« Le peuple veut renverser le régime » : slogan arabe multiple – Par Jean-Pierre Filiu

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 avril 2012

Publié le 14/03/2011 à 04h08

« Le peuple veut renverser le régime ». Cela fait des semaines que des millions d’Arabes clament ce slogan à pleins poumons. Certains en ont eu le crâne brisé, d’autres la poitrine transpercée, mais cela ne les a pas arrêtés, loin de là, car les funérailles des victimes désarmées sont devenues l’occasion de manifestations encore plus intenses, encore plus nourries, à Kasserine ou à Alexandrie, et les nervis ont encore tiré, et les protestataires ont continué leurs marches, et Ben Ali a fui, et Moubarak s’est retiré.

« Le peuple veut renverser le régime ». La faiblesse de cette traduction française est que, même en reprenant son souffle entre le « veut » et le « renverser », afin de mieux exhaler son rejet du « régime », cela reste assez plat. Essayez en arabe, lancez-vous et scandez Ach-chaab yourid isqât al-nizâm, une fois, deux fois, voilà, avouez que cela claque tout de suite plus fort, imaginez vous dans les rues de l’hiver arabe, multiple et exalté, un et déjà « peuple ».

Nul ne sait qui a lancé le premier ce cri de révolte frontale, car le nizâm est le « régime », mais aussi le « système », tout ce système du parti-Etat, du flicage omniprésent, du racket institutionnalisé, ce système qui a dépouillé chaque individu face à l’impunité des puissants, ce système que Kadhafi a poussé à sa plus extrême brutalité sous le nom orwellien de « pouvoir des masses ».

Comment s’étonner dès lors que le premier acte de l’insurrection populaire en Libye fut de se libérer de l’emblème de tant d’infamie et de hisser le drapeau d’avant le cauchemar ?

Ach-chaab yourid isqât al-nizâm. Chaque cortège sait parfaitement le régime qu’il vise en lui opposant ce refus, c’est « son » régime et non celui du voisin, il n’y aura pas d’effet domino, mais des peuples en marche, chacun à son rythme, et si la voie de la réforme est possible, elle sera naturellement saisie.

Il suffit de changer un mot

« Le peuple veut réformer le régime », répètent les manifestants en Jordanie, à l’instigation des Frères Musulmans, paniqués à l’idée d’une dérive révolutionnaire. Au fond, il suffit de remplacer isqât par islâh et le tour est joué. Au Palais désormais de « réformer » et les tribus, loin de jouer l’ordre contre le mouvement, poussent à ne pas tarder.

Au Liban, les manifestants n’ont pas substitué un mot, ils en ont rajouté un : « Le peuple veut renverser le régime confessionnel » (ta’ifi). C’est assurément légitime, après tout comment espérer s’épanouir en ce siècle si on demeure prisonnier d’un grand marchandage entre les chefs de clan et les seigneurs de la guerre de chacune des communautés, mais cela déséquilibre le slogan, cela sonne apprêté et, d’ailleurs, cela mobilise relativement moins.

Voilà comment le Liban, autrefois à la pointe de la militance arabe, se retrouve décalé. Cela n’aura sans doute qu’un temps.

Le pendant du slogan au nom du peuple est l’injonction lancée au dirigeant en un percutant impératif : « Dégage » (Irhâl). Pour que la nation recouvre sa dignité, il faut que l’être qui l’a dévoyée disparaisse. Il se croyait éternel, il se prolongeait en président à vie, il installait ses rejetons en héritiers, eh bien c’est fini, juste fini, khalass, et ce point final signifie en arabe aussi le « salut ».

Car cette fin du régime prédateur est le début de la renaissance et chacun mènera à sa guise cette réappropriation, cette reconstruction. Le soulèvement démocratique se garde à cet égard de reproduire en miroir la violence et la personnalisation du « régime » qu’il combat.

D’abord cette intifada populaire se veut civile et pacifique, elle n’a pas dévié de cette voie malgré les centaines de morts en Tunisie ou en Egypte, et il a fallu le déchaînement de la terreur de Kadhafi pour que la protestation libyenne bascule dans la lutte armée. Le paternalisme insultant de Ben Ali et de Moubarak jusque dans leurs dernières interventions télévisées n’a fait qu’exacerber la détermination de l’opposition : qu’ils « dégagent » au plus vite et, le moment venu, que la justice fasse son œuvre.

Pas de sauveur suprême

Mais les révolutionnaires de 2011 savent bien que Kadhafi fut ovationné après son putsch de 1969, que Ben Ali fut porté aux nues, y compris par les islamistes, après son « coup d’Etat médical » du 7 novembre 1987 contre l’octogénaire Bourguiba. Et ceux qui ont mis leur vie en jeu pour « renverser le régime » ne veulent pas remplacer un « sauveur de la patrie » par un autre.

Tant pis pour tous les commentateurs qui cherchent une tête dans ces mouvements dont la force majeure est la discipline collective.

L’imposante « place du 7 novembre » a été rebaptisée à Tunis « place Mohammad Bouazizi », en hommage à l’humble chômeur dont le sacrifice a enflammé la Tunisie, puis le monde arabe. En célébrant ces héros autrefois anonymes, le soulèvement démocratique rompt avec le culte du chef, du zaïm, du qaïd, du raïs, qui a tant stérilisé la politique arabe. C’est un authentique « renversement » de la perspective politique, du sommet vers la base.

En refusant le meurtre du « père » auto-proclamé de la nation, l’intifada de 2011 aspire à conjurer le cycle des règlements de compte et à libérer le peuple des vendettas menées, certes en son nom, mais toujours à ses dépens. Et c’est peut-être la dimension la plus radicale de cette révolution, faire mentir la fatalité pour enfin s’émanciper. On n’a pas fini d’entendre : Ach-chaab yourid isqât al-nizâm.

Source: http://blogs.rue89.com/2011/03/14/le-peuple-veut-renverser-le-regime-variations-arabes-autour-dun-slogan-194814



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