Le régime syrien réplique à l’opération de l’ASL à Damas… en bombardant Houla – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 20 juillet 2012

Emplacement du Bureau de la Sécurité Nationale

L’onde de choc provoquée par l’opération de l’Armée Syrienne Libre (ASL) contre le siège du Bureau de la Sécurité Nationale à Damas, mercredi 18 juillet, est encore malaisément évaluable. Son mode opératoire, comme le nombre et l’identité exacte des victimes de l’explosion, restent entourés de flou. Mais une chose apparaît d’ores et déjà certaine. La réponse immédiatement apportée par les autorités au défi qui lui avait été ainsi posé démontre que c’est bien le régime syrien et les voyous qu’il finance pour accomplir ses basses besognes qui ont commis, le 25 mai dernier, ce qui restera dans l’Histoire comme l’une des pages les plus sales du bilan de Bachar Al Assad, dont l’ambition paraît de faire en tout « mieux que son père » : le massacre de Houla.

Vingt quatre heures après les faits, le seul point incontestable est qu’une explosion de faible ampleur a été entendue à Damas, dans la matinée du 18 juillet. Elle provenait du milieu de la rue Zouheïr ibn Abi Salma qui relie, en longeant le Tora, un modeste bras du Barada, les places Rawda et Jisr al Abyad. Le bâtiment visé par l’opération était le siège du Bureau de la Sécurité Nationale, un organe de consultation et de coordination de l’ensemble des services de sécurité et de renseignements, placé sous l’autorité théorique d’un membre du Commandement régional (c’est-à-dire syrien) du Parti Baath au pouvoir. Depuis la fin du mois de mai, suite à la tentative d’empoisonnement dont ses membres avaient été la cible mais à laquelle ils avaient pour la plupart échappé, la Cellule centrale de gestion de crise tenait là ses scéances de travail.

Pour une fois, ni la télévision « privée » Al Dounia, ni la chaîne publique Al Akhbariya, n’étaient présentes à l’avance sur les lieux. Ce détail est d’autant plus regrettable pour leur image et leur réputation que, par un hasard qui n’a rien d’étrange, cette explosion a fait plus de victimes d’un seul coup au sein de la haute hiérarchie militaro-sécuritaire que la totalité des attentats commis à Damas et Alep depuis le 23 décembre 2011. Cela ne les a pas empêchées de mettre immédiatement en cause un kamikaze et de parler d’attentat suicide, l’accompagnateur de l’une des hautes personnalités réunies sur les lieux étant soupçonné d’avoir déclenché la ceinture d’explosifs dont il était porteur. Cette terminologie suggère fatalement que l’auteur de l’explosion, et par voie de conséquence le groupe auquel il appartenait, gravitaient dans la mouvance islamiste.

D’autres évoquent une charge placée sous le véhicule de l’un des dignitaires conviés à la réunion ou celle de ses gardes du corps, qui aurait été déclenchée à distance. Mais cette hypothèse n’emporte pas non plus l’adhésion, les rares photos de la rue et du bâtiment visé ne montrant pas de dégats importants. Selon le site All4Syria, qui reproduit une vidéo montrant une vue lointaine du siège du BSN, les explosifs auraient été dissimulés à l’intérieur même du bâtiment. Certains précisent qu’ils avaient été introduits dans un faux plafond, dont l’écroulement provoqué par l’explosion devait causer la mort par écrasement des participants à la rencontre. Diffusé par le « Commandement militaire de Damas et de sa région », au sein de l’ASL, la vidéo montre aussi que les combattants de l’armée du peuple sont en mesure de capter les échanges radio – demandes urgentes d’ambulances, ordre d’évacuation des alentours… – des forces du régime.

Hasan Tourkmani, Dawoud Al Rajiha et Asef Chawkat

Le bilan des pertes est loin d’être définitif et les Syriens peuvent compter sur l’omerta habituelle du régime pour être longtemps tenus dans l’ignorance de cette information. Il est du moins établi que, parmi les victimes, figurent Asef Chawkat, vice-ministre de la Défense et beau-frère du chef de l’Etat, Hasan Tourkmani, ancien ministre de la Défense et directeur de la Cellule de crise, et Dawoud Al Rajiha, ministre de la Défense en titre. Toujours selon le site d’Ayman Abdel-Nour, un ancien membre du Parti Baath jadis proche de Bachar Al Assad qui est passé à l’opposition mais qui conserve au sein du système des relations et des informateurs, le directeur du BSN, Hicham Al Ikhtiyar, aurait perdu ses deux jambes, et le ministre de l’Intérieur, Mohammed Ibrahim Al Chaar, serait dans un état critique. Le silence observé sur les autres membres de la cellule de crise ne signifie pas que l’opération n’a pas fait d’autres morts et blessés…

Parmi ces derniers figurerait Maher Al Assad. Les Syriens, qui sont encore plus nombreux à souhaiter sa disparition que celle de son frère aîné, aimeraient croire qu’il en est ainsi et à espérer que son incapacité sera définitive. Mais ils n’oublient pas que ce n’est pas la première fois que l’intéressé est donné pour blessé… Selon divers médias, le patron de la 4ème division blindée, qui avait été atteint au début du mois de mai par l’un de ses gardes du corps, serait même décédé en Russie où il avait été transporté pour y être hospitalisé. Sa dépouille aurait été rapatriée à Damas, le 27 mai, à bord d’un avion russe…

Sans perdre une minute, le nouveau responsable de la Défense, l’ancien chef d’état-major Fahd Jasem Al Farij, a tenu des déclarations qui s’inscrivent dans le droit fil de la stratégie de guerre contre la population, mise en oeuvre depuis la mi-mars 2011 par Bachar Al Assad et son entourage. Imaginant impressionner ceux qui ont eu l’audace de défier le régime jusqu’au coeur de son dispositif, il a averti : « Je n’ai guère de coeur et je ne supporte rien… Je n’ai pas davantage de morale… Et je n’ai aucune patience… » Des hommes de la tribu des Haddaddin dont il est issu n’ont pas tardé à lui répondre. Ils ont déclaré qu’ils se refusaient désormais à le considérer comme l’un des leurs, et qu’ils n’hésiteraient pas, pour venger l’offense qu’il leur faisait en acceptant de tenir un rôle de criminel en chef, à lui faire payer eux-même le prix du déshonneur.

