Le massacre de Houla en Syrie, étape délibérée d’une stratégie assumée (3/4) – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 13 juin 2012

Le régime : ''Cherche le terroriste'' (Ali Farzat)

Cet article vise à faire la lumière sur le drame – l’assassinat de sang-froid de plus de 100 personnes, parmi lesquelles une cinquantaine d’enfants de moins de 10 ans et une trentaine de femmes – dont le village de Taldou, à Houla, a été le théâtre, vendredi 25 mai. Il entend aussi établir qui sont les véritables auteurs du massacre et montrer comment cette opération s’inscrit dans une stratégie totalement assumée par le pouvoir syrien.

Les trois premières parties :
1 / Visite des lieux
2 / Déroulement des faits
3 / Imputation du massacre
sont accessibles ici.

Les suivantes :
4 / Version officielle des évènements
5 / Analyse critique du discours officiel
6 / Rappels concernant l’ASL
le sont ici.

Bachar AL ASSAD à l’Assemblée du Peuple (3 juin 2012)

7 / Le drame de Houla selon Bachar Al Assad

Lorsqu’il intervient, le dimanche 3 juin, devant l’Assemblée du Peuple dont les membres ont été renouvelés le 7 mai précédent, Bachar Al Assad évoque le drame de Houla. Il ne le fait pas en entamant son discours. Le nom de la ville n’est pas mentionné lorsqu’il invite les députés à respecter une minute de silence en « hommage aux martyrs civils et militaires » disparus depuis le début de la crise. Il rejette son évocation au terme de son allocution. Il donne ainsi l’impression de vouloir banaliser cet évènement, dont les médias du monde entier ont longuement parlé. Tendu et mal à l’aise, il s’abstient de présenter les excuses de l’Etat pour l’incapacité manifestée par les forces de sécurité. Prétextant que les familles concernées ont été totalement décimées, il ne présente pas de condoléances. De même, il ne fait allusion à aucune compensation ou dédommagement pour les blessés ou les proches des victimes.

De manière contournée, il reconnait – mais uniquement pour condamner ceux qui « exploitent de simples erreurs »… – que certains éléments de l’armée ont de temps en temps commis des fautes. Mais il ajoute aussitôt que ceux qui se comportent de la sorte en portent seuls la responsabilité, puisqu’ils agissent sans ordre de leurs chefs. A l’écoute comme à la lecture de son discours, le chef de l’Etat paraît moins soucieux de condamner le drame de Houla, qu’il ne mentionne pas explicitement à ce moment, que de se mettre personnellement à l’abri d’une enquête internationale susceptible d’établir que des massacres en général, et celui-ci en particulier, ont été commis par « ses » chabbiha.

Concernant les faits du 25 mai, il déclare : « La semaine passée, suite à l’horrible tuerie perpétrés à Houla, « on » a accusé les forces armées. « On » a dit d’abord qu’elle avait été causée par un bombardement d’artillerie et des tirs de chars. Mais « on » a aussitôt fait machine arrière, parce qu’ »on » a senti que, en accusant les forces armées de ce crime, « on » accusait tous les citoyens de ce pays sans exception d’être des criminels et des terroristes. « On » a alors changé de discours et parlé de milices fidèles à l’Etat. Pour nous, ce qui s’est passé à Houla, mais aussi à Azzaz, au Midan, à Deïr al Zor, à Alep et dans de nombreux autres lieux en Syrie, sont des massacres abominables et des actes sauvages. Mais en réalité, même les bêtes sauvages ne commettent pas ce que nous avons vu, surtout à Houla ».

On ne s’attardera pas sur son recours au terme wouhouch (bêtes sauvages) pour désigner les auteurs du massacre, même si certains croient y distinguer une fine allusion, non pas au nom d’origine de la famille Al Assad – dont un ancêtre à la force peu commune avait gagné le sobriquet d’Al Wahch (singulier de wouhouch) en défiant un ours en combat singulier – mais aux chabbiha, pour qui ce substantif est utilisé dans le sens positif d’homme courageux, ne reculant devant rien et prêt à tout pour satisfaire son mo’allem, son patron.

