Le régime syrien pleure sur le sort des chrétiens mais les emprisonne et les tue quand ils s’opposent à lui

Article  •  Publié sur Souria Houria le 4 octobre 2014

Il est plus qu’affligeant de constater que, 40 mois après le cri de colère des habitants de Daraa, les apologistes du régime syrien se montrent aussi aveugles que le premier jour sur la réalité du système en place en Syrie. Ils continuent de privilégier comme angle d’attaque de la crise dans ce pays « la situation des minorités confessionnelles« . Ils refusent d’admettre que Bachar al-Assad ne protège pas plus les chrétiens que les alaouites, les druzes ou les ismaéliens, et que, comme le confirme la Constitution de 2012 faisant de « l’islam la religion du chef de l’Etat », sa prétendue « laïcité » n’est que de façade. Ils ne voient pas que, si le même Bachar al-Assad affecte de prendre en considération le sort de ces minorités pour gagner la sympathie des « nations chrétiennes », et avait fait du général Dawoud Rajha, le 8 août 2011, son ministre de la Défense pour « rassurer » ses concitoyens chrétiens, il n’hésite jamais à emprisonner les Syriens de toutes confessions qui refusent de lui faire allégeance et de taire les critiques que leur inspirent ses agissements

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Walid al-Moallem : Que prendre avec moi pour la Conférence de Genève ? Bachar al-Assad : Cette fois-ci prend la croix. On va jouer la carte des chrétiens. Celle des Palestiniens est grillée depuis le siège du camp du Yarmouk (Caricature de Yaser Abou Hamed)

Au moment où 26 organisations de défense des Droits de l’Homme publiaient, le 2 octobre, un appel à la remise en liberté immédiate de l’avocat Khalil Maatouk, membre de la communauté grecque orthodoxe, arrêté deux ans plus tôt jour pour jour et maintenu depuis lors au secret le plus absolu pour avoir persévéré dans la défense et parfois payé de sa poche la caution des détenus d’opinion, des révolutionnaires… et donc des « terroristes », on apprenait que l’activiste et militant politique Bassam Ghayth, membre de la communauté syriaque, était décédé en prison des suites de ses tortures.

Arrêté à la fin des années 1980 et longtemps enfermé à la prison de Sadnaya pour son appartenance à la branche dite « Bureau politique » du Parti communiste syrien, dirigée par l’avocat Riayd Turk, Bassam Ghayth était originaire de la ville de Yabroud, dans le Qalamoun. Il avait été emprisonné le 20 avril 2014, soit à la veille de la fête de Pâques. Arrêtée en même temps que lui, sa sœur avait exprimé, en recouvrant la liberté dix jours plus tard, les craintes que lui inspiraient les traitements réservés à son frère. Elle n’avait pas tort : sa famille apprenait en effet indirectement, quelque temps après, que Bassam n’avait pas supporté les tortures physiques et psychologiques qui lui avaient été imposées par ses geôliers de la branche al-Mintaqa de la Sécurité militaire à Damas. Le 24 septembre dernier, ses proches ont reçu un coup de téléphone leur indiquant que Bassam était décédé d’une « crise cardiaque », sans autre précision, et ont été invités à venir récupérer ses papiers personnels. Ils n’ont pu ramener avec eux sa dépouille. Elle avait déjà été enterrée dans un lieu qui ne leur a pas été précisé…

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L’activiste politique Bassam Ghayth

A l’attention du maire de Béziers, qui a jumelé sa ville avec Maaloula parce qu’elle est l’une des dernières cités à parler l’araméen, langue de Jésus le Nazaréen, et qui entend se rendre dans quelques jours en Syrie pour apporter son soutien aux chrétiens syriens, cette nouvelle affaire est l’occasion de rappeler plusieurs vérités.

