Le penseur palestinien Salameh Kileh chassé de Syrie par le champion de la résistance arabe à Israël – par Igance Leverier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 23 mai 2012

Le lundi 14 mai, les services de renseignements syriens ont expulsé de Syrie vers la Jordanie le penseur palestinien Salameh Kileh, qui vivait à Damas depuis une trentaine d’année. Ils l’avaient arrêté, dans la nuit du 23 au 24 avril, à son domicile de Masbaq al San’ (les « Préfabriqués ») du quartier de Masaken Barzeh. Deux semaines plus tard, ils l’avaient transféré à l’Hôpital Tichrin, un établissement hospitalier dépendant de l’Armée où un étage complet (le 6ème) est dévolu, depuis le début du soulèvement, au traitement des détenus sévèrement torturés dont le régime ne tient pas à porter la responsabilité du décès. Salameh Kileh avait déjà perdu la moitié de son poids… Arrivé par avion à Amman, il y a été hospitalité. Il pourrait, dans quelques jours ou quelques semaines, rejoindre la France où il est traité pour un cancer depuis 2001.

Né en Palestine à Bir Zeït en 1955, Salameh Kileh a fait des études de Sciences politiques à l’Université de Bagdad, d’où il a été diplômé en 1979. Installé en Syrie et marié à l’architecte Nahed Badawiyeh, elle-même détenue durant plusieurs années pour appartenance au Parti de l’Action Communiste, il a été arrêté à plusieurs reprises du temps de Hafez Al Assad. Avant sa dernière arrestation, il avait passé au total près d’une dizaine d’années dans les geôles syriennes. Les autorités de son pays d’accueil supportaient mal sa dénonciation des accommodements qui permettaient à certains régimes arabes d’exploiter la cause palestinienne pour faire de la surenchère et se maintenir indéfiniment au pouvoir au détriment des droits, des libertés et du bien-être de leurs peuples.

Marxiste convaincu, engagé dès son plus jeune dans la résistance palestinienne, Salameh Kileh est l’auteur de plus d’une vingtaine de livres et de dizaines d’articles parus dans divers revues et journaux arabes. La majorité de ses travaux portent sur la situation et les défis de la gauche actuelle dans le monde arabe. On peut mentionner, parmi ses publications les plus récentes : La problématique du mouvement nationaliste arabe (2005), Le projet sioniste et la question palestinienne. Dimensions prospectives (2004), La mondialisation présente : mécanismes de reproduction du modèle capitaliste (2004), Les problèmes du marxisme dans le monde arabe (2003). Affaibli par sa maladie qui l’avait conduit à plusieurs reprises aux portes de la mort, il avait été obligé, au cours des dernières années, de restreindre ses activités. Mais il ne les avait jamais interrompues et il n’avait pas cessé de parler et de prendre position.

Depuis le début de la révolution en Syrie, Salameh Kileh avait exprimé son soutien aux revendications des classes populaires en quête de dignité, de justice et de liberté, qui se dressaient contre le régime en place pour dénoncer la corruption, la confiscation du pouvoir et le détournement à des fins privées des ressources de l’Etat. Mais, attentif aux dimensions régionales et internationales que le conflit ne pouvait manquer de prendre, il avait exprimé le souhait, en participant par exemple à la réunion du Sémiramis, le 27 juin 2011, qu’un dialogue puisse se nouer entre le régime et la contestation pour parvenir à une solution prévenant une intervention étrangère.

Comme il est de règle en Syrie, où les services de renseignements disposent des individus à leur convenance, en fonction de leur appréciation particulière de la menace qu’ils représentent pour la sécurité du régime… quand ce n’est pas contre leurs propres intérêts, on ignore les raisons précises – s’il y en a … – de l’arrestation puis de l’expulsion de Salameh Kileh. On notera seulement que, dans ses derniers articles, le penseur n’avait pas ménagé ses critiques à la Russie, principale alliée de la Syrie dans la crise en cours. Il avait qualifié le positionnement de Moscou, hostile aux attentes et aux droits des classes populaires qui tentaient de se faire entendre en descendant dans les rues, « d’impérialiste et de stupide ».

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En autorisant ses moukhabarat à procéder à l’arrestation, à la torture puis à l’expulsion de Salameh Kileh, Bachar Al Assad a ajouté une nouvelle infamie à la liste déjà longue des agissements sur lesquels une partie de la population syrienne attend avec impatience qu’il rende un jour des comptes.