Mais on notera, en étudiant le vocabulaire du chef de l’Etat et en comparant cette allocution à ses précédentes interventions, que le discours reste strictement le même : « Le terrorisme (52 citations) est le moyen utilisé depuis le 1er jour par l’extérieur (28) pour faire à la Syrie une véritable guerre (6) et y mener, via des criminels (11), un projet de fitna (7) et de destruction (7) de la patrie (87) ». Comme à son habitude, Bachar Al Assad oppose constamment ceux qui veulent le terrorisme à ceux qui, comme lui, cherchent à promouvoir des réformes (13) et un processus politique (10) par le biais du dialogue (32). Il affirme enfin qu’il n’est « pas question pour l’Etat de baisser les bras face à la menace terroriste, qui doit être combattue jusqu’à son extinction ».

8 / Fabrication et manipulation des terroristes par le régime syrien

Martelé par Bachar Al Assad depuis le début de la crise et repris sans discontinuer par ceux qui sont rémunérés à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie pour faire écho au langage officiel, ce discours peut sans doute convaincre ceux qui découvrent en ce moment, en plaquant sur la situation syrienne leur grille de lecture idéologique, les charmes cachés de la Syrie des Al Assad. Mais il ne trompe pas les Syriens qui, depuis des dizaines d’années, ont vu agir leurs responsables. Ils savent, eux, à quels expédients ces dirigeants qu’ils n’ont pas choisis peuvent avoir recours pour se maintenir là où ils ont accédé par la force des armes et quels moyens ils sont prêts à mettre en œuvre pour sauvegarder ce qu’ils considèrent depuis plus de 40 ans comme une propriété privée inaliénable.

Ils savent en particulier que les terroristes que Bachar Al Assad présente comme les ennemis de son pays, évidemment manipulés par l’étranger, sont depuis des années des instruments sans doute dangereux mais ô combien utiles. Le régime non seulement n’hésite pas à s’en servir quand il en a besoin, mais il en fabrique aussi à l’occasion en jouant les apprentis sorciers. On ne rappellera pas ici le soutien apporté par Damas à Abdullah Oçalan et l’abri accordé, de préférence au Liban, à son Parti des Travailleurs du Kurdistan, dont les objectifs politiques étaient peut-être légitimes, mais dont les opérations terroristes réalisées en Turquie et ailleurs ne l’étaient pas. On se penchera plutôt sur quelques cas récents qui illustrent de la plus claire des manières la gestion, par la Syrie, du « terrorisme », un terme qui vise toujours, même quand les qualificatifs d’islamique ou de musulman ne lui sont pas accolés… comme c’est le cas dans le présent discours, le seul « terrorisme islamique ».

Abdullah Oçalan

Le recrutement et l’envoi de moujahidin en Irak

Pour donner une idée du cynisme du régime dans ce domaine, on reproduira ci-après les renseignements divulgués naguère par le site internet syrien, Chaffaf Souria. Créé en 2006, ce site a subitement disparu à la fin de l’été 2008. Sa singularité était que, privilégiant la qualité à la quantité, il s’était fait une spécialité de divulguer sur le fonctionnement interne du pouvoir syrien des détails qui démontraient, par leur caractère secret et leur précision, que les auteurs de ces révélations faisaient partie des ahl al bayt (les « gens de la maison »). Autrement dit, ils appartenaient à un cercle proche de la tête du pouvoir. Intitulé « Koul Aghassi, Fatah al Islam et les moukhabarat syriens », l’un des articles de ce site expliquait en détail, le 18 juin 2007, le jeu sinistre auquel se livraient les services de renseignements du régime avec les jeunes Syriens et autres Arabes tentés par l’action radicale.

Je cite :

« Après les évènements dits de Nahr Al Bared au Liban et les affrontements meurtriers entre l’armée libanaise et le groupe dénommé Fatah Al Islam, on s’est beaucoup interrogé sur cette organisation, subitement devenue l’un des sujets les plus prisés de la presse et des télévisions. Tout le monde se demandait qui la soutenait et qui la finançait. Pour le comprendre, il faut revenir en arrière, précisément au moment où les Américains ont envisagé de se lancer, sans mandat de l’ONU, dans une entreprise de renversement du régime de Saddam Hussein. Cette entreprise était justifiée à Washington par le danger que faisait peser l’Irak sur ses voisins et par la volonté de George W. Bush de mettre en œuvre dans l’ensemble du Grand Moyen Orient, à partir de Bagdad libérée, un projet de « démocratisation autoritaire » de la région.

