Le migrant est « doublement absent, au lieu d’origine et au lieu d’arrivée ». (Pierre Bourdieu) – publié par Toulouse Syrie Solidarité

Article  •  Publié sur Souria Houria le 8 juin 2015

Etude sur la mémoire des migrants 

Des étudiants à l’Institut d’Études politiques à Toulouse, ont mené, dans le cadre de leurs travaux en atelier de sociologie, une étude sur la mémoire des migrants espagnols et des réfugiés syriens à Toulouse. Cette étude s’est basée sur une série d’entretiens de terrain, avec des migrants espagnols résidant à Toulouse et 4 groupes de réfugiés syriens à Toulouse, de générations différentes allant de jeunes entre 20 ans et 30 ans, jusqu’à des personnes ayant 50 ans. Tous sont arrivés à Toulouse depuis un an ou deux (les réfugiés syriens). 

Nous avons servi de relais à cette étude, permettant la mise en place des rencontres et des entretiens avec les réfugiés syriens.

Cette étude constitue à nos yeux un document très important, qui peut servir de base pour d’autres travaux autour de la migration actuelle du peuple syrien, les fractures et la reconstruction de sa mémoire.
C’est pour cela que nous avons tenu à publier cette étude et nous remercions chaleureusement l’initiative des étudiants de l’IEP de Toulouse, et notamment Fanny Collard, Judith Bligny-Truchot, Coralie Ramdiale et Marie Anière. 

Nous essayons ici de présenter cette étude en la synthétisant. Mais vous pouvez la lire entièrement dans le fichier joint ici. 

– Tous les prénoms des enquêtés ont été changés. 

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Cette étude souligne, dans ses grandes lignes le rapport entre la mémoire individuelle et la mémoire collective, dans le cadre précis des conflits politiques, des guerres, qui obligent les populations à la migration, vécue souvent d’une manière très douloureuse. Comment la mémoire individuelle et la mémoire collective sont étroitement articulées, et quels sont les va-et-vient entre les deux :

«   » Le sentiment que j’ai eu lors du mouvement pour la révolution a été le même que lorsque j’ai donné naissance. » Cette comparaison recueillie durant nos entretiens marque l’essence de notre recherche : la mémoire, individuelle, qui tout en relavant de l’expérience intime peut s’inscrire dans l’espace public, constitue le préalable à la construction d’une mémoire collective ayant vocation à être transmise. » 2

« Notre démarche d’étude s’est inscrite dans une perspective de comparaison générationnelle et culturelle. Le caractère récent de la migration des Syriens permet d’étudier la construction sporadique du récit de mémoire, et d’analyser comment l’histoire de vie d’un groupe se construit et se défait dans l’immédiateté et le traumatisme de la mémoire. »3

Il ressort de cette étude plusieurs éclairages et axes de travail autour du rapport des migrants syriens à l’identité et à la mémoire.

1- Fracture identitaire et double-absence : 

La fracture identitaire naît de la perte des repères après la migration forcée. Les repères dans le pays d’accueil sont fragiles. Les mémoires sont discontinues. L’ensemble de ces éléments constituent cette forme de double-absence dont parle Bourdieu dans la citation que nous avons reportée ci-haut.

«  l’événement du départ correspond à un virage dans la vie de nos enquêtés, prompt à remettre en question leur identité personnelle. La mémoire du passé hante le présent, mais la vie des migrants n’est en rien la même. Lors de l’entretien, Tayssir, Nawal et leurs deux filles se remémorent avec nostalgie les chants de Fairouz, qu’ils écoutaient les matins en Syrie. Cependant ils expliquent qu’ils ne peuvent plus le faire désormais, cette pratique n’ayant plus le même sens pour eux, comme si leurs quotidiens étaient en quelque sorte suspendus depuis leur départ de Syrie. »4

La perte des repères se manifeste également sur le plan professionnel, car ces personnes qui avaient déjà des professions en Syrie, se trouvent parfois dans l’impossibilité d’exercer leurs métiers, par difficulté d’identification au monde du travail en France où leurs compétences professionnelles peuvent ne pas être reconnues dans le contexte du travail ici.

2- Notion de porosité entre l’espace-temps syrien et le nouvel espace-temps toulousain chez les nouveaux migrants 

Il y a un va-et-vient continu entre les deux réalités vécues par les nouveaux migrants syriens. Ils vivent ici leur présent français, mais continuent à avoir des liens avec leurs proches et amis restés en Syrie, et à s’informer de l’actualité des événements via les médias. Cette forme de porosité entre les deux réalités crée parfois une dissociation qui a un impact sur leurs histoires de vie, et qui alimente une forme de double-absence. « Ghiwa (l’une des enquêtés) explique que si son corps est ici, son esprit est en Syrie ». Au total, les migrants, se sentant parfois étrangers en France (…), et absents de leur pays d’origine, ne sont donc ni totalement ici ni totalement ailleurs, et recouvrent ainsi le concept de double absence. »5

