Le croyez-vous ? On ne torture plus les terroristes en Syrie pour les faire avouer… – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 janvier 2014

Le 21 décembre 2013, la télévision officielle syrienne a diffusé les « aveux » d’une demi-douzaine d’hommes, impliqués selon elle à des degrés divers dans l’assassinat, neuf mois plus tôt jour pour jour, du cheykh Mohammed Saïd Ramadan al-Bouti. Officiellement, sa mort avait été provoquée par l’explosion d’une charge déclenchée par un kamikaze, au cours de la leçon que le savant donnait, comme chaque semaine, dans la mosquée al-Iman proche de l’avenue… de la Révolution.

Les assassins du cheykh al-Bouti durant leurs aveuxLes assassins du cheykh al-Bouti durant leurs aveux

Auteur prolifique, laudateur impénitent du « chef pour l’éternité » Hafez al-Assad, confident et conseiller occasionnel de Bachar al-Assad, le cheykh al-Bouti était une parfaite incarnation du « mufti al-balat » : toujours disposé à produire les avis juridiques souhaités par les détenteurs de l’autorité, il s’était jadis posé en ennemi irréductible des Frères Musulmans, et, depuis le début de la révolution, il avait multiplié lesfatwas condamnant les manifestations et justifiant les agissements criminels des forces du régime. Il avait provoqué la colère jusque dans les rangs de ses disciples en autorisant les révolutionnaires, lorsqu’ils y étaient contraints, à se prosterner pour la prière sur une photo de Bachar, au lieu de condamner comme il l’aurait dû les militaires et les chabbiha qui les forçaient à se plier à cet acte sacrilège.

Le nombre de ses détracteurs aurait dû suffire à convaincre que son exécution avait été le fait de membres de sa propre communauté, qui voyaient en lui un traître et réclamaient le renversement de son protecteur. Mais une multitude de détails avaient immédiatement donné à penser que l’affaire était plus compliquée et que ses auteurs n’étaient pas forcément ceux vers lesquels le régime avait aussitôt pointé l’index. Les activistes, qui s’étaient fait un malin plaisir à mettre ces détails en exergue, avaient rappelé que Bachar al-Assad n’avait plus besoin d’un individu auquel son allégeance et sa servilité avaient fait perdre tout crédit dans la communauté sunnite, majoritaire dans le pays comme dans la révolution.

Kafranbul répond au cheykh al-Bouti qui avait comparé l'armée du régime aux compagnons du prophèteKafranbul répond au cheykh al-Bouti
qui avait comparé l’armée du régime aux compagnons du prophète

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Si l’on en croit les « aveux » des « terroristes » impliqués dans l’attentat, la décision de tuer le cheykh al-Bouti aurait été prise au cours d’une réunion d’une cellule du Front de Soutien / Jabhat al-Nusra, dans une maison du quartier d’al-Souwaïqa, dans la vieille ville de Damas. Ils voulaient punir le savant pour les critiques qu’il avait formulées contre l’organisation djihadiste à laquelle ils appartenaient. Il aurait d’abord été décidé qu’un membre de leur groupe ferait exploser une charge dissimulée sur lui, au moment où le cheykh, au terme de la grande prière hebdomadaire du vendredi dont il assurait le prône à la mosquée des Omeyyades, regagnait la rue principale et son domicile, dans sa Mercedes, via le souq Hamidiyeh. Ils auraient modifié leur plan après avoir appris que le cheykh donnait une leçon, chaque jeudi soir, à la mosquée al-Iman, située au centre-ville, non loin de bureaux du Parti Baath et du siège de la Banque centrale.

Le kamikaze aurait mené son opération à bien en pénétrant dans la mosquée par une entrée secondaire qui permettait à ses utilisateurs de ne pas être fouillés par les services de sécurité. Il se serait fait exploser à proximité du bureau légèrement surélevé derrière lequel le cheykh al-Bouti avait pris place comme à son habitude. Commanditaire de l’attentat, le Front de Soutien se serait abstenu de le revendiquer en raison du mécontentement exprimé par la rue syrienne pour un acte de cette nature, intervenu dans une mosquée, au milieu d’une foule de fidèles.

