« L’attentat terroriste » de Salamieh, un règlement de compte entre voyous – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 26 janvier 2013

La ville de Salamieh, à l’Est du gouvernorat de Hama en Syrie centrale, a été secouée, lundi 21 janvier au soir, par « l’explosion d’un véhicule piégé ». Extrêmement violente, la déflagration a causé la mort de plusieurs dizaines de personnes. Menée par « un kamikaze », l’attaque a visé un bâtiment, une ancienne manufacture de tapis, utilisé par des forces paramilitaires fidèles au régime de Bachar Al Assad. Elle a occasionné des dégâts considérables aux habitations et aux commerces situés à proximité. Elle a gravement endommagé un hôpital public. Le ministère syrien des Affaires Etrangères a aussitôt adressé une note au Conseil de Sécurité des Nations Unies pour dénoncer un « acte terroriste ». Sur le champ, certains médias officiels l’ont imputé au groupe islamiste radical Jabhat Nousrat Ahl al Cham, le Front de Soutien à la Population du Pays de Cham. D’autres l’attribuent à l’Armée Syrienne Libre.

Salamieh. Le lieu de l’explosion

Bien qu’ayant pris parti pour la révolution dès le mois de mars 2011, la ville de Salamieh a semblé préservée, durant plusieurs mois, des conséquences dramatiques provoquées ailleurs par les manifestations de rue. Comme dans la Jazireh et dans le Jebel druze, le régime y a en effet manifesté une relative tolérance pour les expressions de mécontentement populaire, optant pour la retenue dans la répression de la contestation. Ce choix s’expliquait à Salamieh, comme à Qamichli et à Soueïda, par la présence dans la ville d’une forte composante « minoritaire ». Ici des ismaéliens, là-bas des kurdes, des chrétiens et des druzes. Ayant désigné la majorité sunnite comme son unique « ennemi », puisqu’il aurait été trop dangereux de tolérer de sa part la moindre remise en cause de son autorité, Bachar Al Assad a été contraint, pour ne pas se mettre à dos toute la population, de ménager les minorités ethniques et confessionnelles. Il espérait les rallier à sa cause en jouant à la fois de la mansuétude, de la séduction… et de la terreur.

Mais, comme leurs frères des autres villes syriennes, les salmounis ont refusé de taire l’aspiration au respect, à la dignité et à la liberté, qu’ils partageaient avec leurs concitoyens de tous les gouvernorats. Ville de science et de littérature, lieu de naissance du grand poète syrien Mohammed Al Maghout, Salamieh a également, avec les familles Al Jundi et Rustoum, une longue tradition d’engagement politique. Son ancrage est résolument à gauche et les partis d’inspiration laïque y ont été fortement implantés. Le Parti Baath, le Parti Syrien National Social, le Parti Communiste, le Parti de l’Action Communiste y comptent d’ailleurs jusqu’à ce jour de nombreux adhérents. Marginalisée par son emplacement en bordure de la steppe et pénalisée par sa trop grande proximité avec Homs et Hama, deux villes de plus grande importance, elle a aussi subi le contrecoup économique des luttes inter-baathistes qui se sont achevées, en novembre 1970, par le coup d’état de Hafez Al Assad.

Hommage de la Révolution à Mohammed Al Maghout

A la demande de leur chef spirituel, Karim Aga Khan, les Ismaéliens qui constituent l’élément le plus dynamique de la population de Salamieh se sont attachés à conserver à leur revendication un caractère strictement pacifique. Ils y ont été aidés par le choix du régime de ne pas recourir contre eux aux méthodes radicales utilisées à Daraa, à Homs, à Douma, à Hama et ailleurs. Ils ont malgré tout donné à la révolution une cinquantaine de martyrs, dont le premier, tué par balle, est tombé le 23 septembre 2011. Plusieurs centaines de jeunes gens et de jeunes filles de la ville ont aussi été arrêtés pendant ou après des manifestations, dont certains, transférés dans la capitale, sont détenus depuis de longs mois sans jugement dans les geôles des différents services de renseignements. L’un d’entre eux au moins est décédé sous la torture. Finalement, pour sanctionner l’ensemble de la population pour l’accueil réservé à des centaines de familles de réfugiés en provenance de villes considérées comme « hostiles » au régime, les autorités locales lui ont imposé de sévères restrictions d’eau et d’électricité.