3- Toulouse, comme possibilité d’un nouvel ancrage

Toulouse devient au fil des jours le nouveau repère des migrants. Nous pouvons le lire à travers les témoignages comme une histoire qui se construit progressivement.
«Ghiwa a exprimé une grande émotion vis-à vis de la Garonne, car elle lui rappelle le Barada, fleuve principal de Damas près duquel elle vivait en Syrie. Ce fleuve, conté par l’un des chants de Fairouz, a de fait une valeur symbolique et affective pour les Damascènes. Dans les récits de vie, Toulouse semble ainsi constituer le symétrique de Damas, et tient une place tout à fait particulière dans la perception de leur trajectoire par les migrants. Ce territoire devient progressivement leur nouveau repère, parfois un refuge et le point de départ d’une reconstruction mémorielle. »6

Nour (un autre enquêté) déclare :  » Je suis Toulousain  », tout en restant attaché à la Syrie.
L’attachement semble plutôt lié à la ville qu’au pays lui-même.

4- Le départ de la Syrie vécu comme arrachement 

Les Syriens ne sont pas partis de la Syrie par choix. Ils ont été forcés à quitter leur pays par peur d’être tués ou arrêtés par le régime. Ces départs forcés sont vécus comme un arrachement dur, et la migration comme un exil douloureux.
« Pour les réfugiés politiques rencontrés, la migration est donc un exil, rendu encore plus difficile par la participation au mouvement de soulèvement contre le régime de Bachar el-Assad. À cet égard, le témoignage de Mirella est éclairant : « quand la révolution a commencé, j’aimais trop mon pays, j’avais pas l’idée de quitter (…) parce que nous, on a participé au mouvement ». Émerge alors un sentiment d’abandon pour certains liée à leur absence du pays en guerre ; « c’est pour ça je me culpabilise parce que je vois comment je fais ma vie ici et les autres ils meurent, ça me fait trop mal », raconte Amale. Elle rajoute : « «Ce qui me fait mal c’est (silence)…eux ils n’ont pas la chance de vivre…avec un minimum de droits »7

En France, ils ont trouvé la notion de la liberté pour laquelle ils se sont battus en Syrie. Cela crée  des sentiments de culpabilisation vis-à-vis de leurs camarades qu’ils ont laissés là-bas.

Le déchirement vécu par le départ forcé, le va-et-vient entre le passé et le présent, cette porosité dont on parlait ci-haut, constituent autant d’éléments qui empêchent la réelle construction d’une mémoire individuelle chez les migrants syriens. Leur mémoire est étroitement imbriquée dans la mémoire collective du « peuple syrien » dont ils parlent souvent, via le vécu de la Révolution.
« La révolution en Syrie paraît être un tournant dans l’histoire de ce pays, mais cela vaut aussi pour l’histoire personnelle des acteurs, dont le récit reflète cette fracture, et celle liée au départ. »8

5- Mémoire de la violence 

La mémoire est sélective. Elle est le fruit d’un « bricolage » selon les termes de Roger Bastide. 9
Ainsi, chez les migrants syriens, « ce sont les souvenirs violents qui remontent en premier. Quand, lors de l’entretien collectif avec sa famille, Nawal prend la parole pour nous raconter ses souvenirs, le premier qui remonte à la surface est celui de la fois où le minibus dans lequel elle se trouvait est assailli par les balles, dont une est reçue par une femme assise à côté d’elle.»10
Cependant, ils ne peuvent pas évoquer tous les souvenirs violents qu’ils ont vus ou vécus. « Lorsque l’individu a vécu des violences extrêmes, l’indicible prend une part importante dans la mémoire. »11

L’étude se termine par ce constat : l’existence d’ « une synergie des initiatives individuelles et collectives pour concurrencer la mémoire officielle véhiculée par les médias. Dans chacun des entretiens réalisés, les enquêtés font part de leur déception vis-à-vis du traitement français de la situation en Syrie par les médias, trop centré sur Daech, biaisé, et négligeant les conditions de vie et les initiatives des civils. Amale tient ainsi à nous rappeler que les premières manifestations et révoltes des Syriens étaient pacifiques. »12

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1- Pierre Bourdieu, dans la préface à l’ouvrage de de Abdelmalek SAYAD : «  La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré », Seuil, 1999.
2,3 – Etude, page 1.
4- Idem, pages 6-7.
5,6- Idem, page 7.
7- Idem, page 8.
8- Idem, page 9.
9-  BASTIDE Roger, « Mémoire collective et sociologie du bricolage », Paris, dans L’Année Sociologique vol.21, p.65-108, 1970.
10,11, 12 – Etude page 10.

 

source : http://toulousesyriesolidarite.blogspot.fr/2015/06/le-migrant-est-absent-au-lieu-dorigine_1.html

date : 01/06/2015



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