La première est que, si la population chrétienne de Maaloula est tombée à 2 000 habitants à la veille du mouvement de protestation populaire contre Bachar al-Assad, ce n’est pas aux persécutions de ses voisins musulmans qu’elle doit cette diminution drastique. Comme l’érosion du nombre des chrétiens de Syrie, passés de quelque 15 % de la population en 1953 à environ 5 % au milieu de la première décennie des années 2000, elle le doit à la fois à une moindre natalité et au sentiment des chrétiens, victimes comme les autres Syriens du régime ultra-sécuritaire de Hafez al-Assad puis de la politique discriminatoire et des choix économiques de Bachar al-Assad, qu’ils n’avaient plus leur place dans leur pays.

La seconde est que, si le régime s’est évertué depuis le début du soulèvement populaire à rechercher le soutien des minorités confessionnelles et ethniques à l’intérieur et à se présenter en « protecteur des minorités » à l’extérieur, grâce au relais de quelques religieux des deux sexes ayant abandonné le service de Dieu pour le culte de César, il n’a jamais fait montre de la moindre clémence pour les membres de ces mêmes minorités, y compris de la minorité chrétienne, lorsqu’ils joignaient leurs voix à celles des autres Syriens pour réclamer plus de droits et de libertés.

L'une des victimes chrétiennes photographiées par César

L’une des victimes chrétiennes photographiées par César

Au sein des communautés chrétiennes, la liste de ses victimes est plus longue que celle des groupes radicaux, Front de Soutien et Etat islamique compris. Elle est faite en majorité d’anonymes, dont certains, comme Bassam Ghayth, ont perdu la vie au fond de ses geôles, les uns du fait des tortures, les autres de la privation prolongée de nourriture. Mais ils sont hautement représentés par les martyrs emblématiques que sont :

– Basel Chehadeh, tué le 28 mai 2012 dans un bombardement du quartier de Bab Sba’a à Homs, où il était revenu vivre pour documenter avec sa caméra les exactions des forces du régime et pour transmettre à d’autres jeunes Syriens ses compétences de cinéaste ;

– Housam Mikha’ël al-Mourra, tué le 24 février dans le quartier d’al-Hamediyeh à Homs, alors qu’il venait de rejoindre les rangs de l’Armée syrienne libre ;

– le père Basilios Nassar, tué le 25 janvier 2012 par un franc-tireur pro-régime dans le quartier d’al-Jarajima à Hama, alors qu’il se portait une nouvelle fois au secours de blessés gisant sur la chaussée ;

– le soldat ‘Ahed Tarmouch, abattu le 26 février 2012 par un officier de la Direction générale des Douanes à Damas, pour avoir affirmé à ses camarades que la version du pouvoir concernant la mort du prêtre était délibérément mensongère ;

– Hatem Hanna, tué lors d’une manifestation contre le régime organisée à Banias le 13 avril 2011…

Bachar al-Assad n’est pas plus le « protecteur des minorités » en Syrie que les membres de son armée ne sont les « protecteurs des maisons ». Pour l’un et pour les autres il s’agit là de titres usurpés. Seule la démocratie permettra aux chrétiens, comme aux autres Syriens, de se sentir chez eux et en sécurité en Syrie. Il leur appartient pour ce faire, non pas de s’en remettre à celui qui les infantilise en prétendant assumer seul toutes les responsabilités et en leur imposant ses choix, mais, comme des dizaines d’opposants membres de leurs communautés, de se mobiliser au côté des membres des autres minorités et de la majorité sunnite qui renvoient dos-à-dos l’Etat islamique d’Abou Bakr al-Baghdadi et « l’Etat de Barbarie » de Bachar al-Assad, de manière à peser eux aussi sur le cours des choses.

La Syrie future sera certainement différente de ce que les chrétiens du pays espèrent. Mais seuls pourront le déplorer ceux qui, en militant aujourd’hui dans les rangs de formations démocratiques ou d’organisations de la société civile au lieu de s’en remettre à Bachar al-Assad et d’attendre en « pleurant sur les ruines », auront fait ce qui est en leur pouvoir pour qu’elle corresponde au moins aux aspirations de la majorité des Syriens.

Source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/10/03/le-regime-syrien-pleure-sur-le-sort-des-chretiens-mais-les-emprisonne-et-les-tue-quand-ils-sopposent-a-lui/



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