Le lieu visé par l’attentat du 21 janvier, « un bâtiment utilisé par des forces paramilitaires fidèles au régime du président Bachar Al Assad », donne immédiatement du crédit à la thèse officielle d’un « acte terroriste ». Mais, si l’on regarde les choses de près et si l’on prête l’oreille aux témoignages d’habitants des lieux, on est contraint de se poser à nouveau la question : « Le terrorisme, certes. Mais lequel ? »

Rédigé par le Bureau d’Information de Salamieh, un rapport indique que, 3 jours avant l’attentat, une douzaine de jeunes filles avaient été enlevées dans la ville. Une enquête avait été menée par les Comités Populaires locaux. Les Comités Populaires sont des milices. Leurs membres sont des jeunes gens originaires des lieux. Ce qui les distingue des unités d’auto-défense plus tard réunies sous la bannière de l’Armée Syrienne Libre, c’est que ces dernières se sont mises en place spontanément pour protéger les manifestations puis les quartiers exposés à un danger immédiat : les interventions de l’armée et les représailles des autres forces dites de « maintien de l’ordre ». A l’inverse, les Comités Populaires ont été créés à titre préventif, alors que les menaces mises en avant par le pouvoir pour les enrôler étaient souvent imaginaires. D’ailleurs, à Salamieh comme à Soueïda ou à Bab Touma (Damas) au même moment, un certain nombre d’habitants conscients des risques liés à ce genre de milices ont tenté de dissuader leurs jeunes concitoyens ou coreligionnaires de répondre à ceux qui les sollicitaient.

« Je suis de Jaramana et je refuse que les Comités populaires soient armés dans mon quartier »

Recrutés parmi les chômeurs et dans les milieux les moins éduqués, les membres des Comités sont armés, supervisés et parfois directement encadrés par lesmoukhabarat. Ils bénéficient du soutien du Parti Baath, qui met ses structures et ses locaux à leur disposition. Ils ont pour mission, en principe, de « protéger » la ville ou les quartiers dans lesquels ils résident contre d’éventuels agresseurs. Mais, « en attendant ce jour… » comme le célèbre « Zangra du fort de Belonzio qui domine la plaine », ils sont utilisés par les autorités comme des forces supplétives. Ils participent à certaines missions de police qui sont loin d’être neutres. Non contents d’entraver la circulation sous prétexte de l’organiser, ils contrôlent la population, l’empêchent de manifester et préviennent tout soutien de sa part à la révolution. Et ils se livrent à l’occasion, forts de l’impunité que leur assûre la protection de leurs patrons, à toutes sortes d’exactions au détriment des habitants qu’ils harcèlent et ponctionnent.

Ce rapport avait donc établi que les auteurs du rapt étaient des membres d’un groupe de chabbiha liés aux moukhabarat de l’armée de l’air. Les Comités Populaires ont alors envahi un hôtel appartenant à la famille Salameh, d’origine alaouite, dont une équipe de ce service avait fait son quartier général. Ils suspectaient que les jeunes filles y étaient retenues. L’opération n’a abouti à rien, mais les propriétaires de l’hôtel ont promis de se venger. Ils ont explicitement menacé la ville et les Comités. L’enquête a également démontré que le véhicule piégé n’avait pas explosé sur la voie publique, mais à l’intérieur du siège des Comités Populaires. Or son accès est impossible à toute voiture qui ne leur appartient pas.

Pour la majorité des coordinations et autres rassemblements d’activistes de Salamieh, cette affaire n’a rien à voir, ni de près ni de loin, avec le Front de Soutien ou l’Armée Syrienne Libre, qui ne se sont jamais manifestés dans la ville. Elle est un règlement de comptes et elle ne constitue qu’un nouvel épisode des disputes continuelles qui opposent entre eux des voyous censés collaborer : les Comités Populaires, les moukhabarat en général et ceux de l’armée de l’air en particulier, et certains habitants alaouites de la ville. Armés par le régime depuis le début de la révolution, ils se comportent en véritables chabbiha. Ce sont eux qui ont organisé l’opération, pour donner une leçon aux Comités de Salamiyeh. Ils entendaient également adresser un avertissement à un certain nombre de leurs membres, qui refusent de sortir du cadre de la mission pour laquelle ils se sont portés volontaires, et qui s’abstiennent de participer, dans d’autres villes et dans d’autres régions, à la guerre que mène le régime contre la population syrienne.

Au total, « l’attentat » s’est soldé par 25 morts au sein des Comités. Il a aussi provoqué le décès de 25 personnes, illégalement retenues prisonnières sur le lieu de l’explosion, et la mort d’une dizaine de civils qui se trouvaient non loin de là.