Ennuyés par la perspective de la destruction des juteux réseaux d’approvisionnement de l’Irak, qu’ils avaient discrètement mis en place pour fournir à ce pays sous embargo les denrées, les produits et les matériels civils et militaires prohibés par les sanctions, et conscients du danger qui ne manquerait pas de menacer leur pouvoir au cas où ce projet aboutirait chez leurs voisins, les responsables syriens se sont jurés, plusieurs mois avant que la guerre ne débute au printemps 2003, de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour mettre en échec ce projet. Pour cela, il leur fallait embourber les Américains en Irak, les empêtrer dans des combats lourds en pertes humaines et en faire la cible d’attentats terroristes aux conséquences psychologiques et politiques difficilement supportables.

Les responsables sécuritaires, avec à leur tête Bachar Al Assad – puisque, de fait si ce n’est en droit, tous les services syriens de renseignements dépendent directement du chef de l’Etat, ne prennent leurs ordres que du chef de l’Etat et ne rendent compte qu’au seul Bachar Al Assad, qui décide éventuellement des autres hauts destinataires des rapports qu’ils lui adressent personnellement -, ont donc entrepris de recruter de jeunes volontaires arabes, syriens et autres, désireux de faire le jihad pour des motifs religieux contre les forces américains. Il leur fallait pour cela les entraîner au maniement des armes et les acheminer, sans que les services syriens apparaissent de quelque manière que ce soit, jusqu’à l’intérieur du territoire irakien où ils auraient alors la possibilité de faire ce qu’ils avaient envie.

Ils se sont mis en quête de la personne idoine. Elle devait disposer d’un certain nombre de qualités comme l’audace et l’enthousiasme, avoir un charisme suffisant pour séduire les futurs jihadistes, avoir une bonne connaissance du Coran et être personnellement acquise à l’idée du jihad. Ils l’ont trouvée, en épluchant les registres des Syriens ayant déjà eu affaire avec des enquêteurs de plusieurs services, en la personne de Mahmoud Koul Aghassi, dit Abou Al Qaaqaa. Il avait les qualités souhaitées. Il était éloquent. Il était diplômé de la Faculté des Sciences religieuses de l’Université de Damas. Né en 1973 dans la région de Azzaz, dans le nord de la Syrie, il avait fait son service militaire dans le 33ème régiment, une unité de blindés. Il avait été interrogé par les moukhabarat lors de son retour du Pakistan, où il s’était rendu pour rencontrer des éléments des Taliban. Il avait été interpellé au Caire, d’où les Egyptiens l’avaient renvoyé dans son pays. Détail intéressant, il était kurde. Or, comme on l’a constaté à plusieurs reprises et dans plus d’un domaine – qu’il s’agisse du rôle actuel du cheykh Mohammed Saïd Ramadan Al Bouti, ou, en 2005, après l’assassinat de Rafiq Al Hariri, de celui du faux témoin Housam Taher Housam -, les responsables syriens aiment se dissimuler derrière les agissements et opinions de représentants d’autres communautés que la communauté alaouite.

Abou Al Qaaqaa (première manière)

Un accord a été trouvé avec l’intéressé. Les moukhabarat lui permettraient de recruter des jihadistes en lui confiant la prédication dans une mosquée, la mosquée Al Tawwabin à Alep. Le ministère des Awqafs n’a pas été consulté, afin d’être prémuni contre toute mise en cause. Un officier de liaison lui a été désigné : le général Mohammed Bakkour, chef de la branche des services de renseignements de l’armée de l’air à Alep. La sécurité militaire a aussi établi un contact avec lecheykh, de manière à pouvoir le soumettre à une surveillance croisée et à permettre aux moukhabarat de recouper constamment les informations le concernant.

Abou Al Qaaqaa a entamé ses activités de propagandiste du jihad avec un succès foudroyant. Enregistrés, ses prônes enflammés étaient immédiatement mis en vente sur le marché en Syrie et à l’étranger par le biais d’une maison d’édition dédiée, Ghouraba’ al Cham. Il fascinait et soulevait son auditoire au point que, sa réputation ayant dépassé les frontières de la Syrie, de jeunes volontaires ont commencé à se bousculer aux portes de sa mosquée, en provenance de plusieurs pays arabes. Ils voulaient partir par son intermédiaire vers l’Irak. Il les enregistrait. Il les conduisait dans des camps d’entraînement. Il leur fournissait des armes. Il leur assurait les minibus qui les emportaient vers la frontière irakienne. Son épouse, Noujoud Kour, était associée à ses activités dans les milieux féminins.

