par la réalisation de cette infrastructure qui défigure le paysage. De hauts murs privent désormais ces habitants de toute vue sur la mer. Par ailleurs, l’impact économique du port a été détourné et accaparé par une minorité de nantis. Le port ne constitue pas un atout pour la ville. Il n’a pas favorisé autour de lui un essor particulier. La richesse qu’il génère a servi à rétribuer les alliés que le régime avait localement cooptés. La ville s’est développée autour de vastes zones trop rapidement urbanisées, dites machru‘ (projet), occupées par des émigrés en provenance de la montagne alaouite. Sont-ils inféodés au régime ? Non… Eux-mêmes sont prisonniers d’un régime qui prétend les défendre, mais surtout les expose.

Ainsi se dessine une ville aujourd’hui duale. Le centre a retrouvé un calme apparent, grâce à une présence militaire renforcée et moyennant le refoulement des mécontentements. Mais l’image de stabilité ou de paix ne doit pas masquer la réalité ! En se déplaçant vers le sud de la ville, un « ghetto » autour de Raml al Janubi apparaît aux regards. Tous ses accès en sont contrôlés. Par l’armée le long de la ville. Par les chabbiha le long de la route. Nul véhicule ne peut y pénétrer avant une fouille en règle. Sur les bas-côtés, des traces de balles rappellent les heurts récents. Ce quartier abrite plusieurs milliers d’habitants, anciens migrants en provenance de la région du Nord de la Syrie, autour d’Idlib… Le centre de la ville est calme. Mais les partisans du régime ne s’aventurent pas à y manifester. Quand ils sortent, ils le contournent, pour se rendre sur les grands boulevards… qui longent le port.

Lattaquié s’est donc scindée donc. D’un côté, une population qui attend. De l’autre, une population qui conteste. On ne peut comprendre la colère locale sans croiser les facteurs. Ici, plus que nulle part ailleurs, la révolution syrienne est tout sauf confessionnelle. Elle est la réponse d’une population dépossédée de son bien et de sa ville au profit d’une minorité de nantis.

source: http://syrie.blog.lemonde.fr/2011/11/26/lattaquie-ou-le-syndrome-de-suez/



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