Le juteux business de la « reconstruction » en Syrie – par Jean-Pierre Filiu

Article  •  Publié sur Souria Houria le 5 octobre 2017

Le régime Assad, premier responsable des ravages infligés à la Syrie et à sa population, s’efforce avec constance de devenir le principal bénéficiaire de la « reconstruction ».

Homs en septembre 2016, plus de deux années après sa « libération »

Le bilan humain de six années et demi de conflit en Syrie donne tout simplement le vertige : sans doute un demi-million de morts pour 22 millions de Syriens, dont plus de la moitié ont été contraints de quitter leurs foyers, soit pour se déplacer ailleurs en Syrie, soit pour se réfugier à l’étranger. La Banque mondiale estime le coût des destructions cumulées à quatre fois l’équivalent du Produit intérieur brut (PIB) de la Syrie en 2010. Les pertes infligées au parc de logements sont terribles, mais encore plus effarantes s’agissant des institutions de santé et d’éducation, systématiquement visées. Deux Syriens sur trois vivent désormais sous la ligne d’extrême pauvreté. Mais des profiteurs de guerre ont accumulé des fortunes impressionnantes en reconfigurant la carte de la Syrie au service du régime Assad.

DETRUIRE, EXPULSER ET OCCUPER

Le rouleau compresseur de la dictature syrienne a partout opéré avec la même impitoyable simplicité. Les destructions infligées méthodiquement visaient à terroriser la population des zones sous contrôle révolutionnaire pour les contraindre à fuir. La population demeurée malgré tout sur place était ensuite assiégée, voire affamée, afin de pousser les milices insurgées à capituler. Ces accords de reddition s’accompagnaient généralement de l’évacuation des combattants vaincus, mais aussi d’une part importante des civils survivants. Ce processus à l’œuvre dans la vieille ville de Homs, tombée en mai 2014, a été poursuivi dans plusieurs banlieues insurgées de Damas, puis couronné par la reconquête gouvernementale d’Alep-Est en décembre 2016.

La contribution de l’aviation russe et, au sol, des milices pro-iraniennes a été déterminante dans ces processus qui ont partout conduit à la « libération » de champs de ruines et à des transferts importants de populations. Les offensives proprement dites ont permis d’intensifier et de systématiser des campagnes de démolition menées depuis 2012, au bulldozer et à l’explosif, contre des quartiers entiers associés à la contestation anti-Assad. Les opérations militaires ont ainsi amplifié une stratégie de longue haleine se déclinant selon le triptyque de la destruction, de l’expulsion et de l’occupation. Il en découle une profonde recomposition de la carte démographique de la Syrie, sur la base de déplacements massifs de populations, mais aussi de transfert tout aussi massif des titres de propriété.

L’ENJEU DU CADASTRE

Une des principales sources de transfert de propriété sous la contrainte a été la fuite de millions de réfugiés syriens à l’étranger. Leurs biens ont souvent été liquidés dans l’urgence pour faciliter le paiement des passages et la subsistance en exil. Tout un réseau de profiteurs a pu ainsi prospérer en étroite collaboration avec les différents services de « sécurité » du régime Assad, intermédiaires obligés pour l’obtention d’un passeport ou la dispense des obligations militaires. Ces cercles de prédateurs se sont élargis aux alliés étrangers de la dictature Assad, avant tout l’Iran et les milices sous son contrôle.

Des motivations religieuses ont parfois été mises en avant, comme dans la banlieue damascène de Sayyida Zeynab, qui abrite le mausolée de Zeynab, fille de l’imam Ali et sœur de l’imam Hussein, révérés dans le chiisme. Quant à Ahmad Kadyrov, le satrape de Tchétchénie, il s’est engagé à assurer la « reconstruction »des deux plus grandes mosquées de Homs et d’Alep, toutes deux détruites par le régime en 2013. Le sunnisme de Kadyrov et le chiisme des Gardiens de la révolution d’Iran importent moins que la volonté du régime Assad de récompenser ses partenaires étrangers en leur attribuant une part du marché de la « reconstruction ». La même logique est à l’œuvre entre hiérarques syriens avec la relance à Homs d’un vaste projet de « réhabilitation » de quartiers détruits pour leur ralliement à l’insurrection.

L’enjeu est considérable dans une ville comme Homs où 23% des habitations sont entièrement ou partiellement détruites. Ce chiffre, établi par la Banque mondiale, grimpe à 31% à Alep. C’est d’ailleurs en pleine bataille d’Alep que le régime Assad a décrété la nullité de tous les actes établis en dehors de son Office central du cadastre. La crainte de falsification des titres et de destruction des documents est d’autant plus forte que, en Syrie, près de la moitié des terres ne sont pas dûment enregistrées. A supposer que les réfugiés et les déplacés veuillent un jour retourner dans leurs foyers, tout est fait pour leur interdire de faire valoir leurs droits. « Reconstruction » rime alors trop bien avec « épuration ».

RECONSTRUIRE SANS COLLABORER

L’Union européenne a organisé avec l’ONU une conférence sur la reconstruction de la Syrie, en avril dernier à Bruxelles. Le bombardement chimique de Khan Cheikhoun, perpétré par l’aviation d’Assad à la veille de cette conférence, a souligné le caractère pour le moins prématuré d’une telle mobilisation internationale. L’UE s’est alors engagée à ne contribuer à la reconstruction de la Syrie que sur la base d’une « transition politique globale, véritable et inclusive »,ajoutant que « les coûts de reconstruction devraient plus particulièrement être pris en charge par ceux qui ont alimenté le conflit ».

Or ces parties pudiquement passées sous silence, au premier rang desquelles la Russie et l’Iran, ont justement « alimenté le conflit » pour épargner au régime Assad toute « transition » digne de ce nom. Et nous avons vu que la dictature syrienne s’accommode fort bien de la « reconstruction » menée sous son égide et au profit de ses alliés. Il est dès lors vain d’espérer appâter Bachar al-Assad et l’attirer dans une vertueuse transition, en lui faisant miroiter la manne d’une reconstruction en partie au moins financée par l’UE. En revanche, la plus grande vigilance est de rigueur pour éviter de cautionner une « reconstruction » en trompe l’œil, nouvelle étape de la guerre menée par les Assad père et fils contre leur propre peuple.



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