Les Alépins ont contemplé ce phénomène inimaginable chez eux avec un mélange de réprobation et de stupeur. Interrogé par l’un d’entre eux qui avait assisté à un prône du cheykh, Mohammed Saïd Bakhitan – il n’était alors que le chef du Bureau de la Sécurité Nationale du Parti Baath dont il est aujourd’hui le secrétaire régional adjoint – s’est contenté de répondre que, selon le général Izzedin Ismaïl, directeur des moukhabarat de l’Air, qu’il avait questionné à l’occasion d’une réunion de ce Bureau, « le président était parfaitement informé de cette affaire »… Il n’y avait donc plus rien à dire.

L’opération s’est évidemment éventée et les médias du monde entier ont commencé à s’intéresser de trop près au cheykh Abou Al Qaaqaa. Le régime syrien a eu peur que les Américains tentent d’enlever l’intéressé ou le lui réclament. En avril 2006, on a donc profité du départ à la retraite du général Izzeddin Ismaïl et de son remplacement par le chef du service de sécurité de la Garde Républicaine, le général Abdel-Fattah Qoudsiyeh, pour lui mettre un terme. Le cheykh a été convoqué. On lui a fait savoir que son travail était terminé et son contrat dénoncé ».

Abou Al Qaaqaa (deuxième manière)

Il a aussitôt quitté Alep pour Damas. Il a taillé sa longue barbe. Il a jeté aux orties sa longue qamis blanche pour revêtir un élégant costume trois pièces avec cravate. On l’a vu dans les restaurants à la mode et jusque dans des discothèques. On l’a vu fumer le narguileh en poussant la chansonnette en cercle privé. On a vu également ce chantre du jihad lors de colloques organisés sur le thème du « dialogue entre les religions », sous le patronage du cheykh Mohammed Habach, député à l’Assemblée du Peuple et débiteur du régime. « Pour donner le change sur sa disparition du paysage alépin, les services ont fait courir le bruit que, suite à la plainte d’un fidèle de la mosquée dans laquelle il exerçait, il avait été « suspendu » par le ministère des Awqafs. Enfin, pour faire disparaitre l’ensemble des personnes ayant participé à cette opération, son officier traitant, Mohammed Bakkour, a été invité à prendre une retraite anticipée. En remerciement pour sa bonne gestion du dossier, il a été « élu » par ses pairs des services à un poste de député lors des législatives d’avril 2007″.

Pour en finir avec le cheykh Abou Al Qaaqaa, il n’est pas inutile d’indiquer que, dûment recyclé et ayant donné toutes les garanties sur la sincérité de sa conversion à un islam modéré, il a été renvoyé dans sa bonne ville d’Alep pour y prendre la direction du principal établissement d’enseignement religieux, l’Institut Al Khasrawiyeh. Si l’on en croit un autre article du même site Chaffaf Souria (« Qui a tué le cheykh Abou Al Qaaqaa », du 9 octobre 2007), il était donc redevenu absolumenthalal, licite et donc fréquentable. Parallèlement, il a été nommé, tout à fait officiellement cette fois-ci, prédicateur de la mosquée Al Iman. Elle lui a malheureusement été fatale. Il a été assassiné sur ses marches, le 28 septembre 2007, au sortir de la grande prière. Les autorités syriennes n’ont pas eu besoin d’une enquête pour découvrir, ou plutôt elles n’ont pas eu besoin d’enquêter du tout pour annoncer, le jour même, que le cheykh avait été tué par l’un des nombreux jeunes qui estimaient avoir été « trompés » par Abou Al Qaaqaa, dont l’instrumentalisation par les moukhabarat syriens avait été découverte.

La création du Fatah Al Islam et la formation de terroristes du Golfe

Je cite à nouveau :

« Sous la pression et les menaces des Américains, les Syriens ont également été contraints de rendre leur frontière avec l’Irak – un peu… – plus hermétique. Ils ont édifié un mur de sable et de terre sur plusieurs centaines de kilomètres, qu’ils ont pris soin de montrer aux journalistes et aux attachés militaires des pays intéressés, et ils ont manifesté plus de vigilance – ou moins de bienveillance – avec les candidats au jihad dans le pays voisin. Mais ils se sont alors trouvés eux-mêmes confrontés à un problème de taille : que faire avec les moujahidin qui, n’étant parvenus ni à se faire prendre, ni à se faire exploser, ni à se faire tuer en Irak, étaient rentrés chez eux ? Certains avaient été arrêtés et condamnés à plusieurs années de prison par la Haute Cour de Sûreté de l’Etat, pour « mise en péril des relations de la Syrie avec un Etat voisin ». Mais d’autres couraient toujours.