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Comme il est de règle avec les multiples « aveux » que le régime s’est employé à diffuser depuis le début de la contestation populaire, les Syriens se sont immédiatement divisés sur la crédibilité à accorder au témoignage des « terroristes » qui leur étaient présentés. Les partisans du régime ont évidemment été convaincus par leur prestation. En revanche, opposants et activistes y ont trouvé une nouvelle occasion de tourner en dérision la propagande officielle.

Ces « aveux » s’inscrivent en effet, selon eux, dans une longue séquence de témoignages tous plus douteux les uns que les autres. Ils avaient trouvé cocasse, en septembre 2012, l’apparition calamiteuse de prétendus « repentis », lors d’une réunion des « partis et des forces de changement pacifique », à l’Hôtel Dama Rose (anciennement Hôtel Méridien) à Damas. Plus récemment, ils avaient trouvée scandaleuse la présentation à la télévision publique de plusieurs jeunes filles et jeunes femmes, dont le témoignage était censé confirmer, à la fin de l’été 2013, l’existence en Syrie du « jihad al-nikah« 

Le scepticisme des opposants tient à une autre considération, beaucoup plus fondamentale : les aveux de criminels, de djihadistes ou de terroristes que le régime présente depuis des années à la population ne sont jamais destinés à faire éclater la vérité. Ils visent uniquement à apporter de l’eau au moulin de sa propagande. La preuve en est que ce même régime n’a jamais estimé nécessaire de communiquer, pour faire connaître aux Syriens la vérité sur des faits ou des attentats autrement plus intéressants pour eux…

– Les Syriens ignorent toujours comment le général Ghazi Kanaan s’est suicidé ou a été conduit à le faire dans son bureau du ministère de l’Intérieur, en octobre 2005.
– Ils ne savent pas davantage comment et pourquoi le frère de cette importante personnalité sécuritaire s’est lui-même suicidé – ou a été suicidé par d’autres – en se jetant sous un train quelques mois plus tard.
– Ils n’ont aucune indication sur le responsable des fuites qui ont permis aux Israéliens de découvrir l’existence du réacteur nucléaire d’al-Kabar et de le bombarder en toute impunité, en septembre 2007.
– Ils ignorent aussi qui a vendu à ces mêmes Israéliens, ou qui a liquidé à leur profit en plein cœur du quartier le plus sécurisé de Damas, en février 2008, le plus haut responsable militaire du Hezbollah libanais, Imad Moughniyeh.
– Ils ignorent également ce qui a déclenché, au début du mois de juillet 2008, une mutinerie dans la prison de Sadnaya, dont ils ne savent pas davantage qui s’est chargé de la réprimer, comment elle a été matée et le nombre des détenus tués à cette occasion.
– Ils ignorent encore qui a réellement tué, sur la terrasse de sa villa de la plage de Tartous, en août 2008, le conseiller privé de Bachar al-Assad pour les questions militaires et de sécurité, le général Mohammed Sleiman.
– Ils aimeraient savoir, mais ils ne sauront sans doute jamais, qui a tenté d’empoisonner, en mai 2012, les membres de la Cellule de Gestion de Crise, et qui a piégé la salle du Bureau de la Sécurité nationale dans laquelle quelques uns des membres rescapés de cette première tentative ont finalement trouvé la mort au milieu du mois de juillet de la même année.

En comparaison de ces affaires, l’assassinat du cheykh al-Bouti, même par de redoutables « terroristes » et en pleine mosquée, perd soudain une grande partie de son intérêt…