« Salamieh. Toute ville en Syrie est un sujet. Le sang est son attribut… et le régime le complément d’agent » (Qadmous)

La Coordination juridique de Salamiyeh a aussitôt appelé les habitants à « préserver la paix civile et à ne pas tomber dans le piège qui leur était tendu ». Selon elle, « il importe moins de savoir qui a commis ce crime que de prévenir ce qui pourrait en découler ». Un message identique a été délivré à leur intention par le colonel Inad Al Abbas, directeur de cabinet d’un ancien ministre de l’Intérieur, aujourd’hui passé à la contestation. Dans un message enregistré, il a invité ses concitoyens à « faire montre de leur sagesse et de leur retenue coutumière ». Face aux dangers qui les menaçaient, ils devaient « continuer d’agir main dans la main et rester vigilants », car, « comme à son habitude, pour s’emparer du fruit qu’il désire, le pouvoir est prêt à couper l’arbre tout entier ».

Cette attitude prudente ne fait malheureusement pas recette. Rappelés à l’ordre par la mort de leurs camarades, les Comités Populaires se sont employés, depuis le jour de « l’attentat », à donner à leurs patrons les gages attendus. Selon la page Facebook consacrée aux « Nouvelles de la Révolution dans la ville de Salamieh« , ils ont multiplié, dès le lendemain, les pratiques vexatoires contre les familles de réfugiés hébergées dans la ville, en provenance de Homs, de Hama et de Rastan. Ils ont procédé à l’arrestation de quelques « étrangers » et imposé à d’autres, qui avaient pris en location des appartements et parfois des commerces en suivant les voies légales, de quitter la ville dans un délai de quelques heures.

Cette affaire appelle au moins un commentaire.

Il y a quelques semaines, trois journalistes syriens précédemment employés à l’Office de la Radio et de la Télévision Arabe Syrienne ont expliqué, à Paris, les raisons de leur défection. Ils ne supportaient plus de diffuser des informations qui n’avaient rien à voir avec la réalité et qui se réduisaient à de la pure propagande. Ils ont aussi attiré l’attention sur le fait que, dans la lutte qu’il mène pour réduire la contestation, le pouvoir syrien utilise en parallèle deux armes aussi redoutables l’une que l’autre : la puissance de feu de ses troupes et l’absence de toute limite à la désinformation.

Lama Al Khadra, Jamal Kamal Bek et Boudour Abdel-Karim
(© AFP)

Pour ceux qui n’ont qu’un vague connaissance du système syrien, on précisera que le ministère de l’Information est considéré en Syrie comme un véritable ministère de souveraineté. Pour se faire une idée de l’importance que le régime lui accorde dans sa stratégie de contrôle de la société, il suffit d’observer : alors que les ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur ou de la Défense, pour ne parler ni de l’Economie, ni des Finances, sont généralement confiés à des représentants de la communauté majoritaire sunnite, c’est toujours au sein de la communauté alaouite – exceptionnellement d’une autre communauté minoritaire, comme la communauté chiite pour Mehdi Dakhlallah – qu’est choisi, dans la Syrie baathiste, le ministre de l’Information. Succédant à Ahmed Iskander Al Ahmed, Mohammed Salman, Adnan Omran, Ahmed Al Hasan, Mohsen Bilal et Adnan Mahmoud…, l’actuel détenteur du maroquin, Omran Al Zoubi, est pour la première fois un sunnite. Il est originaire de Daraa, où sa promotion n’a pas vraiment rajouté à sa réputation. Il a été désigné pour briser un monopole vieux de plusieurs décennies parce qu’il offrait suffisamment de « garanties personnelles ». Compte-tenu de son passé, il ne serait pas en mesure de refuser quoi que ce soit à ses premiers collaborateurs : non pas les journalistes, mais les moukhabarat  en charge de la propagande.

On voudra bien remarquer, enfin, que même Jihad Maqdisi, choisi à grand soin pour assumer la fonction de porte-parole du ministère des Affaires étrangères dans une période particulièrement délicate pour le gouvernement syrien, n’a pas tenu longtemps. Il a fini par trouver insupportable de devoir énoncer, sous la dictée… et sous la menace, des contre-vérités flagrantes et d’imputer à d’autres les méfaits dont il savait pertinemment, comme la plupart de ses compatriotes syriens, qu’ils avaient été commis par le régime.

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Sur le thème de la manipulation de l’information par le régime syrien, on renverra aux articles suivants :

– Le massacre de Houla en Syrie, étape délibérée d’une stratégie assumée
(1/42/43/44/4 et conclusion)

– La révolution syrienne, entre piège de la violence… et manoeuvres du régime
(1/22/2)

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/01/25/lattentat-terroriste-de-salamieh-un-reglement-de-compte-entre-voyous-2/

date : 25/01/2013



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