Le jeune insolent – Ghassan Charbel

Article  •  Publié sur Souria Houria le 26 juillet 2011

Le jeune homme qui a débarqué sur nos écrans est un parfait inconnu. D’ailleurs nous ne l’attendions pas et nous ne l’avions pas cherché pendant que nous somnolions dans les diverses capitales arabes. Nous connaissions bien son père, doux, pacifique et résigné. Il lisait le journal de l’état en faisant semblant d’y croire. Il écoutait les infos en dissimulant un sourire désabusé. Quand son voisin essayait de capter un signe d’interrogation de sa part, il le cataloguait comme un indicateur et s’éloignait de lui. Nous connaissions bien ce père, quand il était assigné à aller applaudir, il y allait, quand il était convoqué aux urnes, il s’y rendait, quand on lui présentait un plat de slogans, il l’avalait en entier. Il faisait l’éloge du dirigeant et plaçait beaucoup d’espoir en sa progéniture. Ce jeune qui occupe l’écran aujourd’hui est vraiment bizarre ! Il ne demande pas l’autorisation de son père, ni celle du chef de son clan, ni celle du responsable de la cellule du parti. Il ne prétend pas posséder la sagesse ou la patience. Il ne se satisfait pas du trophée de la sécurité. Il veut être un citoyen, il veut être libre, et ce n’est pas peu dire. Ce jeune n’est pas encore arrivé sur les bancs de l’université et, déjà, il occupe la place publique, montre ostensiblement son torse nu sur les écrans d’al-Arabiya et d’al-Jazeera. Il brise le mur de la peur et hausse la voix. Il désagrège la dignité du régime et désacralise le leader. Il s’adresse au dirigeant comme s’il était son voisin pris en faute et lui dit : « Dégage ! Dégage, avant qu’il ne soit trop tard. Dégage avec ta clique et tes conseillers. Si tu ne le fais pas, ton lot sera la prison et le destin sombre, pareil à celui que tu as accordé à tes concitoyens. » Ce jeune homme bizarre s’est débarrassé de toutes les chaînes et de toutes les frontières, on dirait qu’il a débarqué d’une autre planète. Il revendique sa dignité entière et totale. C’est horrible ! Il veut que le président entre au palais présidentiel mandaté par le résultat des urnes. Il veut des élections libres sous contrôle international. Il refuse que la Constitution soit la sentinelle postée à la porte du despote et que la législation soit le serviteur docile qui veille sur la braise de son narguilé. Il veut savoir d’avance quand s’achèvera le mandat du président et quand ce dernier va rassembler ses affaires et quitter les lieux pour devenir un ex président. C’est vraiment horrible !
Les exigences de ce jeune insolent ne s’arrêtent pas là. Il veut la Justice indépendante, et intègre de surcroît. Il veut priver le décisionnaire du plaisir de condamner à mort ses adversaires sous le couvert de Justice et de la jouissance de les laisser moisir en prison. Il veut que les « visiteurs de l’aube » n’assaillent pas sa maison, qu’ils ne surgissent pas chez lui en brandissant un ordre légal d’arrestation. Il veut être interrogé en présence de son avocat. Il veut que le bourreau n’écrase pas sa nuque et son front avec sa botte au bout pointu. Il veut ne pas être forcé à avouer un crime qu’il n’a pas commis, un complot dont il ignore tout ou une trahison montée de toutes pièces par un officier qui cherche à gagner de nouveaux galons comme récompense à sa « compétence à déjouer les plans ennemis ».
Ce jeune homme est bien gênant ! Il veut connaître les chiffres du budget, comment et où ils ont été dépensés, les coulisses, les lacis et les circuits, les grands et les petits corrompus. Il prétend que le peuple possède le droit de supervision. Oublie-t-il que le pays est dans l’œil du cyclone et que, pour les besoins du combat, le mystère doit continuer à régner afin d’interdire à l’ennemi d’en profiter et de fissurer le Front intérieur et l’Unité historique qui rend jaloux les pays voisins comme les pays lointains ?
C’est incroyable ! Ce jeune veut même connaître les effectifs des agents de sécurité, des indicateurs, des délateurs ! Il veut connaître les lois qui gèrent leurs intrigues et le nom de celui qui transmet en haut lieu le rapport destiné à tromper le dirigeant et à lui faire commettre plus de méfaits.
Qu’il est insolent ce jeune Arabe ! Il veut un livre d’histoire non révisé par le chef des services secrets. Il veut une carte géographique du pays qui ne disparaisse pas avec la fin du dirigeant. Il veut un ouvrage d’instruction civique qui n’étouffe pas son lecteur avec les effluves de l’encensement. Il veut une école correcte, une université moderne, un pain non pétri d’humiliation.
Ce jeune Arabe vocifère contre ses chaînes, il exige de recouvrer son corps, de renouer avec son cerveau, de libérer son imagination. Il clame sa foi dans la pluralité, son aversion pour l’habit unique comme pour la pensée unique qui a transformé le pays en une prison immense.
Quel étrange intrus ! Ce jeune est le fils de la révolution de la communication, des réseaux sociaux et d’Internet. Le proche avenir mettra à l’épreuve ses prétentions et nous dira si son aptitude à construire égale son aptitude à démolir, s’il est capable de tolérer l’Autre, de se réconcilier avec l’époque et de s’engager dans la voie du développement.

Source: http://international.daralhayat.com/internationalarticle/291343 (Article en Arabe),

Traduction Par SouriaHouria



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