Après avoir étudié le problème sous tous ses aspects, les moukhabarat en sont venus à la conclusion que, s’ils voulaient prévenir toute action de ces jeunes gens contre le régime syrien, tout en profitant de leur volonté d’en découdre avec leskouffâr (athées), il leur fallait trouver des exutoires extérieurs à leurs velléités jihadistes. Ils ont donc pris la décision de faciliter leur regroupement en deux sous-ensembles en fonction des priorités que ces jeunes donnaient eux-mêmes à leurjihad. Ils se sont fait aider pour ce repérage par un certain nombre d’informateurs dans les milieux religieux, généralement des cheykhs acquis au pouvoir en place. Par leur intermédiaire, ils ont regroupé sous l’autorité d’un seul et unique « guide spirituel » ceux dont la priorité était la libération de Jérusalem et de la Palestine occupée. Ils ont fait de même avec ceux qui voulaient avant tout mettre en place un état islamique, imposer le respect de la chari’a et défendre la communauté sunnite.

S’agissant des premiers, les moukhabarat ont demandé aux factions palestiniennes hébergées à Damas et donc soumises à leur influence (le Front Populaire de Libération de la Palestine – Commandement général, le Fatah Intifada…), de les accueillir dans les camps dont elles disposaient au Liban. Ces jeunes gens ne devaient guère leur poser de problème puisqu’ils partageaient avec ces factions un même objectif. Les conditions de leur accueil ayant été préparées, les moukhabaratont mis en scène l’arrestation, avec leur accord, de leur guide spirituel et de quelques membres du groupe. Venant des services mais véhiculée par des intermédiaires de confiance, la rumeur s’est répandue qu’ils avaient tous été repérés, qu’ils étaient recherchés, que les jeunes Syriens n’allaient pas tarder à rejoindre leurs amis en prison tandis que leurs camarades d’autres nationalités seraient remis aux autorités de leurs pays respectifs.

Mais la même rumeur leur indiquait aussi qu’un nouveau mouvement venait de se créer au Liban pour libérer Jérusalem. Il s’agissait d’une dissidence du Fatah Intifada, dont le nom, Fatah Al Islam, indiquait clairement qu’elle était d’inspiration islamique. Ceux qui le souhaitaient pouvaient être mis en relation avec un passeur qui se faisait fort de les aider à gagner le Nord-Liban et de les conduire jusqu’aux camps où ce groupe était en passe de s’implanter sous la conduite de Chaker Al Absi, lui-même libéré des geôles syriennes. Pour les seconds, il leur a été suggéré, s’ils voulaient eux aussi échapper aux poursuites et aux conséquences d’une arrestation, de fuir en direction des camps palestiniens du Sud-Liban et de rejoindre le groupe Jound Al Cham, une formation plus ancienne dont l’ambition était de mettre en place un état islamique.

Chaker Al Absi

Les moujahidin ignoraient évidemment, dans l’un et l’autre cas, que l’acheminement comme l’hospitalité dont ils allaient bénéficier leur étaient assurés par lesmoukhabarat syriens, auxquels ces groupes islamiques étaient liés et par qui ils étaient directement ou indirectement financés. Ils ignoraient également que la décision n’était totalement autonome ni au sein du Fatah Al Islam, ni à la tête du Jound Al Cham, et que les atteintes à la stabilité du Liban, qui visaient en particulier à retarder le travail de la Commission Internationale d’Enquête et la mise en route du Tribunal Spécial pour le Liban, créés pour faire la lumière sur l’attentat contre Rafiq Al Hariri, étaient inspirées si ce n’est organisées et planifiées de l’autre côté de la frontière. Pour perturber davantage les esprits et détourner d’elle les soupçons, la Syrie avait d’ailleurs convaincu certains dirigeants politiques sunnites libanais de contribuer au financement de ces groupes, de manière à parvenir à une sorte d’équilibre de la terreur avec le Hizbollah chiite ».