Les doutes des activistes et des opposants sont aussi alimentés par la constatation que les « aveux » des « terroristes » du Front de Soutien ont été rendus publics trois jours seulement après la première véritable interview de leur chef, Abou Mohammed al-Jolani, diffusée le 18 décembre par la chaîne qatarie Al-Jazira. Cette concomitance ne leur apparaît pas fortuite.
Ils ont au contraire la conviction que le régime syrien s’est employé, en diffusant les témoignages de membres de l’organisation d’al-Jolani, à estomper l’effet que celui-ci avait produit dans les esprits.
Ils notent par ailleurs que, entre la réalisation de l’attentat et leur arrestation, deux de ces « terroristes » ont eu le bon gout de faire allégeance à une autre formation, en l’occurrence l’Etat islamique d’Irak et du Pays de Cham, et qu’ils ont ainsi permis, si ce n’est d’impliquer directement, du moins de mentionner indirectement dans leurs aveux – et de lier à l’attentat contre le cheykh al-Bouti… avec lequel il n’avait rien à voir – l’un des groupes djihadistes les plus redoutés et les plus détestés par la population.
Ils considèrent enfin que, en faisant apparaître le nom de l’Etat islamique dans cette affaire, les responsables sécuritaires à la manœuvre imaginaient sans doute se dédouaner de l’accusation désormais récurrente, qui fait de « Da’ech » – l’acronyme sous lequel les Syriens désignent par dérision l’Etat islamique – une officine desmoukhabarat ou l’une des composantes de l’appareil sécuritaire du régime syrien…

"Bachar et "Da'ech" ne font qu'un" (Tag sur un mur de Saraqeb)« Bachar et « Da’ech » ne font qu’un »
(Tag sur un mur de Saraqeb)

Leurs interrogations sont encore entretenues par l’identité des terroristes présentés. On trouve en effet parmi eux, par ordre d’apparition à l’écran :

– Ibrahim Mohammed Abbas, surnommé Abdel-Aziz, un Irakien de Bagdad, qui a abandonné sa fonction de commandant de Damas au sein de son organisation d’origine pour occuper un poste équivalent dans l’Etat islamique ;
– Mohammed Jamal Abou Chama, dit Moustapha, responsable administratif du Front de Soutien à Damas, expert en repérage ;
– Ala’eddin Mohammed Qattach, dit Abou Haytham, de nationalité syrienne, commandant de la section du Front de Soutien dans le quartier de Rukneddin de la capitale ;
– Ousama Abdel-Fattah Abdel-Hadi, surnommé Abou Abdallah, Palestinien, transfuge du Front de Soutien devenu commandant de la section de Mezzeh de l’Etat islamique ;
– Faysal Ghazi Huseïn al-Chibli, dit Abdel-Rahman, Syrien de Deïr al-Zor, membre de la section d’al-Amara du Front de Soutien ;
– Saad Jalloud al-Kaddachi Jad’an, dit Abou al-Laïth, Syrien de Deïr al-Zor, membre de la même section d’al-Amara du Front de Soutien.

Sont également mentionnés dans les « aveux » des « terroristes » plusieurs hauts responsables de leur organisation :

– Wisam Mohammed Abbas, surnommé Abou Ousama, Irakien, responsable sécuritaire et militaire du Front de Soutien dans les gouvernorats de Damas et de Damas campagne ;
– Abou Samir al-Urduni, un Jordanien donc, commandant militaire en chef du Front de Soutien ;
– Abou Khadija al-Urduni, un autre Jordanien, principal responsable juridique (char’i) de la même organisation ;
– Abou Dajjaneh, le kamikaze, de nationalité syrienne.

Cette liste donne l’impression – et c’était évidemment l’objectif recherché par ceux qui l’ont établie – que la décision au sein du Front de Soutien appartient en réalité à des étrangers. Leur mention justifie l’affirmation récurrente des responsables syriens, selon qui, depuis près de trois ans, la Syrie est confrontée à un complot ourdi depuis l’étranger, dont les djihadistes et les terroristes islamistes sont l’instrument privilégié.

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Comme toujours avec les illusionnistes, le plus inattendu sort du chapeau. En l’occurrence, du petit texte de présentation que la chaîne officielle Al-Ikhbariya – qui doit sa célébrité à sa célérité, puisqu’elle est toujours présente sur les lieux des attentats avant que le bruit des explosions ait fini de retentir et les débris de retomber – a jugé nécessaire d’insérer en préambule aux « aveux ». En quelques lignes, elle confirme sans le vouloir que la soudaine apparition à la télévision des auteurs de l’attentat s’insère dans une opération de basse propagande, tout à fait habituelle de la part du régime.

