Le peuple syrien est en train de se construire – Entretien avec Meyar Al Roumi

Article  •  Publié sur Souria Houria le 12 août 2011

Malgré les pressions internationales qui se sont accrues contre le régime de Bachar al-Assad, la répression sanglante du soulèvement qui a débuté à la mi-mars en Syrie, se poursuit et a déjà fait des milliers de morts. Pien que le vendredi 5 août 2011, 22 (certaines sources parlent de 28) personnes ont été tuées par les forces civiles. Mais pour Meyar Al Roumi, cinéaste syrien installé en France, et que nous avions déjà rencontré en mars 2011, c’est « un mal qui fait un bien ».

Manifestation d’opposants syriens à Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, le 5 août 2011 (capture d’écran d’une vidéo YouTube).

Entretien avec Meyar Al Roumi

08.08.2011 Propos recueillis par Camille SarretCertains

observateurs disent que le mouvement d’opposition a mûri au fil des manifestations. Faites-vous le même constat? 

 Oui, tout à fait. Les manifestants avaient au début des slogans vagues réclamant le respect et la dignité et s’abstenaient d’en demander plus. Mais au fil des semaines, ils ont appris à s’organiser et les slogans ont changé dans le fond comme dans la forme. Quand le régime parle de « guerre confessionnelle », les manifestants répliquent par « nous sommes tous unis »…  Quand par exemple en défilant dans la rue ils passent devant une église,  leur slogan change pour rejeter le risque de guerre civile entre groupes religieux qu’agite le régime. Les manifestants contournent efficacement un par un les obstacles que le régime dresse face à eux. Quand ils n’ont plus accès à Internet, ils se passent des petits papiers dans les maisons pour donner les rendez-vous. Ils ont aussi beaucoup d’humour et d’ironie comme le montrent des vidéos qui tournent en dérision des discours de Bachar. Ce sont des gens déterminés qui savent ce qu’ils veulent : faire tomber le régime. Aujourd’hui en Syrie, on ne peut pas sortir dans les rues sans avoir à l’esprit qu’on peut mourir et ne plus revenir. Malgré tout, les manifestants sortent encore et toujours.

C’est un mouvement sans meneur.  N’est-ce pas un inconvénient pour préparer « l’après Bachar » ?

Le meneur c’est le peuple et il est en train de se construire sur le plan politique depuis le début des manifestations. Les manifestants sont de plus en plus nombreux et unissent leurs revendications pour répondre aux besoins et demandes de tous et ainsi attirer un maximum de gens à leurs cotés. Tout est en mouvement constant. C’est pour cela que les analystes politiques ont tant de mal à cerner ce mouvement révolutionnaire. Aujourd’hui nous réclamons tous que les tueries s’arrêtent et que le gouvernement prenne conscience qu’il n’a plus de légitimité et n’est plus en mesure de répondre aux demandes des manifestants. Mais c’est aussi un épouvantable mal pour un bien. Paradoxalement le fait que cela dure permet au peuple syrien, y compris à l’opposition, de construire un mouvement bien plus solide, capable de mener le renversement du régime en cherchant a proposer des idées politiques convaincantes, qui répondent au besoin d’un pays nouveau, ou au moins, à faciliter la transition.

Les opposants historiques des partis politiques syriens n’ont-ils pas un rôle à jouer ? 

En 50 ans de dictature, les partis d’opposition sont devenus très faibles à l’intérieur comme à l’extérieur de la Syrie. Ils avaient par conséquent déjà perdu toute crédibilité  auprès du peuple.
Les opposants historiques tirent leur honneur de leur passé. Tout le monde respecte ceux qui ont passé 2, 5, voire 10 ans et plus dans les geôles syriennes… mais cet honneur ne suffit pas pour répondre aux attentes actuelles du peuple. Quand les manifestations ont débuté à la mi-mars, les opposants historiques ont été dépassés par les événements. Ils ne savaient pas comment réagir à ce mouvement si spontané et n’émergeant pas de leur rangs. Il leur a fallu trois mois pour organiser une réunion. Même si celle-ci a abouti a une proposition concrète de transition pacifique au régime, j’ai eu le sentiment à cette occasion que les opposant et intellectuels syriens ne faisaient pas confiance au peuple qui manifeste. Ils semblent sous-estimer ses capacités d’analyse, de réflexion et d’innovation. De mon point de vue, c’est du mépris de l’intelligence de l’autre.
Ce manque de confiance, couplé au retard des opposants à s’unir a fait que beaucoup de gens du pays ne se reconnaissent pas encore dans les revendications de la rue, ou restent trop sceptiques pour y participer. Au final, toutes ces lenteurs et hésitations font ralentir le mouvement de libération.

Des groupes religieux fondamentalistes ne commencent-ils pas à peser sur le mouvement d’opposition ? 

Comme on dit en arabe, les islamistes tentent de « monter sur le dos » de la révolution pour qu’elle aille dans le sens qu’ils souhaitent. C’est assez logique. Tout le monde veut que ce soit SA révolution. Les révolutionnaires résistent. Les religieux extrémistes restent minoritaires et n’arrivent pas à prendre le contrôle du mouvement.

Le cinéaste syrien Meyar Al Roumi

Avez-vous le sentiments que les manifestants sont en attente d’une intervention de la communauté internationale ?Il est vrai qu’une partie des Syriens souhaitent que le monde réagisse pour leur venir en aide. Mais la majorité reste opposée à une intervention militaire extérieure.  Devant jongler avec ses propres intérêts, la communauté internationale a mis des mois à formuler une déclaration contre Bachar…  Ce qui a permis à Bachar de gagner du temps et de repousser sa chute. Or, gagner du temps pour durer encore un peu plus c’est ce que fait le régime depuis 50 ans. Mais cette fois-ci il, cherche à faire sombrer le pays dans la terreur pour faire reculer les manifestants…( ici on peut parler d’une guerre du temps … !)

Que pensez-vous de la ligue arabe qui reste relativement muette face à la répression menée par le régime ? 

La Ligue arabe a tout de même un peu réagi.  Mais pour moi, de toute façon, c’est une coquille vide. Qu’importe sa position. Elle n’a en réalité aucune force. Quand le Qatar décide que sa chaîne d’information Al Jazeera  ne va plus épargner Bachar, c’est dix fois plus important que les déclarations de la Ligue arabe.

Considérez-vous aujourd’hui, avec tous les morts qui s’accumulent, que votre pays est désormais en guerre ?



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