La propension du régime syrien à « fabriquer » des terroristes islamiques, que ce soit pour servir ses propres objectifs ou pour rendre service à ses amis et alliés, s’est manifestée bien au-delà de l’Irak et du Liban. A la mi-décembre 2008, soit à la veille de la fête nationale de leur pays, les services de sécurité du Bahreïn ont ainsi découvert et démantelé une cellule. Il est apparu que ses membres avaient été formés au maniement des armes et des explosifs dans un camp créé en Syrie par les moukhabarat syriens à l’intention des jeunes chiites originaires de ce pays. Situé près du village de Houjayra, dans un secteur de la Ghouta de Damas proche du lieu saint chiite de Sayyida Zaynab, ce camp accueillait soit de prétendus pèlerins, soit des jeunes qui gagnaient la Syrie via la Grande Bretagne où se trouvait l’organisateur et le financier du réseau. Il avait été ouvert à la demande des Iraniens, pour tenter de contourner la surveillance qui s’exerçait sur les jeunes chiites du Golfe se rendant « pour étude » à Qom, ou séjournant « pour tourisme » dans la Beqaa libanaise.

Localisation de Houjayra

S’agissant des Saoudiens, les modes de recrutement étaient plus variés. Pour compléter les volontaires ayant répondu d’eux-mêmes à l’appel du cheykh Abou Al Qaaqaa, et pour disposer de jeunes originaires de ce pays qui leur permettraient d’impliquer le Royaume wahhabite dans les troubles du Liban, les moukhabarat ont demandé à d’autres cheykhs de contacter leurs homologues saoudiens, de leur faire entrevoir les possibilités de jihad qui continuaient d’exister en Irak et de leur suggérer de leur envoyer des candidats. Mais, le nombre de moujahidin saoudiens ne suffisant toujours pas, il a été complété par l’arrestation, en Syrie, de jeunes touristes sur les lieux de leur villégiature. Les uns ont été pris à Slenfeh, dans la montagne alaouite, d’autres sur la côte, d’autres encore dans certains quartiers chauds de Damas… Certains ont pu se sortir du piège en négociant une rançon avec les moukhabarat, comme s’il s’agissait de simples enlèvements crapuleux. Les autres, accusés de crimes qu’ils n’avaient pas commis, menacés de voir leur réputation salie par la révélation de turpitudes plus ou moins avérées – l’homosexualité en particulier -, et endoctrinés par des apôtres de la guerre sainte infiltrés dans les prisons, ont consenti à apporter leur participation au devoir que représente pour la communauté musulmane la défense des territoires d’islam agressés. C’est ainsi que des jeunes Saoudiens, plus tard arrêtés au nord et au sud du pays du cèdre, ont indiqué avoir été transférés ou poussés à partir au plus vite au Liban, alors qu’ils avaient cru partir pour la Mésopotamie et aller combattre les Américains en Irak…

9 / Manipulation des islamistes en Syrie

A côté des musulmans pieux, nombreux dans un pays qui a donné naissance à un nombre important de penseurs et où les confréries soufies ont un long et riche passé, il existe évidemment en Syrie, comme dans l’ensemble des pays arabes et musulmans, un certain nombre de croyants que l’on regroupe aujourd’hui, en raison de leurs idées et de leurs pratiques, sous le vocable aux contours imprécis d’islamistes. Certains se caractérisent par une religiosité scrupuleuse. D’autres réclament le respect, et éventuellement l’imposition par le pouvoir des règles de la chari’a. D’autres souhaitent le rétablissement du califat. D’autres veulent la mise en place d’un Etat islamique…

Alors que leur présence ne se traduisait, au début des années 2000, par aucun débordement particulier, l’ébullition provoquée dans les esprits par l’invasion de l’Irak, qui venait s’ajouter aux frustrations générées par le blocage de la situation en Palestine, a fourni à certains imams et prédicateurs l’occasion d’élever la voix. Certains l’ont fait, comme on l’a vu, avec la bénédiction – quand ce n’était les encouragements – des moukhabarat. D’autres en ont pris l’initiative à leurs risques et périls. Mais le mouvement est resté dans l’ensemble sous le contrôle des services de renseignements, dont des agents appartenant à plusieurs services assistaient à toutes les prières, ne serait-ce que pour s’assurer que ceux qui prononçaient les sermons du vendredi ne s’éloignaient pas du texte qui leur avait été communiqué par leur ministère de tutelle.