Ce prologue se lit ainsi :

« Les terroristes que vous allez voir dans ce film ont été capturés sur les lieux du crime. Ils ont avoué sans avoir été soumis à la torture ou à d’autres atteintes aux Droits de l’Homme. Ils seront jugés par les tribunaux syriens conformément à la loi syrienne et dans le respect de la loi internationale sur la lutte antiterroriste« .

On peut admettre que, s’agissant de l’arrestation des « terroristes », Al-Ikhbariyacontredise ce qu’ils déclarent eux-mêmes au cours de leurs « aveux ».

En revanche, il serait comique s’il n’était pas scandaleux de la voir affirmer ce que la réalité contredit, non seulement tous les jours, mais à chaque instant du jour : dans la Syrie du Dr Bachar al-Assad, le recours à la torture contre les hommes, les femmes et les enfants, est une pratique systématique, dans les postes de police, dans les centres des moukhabarat, dans les prisons officielles et dans les prisons secrètes, et, depuis le début de la crise, dans les locaux abritant les chabbiha... Toutes les organisations de défense des Droits de l’Homme ont dénoncé ce genre de pratique, certaines en des termes extrêmement sévères.

Le Dr Bachar al-Assad soulageant la torture (Ali Farzat)Le Dr Bachar al-Assad soulageant la torture
(Ali Farzat)

Si les hommes présentés n’ont pas été torturés, comme leur apparence le suggère en effet, il y a à cela une seule et unique explication : il ne s’agit ni de « terroristes », ni d’opposants au régime, mais de simples comparses. Ils ont été recrutés et formés par les responsables de l’Information et de la propagande au sein du régime, afin de donner de l’attentat contre le cheykh al-Bouti un récit confirmant que le Front de Soutien est bien une organisation terroriste, et pour démontrer que la Syrie, cible du terrorisme islamique, doit recevoir le soutien de tous les Etats d’Occident et d’ailleurs qui luttent contre ce phénomène.

Quant à l’affirmation selon laquelle ces hommes, s’ils sont véritablement ce qu’ils disent d’eux-mêmes, seront « jugés conformément à la loi syrienne et dans le respect de la loi internationale sur la lutte antiterroriste« , elle n’a rien pour rassurer. La loi antiterroriste, promulguée en juillet 2012 pour se substituer à l’état d’urgence et aux lois d’exception remontant à mars 1963, est en effet considérée par tous les défenseurs syriens des Droits de l’Homme comme plus liberticide encore que les textes qu’elle a remplacés. Elle a en effet servi de justification au régime pour confisquer, à la fin du mois d’août 2012, la totalité des biens de « terroristes » aussi redoutables que l’opposant politique Michel Kilo, le cheykh et prédicateur Saria al-Rifa’i et les membres de leurs familles… Quant aux juridictions antiterroristes, elles n’ont pas été mises en place pour combattre le terrorisme, qui n’est pas l’ennemi mais l’allié du régime contre les démocrates. Elles servent avant tout à étouffer la dissidence.

Exit les lois d'urgence. Place à la loi antiterroristeExit la loi d’urgence. Place à la loi antiterroriste…
(Ali Farzat)

Merci à Al-Ikhbariya d’avoir fourni une nouvelle occasion de le rappeler ! Au fait comment qualifie-t-elle les pratiques en cours à la prison d’Alep, qui consistent à affamer les détenus et à les priver de tout moyen de chauffage, jusqu’à ce qu’ils meurent de faim, de froid et d’épuisement ? Le 13 décembre, la Commission générale de la Révolution syrienne déplorait déjà la mort de 10 de ces détenus. Le 19 décembre, le Centre Orient arabe d’Etudes culturelles et stratégiques en dénombrait une quinzaine…

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/01/03/le-croyez-vous-on-ne-torture-plus-les-terroristes-en-syrie-pour-les-faire-avouer/

date : 03/01/2014



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