Il a montré que, lorsqu’il était sûr de son impunité, son régime « progressiste » n’hésitait pas à s’en prendre à un intellectuel, dont le combat strictement politique n’avait jamais été dirigé contre lui, mais qui englobait évidemment la Syrie dans ses critiques lorsqu’il faisait du renouveau de la gauche arabe l’une des conditions nécessaires à la solution de la cause palestinienne.

Il a confirmé que son régime, enclin à toutes les surenchères verbales pour se poser en « ennemi d’Israël », n’était prêt à accueillir dans son pays les Palestiniens que dans le mesure où, membres du Hamas ou idéologues de gauche, ils fermaient les yeux sur ses agissements les plus contraires aux principes de la démocratie et des Droits de l’Homme, et lui apportaient sans barguigner le soutien sans condition qu’il exigeait d’eux en échange.

Il a permis de constater que, réputé « impitoyable pour les islamistes », son régime était moins dérangé par les fanatiques prêts à faire le coup de feu au sein d’organisations terroristes, qu’il relâchait de ses prisons en toute connaissance de cause pour infléchir le cours de la révolution… comme il avait jadis tenté de s’opposer grâce à eux aux Américains en Irak, que par les intellectuels qui avaient la plume pour seule arme et croyaient au pouvoir de conviction de la réflexion.

Il a donné une nouvelle démonstration que son régime « reformateur » ne recherchait nullement des partenaires, disposés à collaborer à de véritables réformes et à prendre leur place dans une prétendue nouvelle époque de l’histoire de la Syrie, mais uniquement des affidés, des clients, des bénis oui-oui, comme si le poids du nombre lui importait davantage que le manque de conviction et la faiblesse de l’engagement.

Il a enfin confirmé, en procédant à cette expulsion quelques jours après l’arrestation à Damas, le 12 mai, d’une dizaine de jeunes Syriens réunis au pied de la statue de Saladin, libérateur historique de la Syrie face aux croisés, sous le slogan « Arrêtez de tuer. Nous voulons édifier une patrie pour tous les Syriens », que son régime redoutait d’avantage ceux qui appelaient à une solution pacifique que ceux qu’il pouvait combattre les armes à la main.

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On aurait souhaité que cette nouvelle épreuve imposée à Salameh Kileh trouve un écho parmi ceux qui, en France en particulier, prétendent apporter leur soutien aux légitimes revendications des Palestiniens.
Ils étaient restés étrangement silencieux lorsque le régime de la « résistance et de l’obstruction aux projets impérialistes » avait chassé de Syrie, en 2007, le Dr Ghazi Olayan, un médecin palestinien né au Koweït, dont le seul tort était d’être le mari de Fida Al Hourani, élue présidente de la Déclaration de Damas pour le Changement National Démocratique.
Ils n’ont pas bronché lorsque le régime syrien, au début des troubles, en 2011, a organisé deux excursions mortelles sur les hauteurs du Golan syrien occupé, de manière à convaincre les Israéliens des risques qu’ils encourraient en encourageant le mouvement de contestation en Syrie.
Ils ont observé un total mutisme sur l’attaque, par des proches des victimes de ces deux aventures, des officines damascènes des factions palestiniennes qui ne voient de solution à leur cause nationale que conformes aux intérêts syriens.
Ils ont évité de faire le moindre commentaire lorsque Khaled Mechaal, chef du bureau politique du Hamas, constatant que les attentes de la population syrienne vis-à-vis du pouvoir en place n’étaient guère différentes de celles des Palestiniens vis-à-vis des autorités d’occupation de leur pays, avait pris ses distances avec la Syrie dans lequel il avait été accueilli depuis plus d’une douzaine d’années.

Ils confirment aujourd’hui, avec ce nouveau reniement, ce que tout le monde savait déjà. Guère différents du régime syrien dans leur mode de fonctionnement et prêts à user de tout pour faire marcher leur business, ils ne manifestent leur « soutien » à la cause palestinienne que dans la mesure où celle-ci apporte de l’eau au moulin de la seule chose qui les préoccupe au fond : leur anti-impérialisme. Quant à la liberté et à la dignité des populations soumises aux diktats de régimes illégitimes et corrompus, avides de se débarraser de ceux qui les oppressent parfois depuis des décennies, ils n’en ont finalement rien à faire.

source: http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/05/22/le-penseur-palestinien-salameh-kileh-chasse-de-syrie-par-le-champion-de-la-resistance-arabe-a-israel/



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