Pour prévenir la contagion, chez eux, de l’instabilité qu’ils tentaient d’entretenir en Irak, les moukhabarat ont veillé, comme on l’a dit, à récupérer, à leur retour, lesmoujahidin de toutes nationalités qui revenaient en Syrie. Même quand ils n’étaient pas mus par un sentiment religieux mais par la solidarité arabe, ce qui était le cas de nombreux nasériens, ils ont été pour la plupart jugés, condamnés et enfermés à la prison militaire de Sadnaya. Certains sont toutefois parvenus à passer entre les mailles du filet, les uns en profitant d’un moment d’inattention des services, les autres en bénéficiant sans le savoir de leur complicité. La stratégie adoptée à leur endroit par les moukhabarat a été exposée par le général Ali Mamlouk, directeur général des Renseignements généraux.

S’étant invité, à la demande de Bachar Al Assad, à un entretien qui réunissait à Damas, en février 2010, un haut fonctionnaire du Département d’Etat américain, Daniel Benjamin, et le vice-ministre des Affaires étrangères, Faysal Miqdad, Ali Mamlouk a tenté de convaincre son interlocuteur de l’intérêt qu’il y aurait pour les Etats-Unis à abandonner toute idée de sanctionner la Syrie. Quoi qu’elle ait pu commettre, mieux valait profiter de son expertise dans le domaine de la lutte contre le terrorisme islamique. Comme les Américains avaient pu le constater au début de la décennie, elle avait une connaissance inégalée des terroristes et des réseaux. Son arme majeure était la « pénétration » des groupes et organisations. Ses agents infiltrés avaient pour mission « d’accompagner » leurs membres. Le « démantèlement » des cellules n’intervenait qu’en dernier recours. Autrement dit, les moukhabaratmanipulaient ces groupes aussi longtemps que cela servait leur stratégie. Ils s’en débarrassaient ensuite.

Avant même que Wikileaks aient rendus publics ces propos, la manipulation des « islamistes » par les moukhabarat était apparue manifeste lors de l’attaque, le 4 février 2006, des ambassades à Damas des pays dont les journaux avaient publié les caricatures du prophète Mohammed. Les services de renseignements n’avaient pas été surpris de voir s’attrouper soudain des centaines de manifestants brandissant des Corans et des portraits de Bachar Al Assad et agitant les drapeaux jaunes du Hizbollah libanais et verts du Hamas palestinien : c’étaient eux qui les avaient convoqués. Ils avaient fait imprimer et placarder aux portes des mosquées des appels qui ne pouvaient émaner de personne d’autre : contrairement à toutes les règles en vigueur en Syrie, ces affichettes ne portaient ni le nom de l’organisation qui appelait au rassemblement, ni celui de l’imprimerie qui avait réalisé le tract. Ils n’avaient pas non plus eu de la peine à trouver les manifestants dont ils avaient besoin : ils les avaient fait acheminer de leurs mosquées de Douma par des cars d’une société appartenant à Rami Makhlouf.

L’ambassade du Danemark en feu (le 4 février 2006)

Ils les avaient laissés jeter des pierres, prendre d’assaut et mettre le feu à la représentation du Danemark, dans le quartier d’Abou Roummaneh. Ils les avaient laissés se rendre en cortège jusqu’à l’ambassade de Norvège, dans le quartier de Mezzeh, pour faire de même. En route, ils les avaient autorisés à faire une halte prolongée sur la place des Omeyyades, en cours de travaux, pour leur permettre de faire provision des pierres dont ils auraient besoin pour la suite de leur programme. Ils les avaient empêchés d’accéder à l’ambassade des Etats-Unis, devant laquelle des Forces de protection du régime avaient été déployées. Mais ils les avaient laissés accéder à l’ambassade de France, étrangement laissée sans surveillance… près de 6 heures après le début du périple des casseurs. Connaissant la réactivité des services syriens, tous ces éléments soulignaient, sans que leurs auteurs cherchent d’ailleurs à s’en défendre, une complète connivence.