Fahd Jasem Al Farij

On comprend qu’il ait besoin de redonner du moral à ses troupes qui ont subi, au cours des derniers jours, une série de revers militaires, perdu une quantité importante de matériels et vu un nombre exponentiel de défecteurs rejoindre les rangs de l’ASL ou chercher refuge hors de Syrie. Tous les postes d’entrée dans le pays en provenance d’Irak seraient passés sous le contrôle de l’ASL… A moins qu’il n’ait tenté de se rassurer lui-même, faute de pouvoir refuser le cadeau empoisonné dont il venait d’hériter. Si l’on en croit les images qui parviennent de diverses localités de Syrie – ici des images des chars détruits dans la localité de Azzaz… – il aura fort à faire pour y rétablir l’ordre et y restaurer l’autorité de l’Etat.

Dès l’annonce de la mort de plusieurs de leurs moallem (patrons), des hordes de mercenaires à la solde du régime se sont attaquées à divers quartiers de la capitale pour chatier, comme à l’habitude, ceux qui avaient osé s’en prendre à leur chefs. Si une telle manière de faire est tristement ordinaire, dans un pays où l’allégeance va aux personnes et non pas à l’Etat et où le pouvoir confond depuis 1963 le rétablissement de l’ordre avec la vengeance et les représailles, elle constitue dans le contexte actuelle une fuite en avant et traduit une sorte de désespoir.

Il est impossible de dresser, à cette heure, la liste des villes et villages où se donne ainsi libre cours la fureur dévastatrice des forces du régime. Mais on se doit de relever que figure parmi ces derniers la localité de Taldou, dans la région de Houla, qui subissait, hier et ce matin, de nouveaux bombardements. Il n’y aurait pas de raison de distinguer cette modeste agglomération si, opportunément relayée par un grand quotidien allemand, la propagande du régime n’avait déployé mille efforts pour convaincre l’opinion publique que le massacre naguère commis en ce lieu avait été le fait de rebelles ou de civils armés. On nous a depuis lors ressassé, pour étayer cette thèse, que la majorité des victime étaient de confession chiite ou appartenaient à la communauté alaouite.

Situation de Taldou

Malheureusement pour l’auteur de l’article, les habitants de Taldou, qui n’ont jamais été interrogés par lui, n’ont pas tardé à démentir ses allégations. Pour préserver la réputation de son journal, on les attribuera donc à l’ignorance… Ils indiquent d’abord que les habitants de ce village sont tous de confession sunnite. Ce n’est pas parce que la majorité des victimes appartenaient à la famille Sayyed qu’elles étaient chiites. L’actuel ministre des Awqafs (biens religieux) en Syrie, dont personne n’a jamais entendu dire qu’il était autre chose que sunnite, répond au nom d’Abdel-Sattar Al Sayyed… Il suffit par ailleurs de visionner les vidéos des cérémonies funèbres pour constater que le rite de mise en terre n’a rien de chiite lui non plus. Ils affirment aussi que les combattants de l’Armée Syrienne Libre à Taldou sont des jeunes gens originaires du village. Encore une fois, cette situation n’a rien d’original : c’est le cas dans la majorité des villes et agglomérations… sauf, bien évidemment, pour un régime qui veut voir des « terroristes » partout.

S’agissant de la source privilégiée de l’auteur, soeur Agnès-Mariam de la Croix, supérieure du monastère de Qara, cela fait longtemps qu’elle a perdu toute crédibilité et que son rôle, dans l’obtention de visas à destination de journalistes, dans l’organisation de visites guidées à leur intention, dans leur mise en contact avec les « bons interlocuteurs » ou dans la publicité directe en faveur du « président réformateur », a été éventé. Pour ne rien dire d’autres affaires, comme celle du journaliste Gilles Jacquier… Il lui a été conseillé par diverses personnalités religieuses de s’intéresser davantage aux questions spirituelles qu’aux affaires politiques. Mais, sur un mode plus discret qui atteste que la taqiya – la « dissimulation » attribuée aux chiites – est plus répandue qu’on ne croit, elle n’en poursuit pas moins sa croisade.

Pour en revenir au village de Taldou, le choix de l’inclure parmi les cibles dans la vague de représailles engagées contre les ennemis du régime apporte la preuve, tardive mais espérons-le définitive, que les crimes de masse commis aujourd’hui en Syrie ne sont pas le fait des hommes qui luttent les armes à la main pour défendre leurs proches et pour contraindre au départ un dirigeant illégitime, mais celui du « traitre qui fait tuer son peuple ». Il s’inscrit, comme d’autres opérations menées ici et là l’attestent, dans le plan, rendu plus urgent que jamais par la giffle reçue hier à Damas : la préparation de leur futur refuge par le chef de l’Etat et ceux qui auront choisi de lui rester fidèles jusqu’au bout.

Source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/07/19/le-regime-syrien-replique-a-loperation-de-lasl-a-damas-en-bombardant-houla/



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