« Le régime de Bachar al-Assad efface l’identité du peuple syrien » – ropos recueillis par Juliette Deborde

Article  •  Publié sur Souria Houria le 8 mai 2016

Plusieurs sites archéologiques syriens ont été détruits et pillés. Taghrid Al Hagli, ministre de la culture de la coalition, dénonce une volonté délibérée du régime. Interview.

90% du patrimoine culturel syrien est aujourd’hui menacé de destruction, de vol et d’éparpillement, mettait en garde en septembre dernier le Metropolitan Museum of Art de New York. Plusieurs sites archéologiques classés au patrimoine mondial de l’humanité ont même subi des dommages irrémédiables. En 2011, l’Unesco avait lancé une page Facebook pour recenser les sites et les musées en péril. Taghrid Al Hagli, ministre de la culture de la coalition syrienne, était en visite officielle à Paris mercredi 30 avril, pour alerter du danger encouru par le patrimoine historique syrien. Pour elle, c’est l’identité même de son peuple qui est menacée.

La destruction, est-ce un « effet collatéral » de la guerre civile, où est-elle orchestrés par le régime ?

– Le régime de Bachar el-Assad vise délibérément les sites historiques, et accuse l’armée libre des destructions. En détruisant le patrimoine, il efface aussi l’identité du peuple syrien. Depuis 2011, les explosions et les bombardements à l’aveugle ont touché tout le patrimoine syrien, et en particulier les mosquées et les églises. La Grande Mosquée d’Alep a été détruite, et le vieux souk d’Alep a été brûlé, alors qu’il est classé au patrimoine de l’humanité. Certains sites sont aussi utilisés à des fins militaires : l’armée est postée dans la citadelle du Krak des Chevaliers, et dans la forteresse de Salah El-Din, près de Lattaquié.

Le pillage aussi est organisé par le régime, épaulé par des groupes armés venus de l’extérieur. Des musées ont été vidés. On a constaté au moins 10.000 fouilles illégales dans le pays, visant à piller les richesses archéologiques. Certains habitants participent aussi à ses pillages, parce qu’ils n’ont pas le choix, mais on essaye de les inciter à les restituer aux autorités.

Comment agissez-vous concrètement pour protéger le patrimoine culturel syrien ?

– Le gouvernement par intérim a créé le mois dernier un groupe de travail (task force) dédié à la sauvegarde du patrimoine. C’est une véritable organisation institutionnelle, qui a pour mission d’organiser la surveillance, la préservation, la conservation et la restauration du patrimoine syrien. On a déjà visité l’Espagne, la Belgique, l’Allemagne, pour sensibiliser les pays étrangers, coordonner le travail des associations et des ONG, recruter des experts, lever des fonds.

On a plusieurs projets en cours, comme la création d’un endroit sécurisé pour rassembler les pièces archéologiques. Il faut aussi changer les portes des musées et y installer des systèmes de sécurité pour sauver ce qu’il reste. Il faut aussi sensibiliser les acteurs du marché de l’art, pour qu’ils n’alimentent pas le marché noir. Et surtout, réimplanter la culture syrienne dans les zones libérées. Il y a beaucoup de temps à rattraper, tout est encore à faire ! C’est un travail énorme, mais on peut y arriver.

On sait que la communauté internationale peine à agir pour sauver les civils syriens. Ne craignez-vous que la sauvegarde du patrimoine culturel ne soit pas vraiment une priorité ?

– Non, je pense que la communauté internationale est sensibilisée à cette question. Certaines organisations humanitaires ont pour mission de sauver les vies, d’autres organisations sont chargées de la sauvegarde du patrimoine. L’un n’empêche pas l’autre ! Evidemment, on veut sauver les femmes, les enfants, mais aussi l’identité syrienne, son archéologie, son histoire, sa civilisation. Une fois, un homme est venu nous voir, avec des photos d’une bibliothèque contenant des manuscrits vieux de 1.600 ans. Ils avaient tous été brûlés. On en a pleuré. C’était comme si on tuait un enfant sous nos yeux.

Il faut que la communauté internationale fasse pression sur le régime de Bachar el-Assad, pour que son armée évite à tout prix les sites archéologiques et historiques. Certains sites, comme celui de Palmyre, ont été aux trois quarts détruits. Il y a urgence. Il faut intervenir rapidement, sinon on peut tout perdre. Le régime de Bachar el-Assad est en train de détruire son peuple, ses pierres et sa civilisation.

 



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