La manipulation des islamistes était apparue plus clairement encore dans deux affaires, deux attentats ratés, menés à Damas au début de l’été et à la veille de l’automne suivant. Le 2 juin 2006 à l’aube, un groupe de jeunes gens originaires de la banlieue de Damas avait entrepris d’attaquer le siège de l’Office de la Radio et de la Télévision Arabe Syrienne (ORTAS), situé en bordure de la place des Omeyyades. Malheureusement pour eux, ils avaient été interceptés avant même d’avoir pu pénétrer dans les lieux. Ils étaient de toute évidence attendus. Quatre d’entre eux avaient été abattus, deux blessés et quatre autres arrêtés. En fouillant les sacs qu’ils portaient avec eux, on avait découvert qu’ils détenaient des CD de prêches d’une connaissance : le cheykh Abou Al Qaaqaa. A défaut d’avoir pu être diffusés, si tel était l’objectif de l’opération, ces disques avaient au moins permis d’établir qu’il ne s’agissait ni d’une tentative d’intrusion, ni d’un défi entre jeunes, mais bien d’une opération menée par des « terroristes » et que sa motivation était religieuse…

La seconde affaire, le 12 septembre, s’est terminée aussi tragiquement que la première, du moins pour ses auteurs. Quatre hommes répartis en deux équipes avaient tenté de faire sauter l’ambassade des Etats-Unis. Bizarrement, ils paraissaient ignorer qu’elle était fort mal commode d’accès et de loin la plus fortement protégée de toutes les représentations diplomatiques occidentales à Damas… comme ailleurs. Les ouvreurs, au nombre de trois, avaient débarqué d’une première voiture, pour faire sauter la porte blindée donnant accès à la cour. Ils avaient tiré des rafales de fusils mitrailleurs et lancé des grenades, mais rien n’y avait fait. Le conducteur du second véhicule, qui devait se faire exploser à l’intérieur de l’enceinte, en avait été réduit à déclencher son dispositif de mise à feu à l’extérieur. Mais, manque de chance, celui-ci n’avait pas fonctionné. Le bilan s’était soldé par la mort des quatre individus, dont on devait apprendre bientôt qu’ils composaient une cellule de takfiris. Visiblement, comme le confirme le manque de précaution des démineurs appelés à la rescousse, tout avait été fait pour prévenir de trop gros dégâts…

Attentat contre l’ambassade des Etats-Unis à Damas (12 septembre 2006)

Il n’est pas étonnant que la plupart des tentatives d’attentat imputées à des « groupes islamistes », au cours des années 2000 à 2010, aient été des manipulations des services syriens. Les moukhabarat se trouvaient en effet dans la situation paradoxale de devoir laisser des attentats se dérouler chez eux, pour démontrer concrètement aux Etats occidentaux qu’ils devaient renoncer à ébranler le régime puisque celui-ci, en pointe dans la lutte contre les islamistes, figurait comme eux parmi les cibles de leurs ennemis communs. Mais, dans le même temps, ils devaient empêcher ces attentats d’être meurtriers, surtout quand ils ciblaient des bâtiments occidentaux, pour éviter aussi bien le reproche d’incompétence, qui réduirait à néant l’intérêt d’une coopération avec eux, que celui de collusion.

Au cours de ces mêmes années, les médias syriens ont rapporté un certain nombre d’affrontements et de fusillades entre des membres des forces de sécurité et des éléments armés. Ils ont eu lieu à Hajr Al Aswad, dans la proche banlieue de la capitale, mais aussi près de Maaret Al Numan et ailleurs. Ces échauffourées ne contredisent pas la règle générale mais ils la confortent. Puisque les moukhabaratont pour habitude, selon l’un de leurs chefs les plus en vue, « d’accompagner les terroristes » aussi longtemps qu’ils le peuvent, le recours aux armes de leur part signifie simplement que, pour une raison ou une autre, les groupes ou les hommes sous surveillance ont tenté de prendre leurs distances et de gagner leur autonomie. Il est alors devenu urgent d’agir.

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Visiblement, cette pratique ne s’est pas perdue avec le début de la crise en Syrie, du moins si l’on en croit le site All4Syria, qui se réfère à un rapport du Comité sécuritaire de Homs daté du 30 mai. Pour tenter de disculper les forces officielles ou semi-officielles du régime dans l’affaire de Houla, le comité impute l’opération à des « cellules islamistes, recrutées par la Sécurité militaire pour pénétrer les rangs de l’ASL à Homs et à Rastan, qui auraient échappé aux officiers chargés de les contrôler ». Elles auraient alors rejoint l’ASL pour attaquer tous ceux qui coopèrent d’une manière ou une autre avec l’Etat.

On ne pouvait espérer un meilleur aveu.

Source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/06/11/le-massacre-de-houla-en-syrie-etape-deliberee-dune-strategie-assumee-34/



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