Le renouvellement des instances marquera-t-il le renouveau de la Coalition nationale syrienne ? – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 21 janvier 2015

Les différentes élections qui se sont déroulées dimanche 4 janvier 2015 à Istanbul, pour permettre à la Coalition nationale des Forces de la Révolution et de l’Opposition syrienne (CN) de se doter d’une nouvelle direction – un président, trois vice-présidents, un secrétaire général et les 19 membres de son Comité politique -, ont fourni plusieurs indications intéressantes sur la volonté de ses membres de répondre aux injonctions de l’intérieur, de remettre le train sur les rails et de repartir dans la bonne direction.

Logo de la Coalition nationale

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Avant de se pencher sur les enseignements des différents scrutins, il peut être utile de rappeler que, aux derniers jours de décembre 2014, la CN présentait un visage très différent de celui qu’elle offrait lors de sa création à Doha, le 11 novembre 2012.

A cette date, elle réunissait 63 membres :

– 22 représentants du Conseil national syrien créé à Istanbul le 2 octobre 2011,
– 14 représentants des Conseils locaux mis en place dans l’ensemble des gouvernorats,
– 9 « personnalités nationales » sélectionnées en raison de leur passé politique,
– 3 représentants du Conseil national kurde,
– 3 représentants de la communauté turkmène,
– 10 représentants d’organisations révolutionnaires (Organisation générale de la Révolution, Comité locaux de Coordination, Conseil révolutionnaire des Tribus de Syrie, Organisation des Gardiens de la Révolution), d’associations (Union des Écrivains, Forum syrien des Affaires, Ligue des Oulémas syriens) ou de formations politiques (Courant Citoyenneté, Mouvement Ensemble, Bloc national démocratique syrien).
– 1 siège était réservé à l’opposant Michel Kilo, qui avait donné un accord de principe mais qui restait à confirmer.
– Le dernier siège était affecté à un « déserteur politique » qui restait également à désigner.

Le 30 mai 2013, la Coalition s’élargissait à d’autres composantes de l’opposition et augmentait la représentation de certains groupes sous-représentés, afin de parvenir à un meilleur équilibre dans la prise de décision. Doublant quasiment le nombre de ses membres, elle admettait dans ses rangs 51 postulants, qui se répartissaient ainsi :

– 13 appartenaient à la liste des Démocrates conduite par Michel Kilo,
– 3 étaient des membres du Conseil national syrien,
– 3 représentaient les Conseils locaux,
– 3 étaient des « indépendants »,
– 14 venaient renforcer la représentation du Mouvement révolutionnaire,
– 15 devaient représenter l’Armée syrienne libre.

Le 6 juillet 2013, la CN portait à sa tête une personnalité tribale, le cheykh Ahmed al-Jarba, en remplacement d’une personnalité religieuse, le cheykh Ahmed Moazz al-Khatib, ancien prédicateur de la Mosquée des Omeyyades de Damas, qui avait démissionné le 20 avril avant d’atteindre le terme de son premier mandat. Cette élection traduisait l’importance aussitôt prise dans la Coalition par le Bloc des Démocrates, au sein duquel Ahmed al-Jarba était revenu dans la CN après en avoir démissionné. Mais, dans la compétition qui opposait en coulisses le Qatar à l’Arabie saoudite pour le parrainage et le contrôle de la Coalition, elle constituait aussi une victoire pour les Saoudiens face aux Qataris, qui avaient soutenu son concurrent malheureux, Moustapha al-Sabbagh.

Six mois plus tard, le 5 janvier 2014, la réélection d’Ahmed al-Jarba, conforme aux statuts de la Coalition, provoquait de violentes dissensions et une vague de démissions dans ses rangs. Réunie derrière Michel Kilo, une partie du Bloc des Démocrates, favorable à la présence à la tête de la CN d’un véritable « politique », avait retiré son soutien à son ancien candidat et fait campagne en faveur du Premier ministre Riyad Hijab, qui avait abandonné le régime et rallié l’opposition le 6 août 2012. Mais une autre partie du Bloc, acquise au maintien en place d’Ahmed al-Jarba, avait rallié le point de vue de son conseiller Fayez Sara qui prônait la continuité. S’en suivaient des divisions et des repositionnements au sein de la totalité des composantes de la Coalition dont aucune ne sortait indemne de la confrontation.

La même bataille se déroulait six mois plus tard, au début du mois de juillet 2014. Elle aboutissait au remplacement d’Ahmed al-Jarba par l’un de ses hommes liges, Hadi al-Bahra. Il se confirmait ainsi que, contrairement à certaines revendications en provenance des rangs-mêmes de la Coalition, le choix du nouveau président et de ses adjoints dépendait moins de leur éventuel programme électoral que de leurs qualités individuelles, de leurs relations personnelles et de l’ampleur du soutien – financier en particulier – dont ils pouvaient bénéficier de la part de certains Etats influents. En tout cas, ce résultat consacrait la partition provoquée en début d’année au sein de l’ensemble des groupes et des blocs.

A la veille de la nouvelle Assemblée générale, ouverte le 2 janvier 2015, deux groupes se disputaient donc le leadership au sein de la Coalition, l’un et l’autre fort de 45 membres environ :

– le premier, le Rassemblement national (Tajammou‘), réunissait, autour de l’aile de l’Union des Démocrates fidèle à Michel Kilo,
* une dizaine de membres du Conseil national syrien,
* neuf représentants de Conseils locaux,
* neuf activistes du Mouvement révolutionnaire,
* deux membres de la composante kurde
* un membre de la composante turkmène,
* quelques « personnalités nationales »
* et une demi-douzaine de représentants de diverses organisations de la société civile ;

– le second, l’Alliance nationale (Tahâlouf), regroupait, autour des autres membres du Conseil national syrien réunis autour de Georges Sabra et Samir Nachar,
* les dix représentants du Conseil national kurde,
* deux représentants de la composante assyrienne,
* deux représentants de la composante turkmène,
* une dizaine de membres de l’Union des Démocrates ralliés à Fayez Sara,
* huit activistes du Mouvement révolutionnaire,
* cinq représentants de Conseils locaux
* et quelques représentants de divers partis ou organisations.

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En mettant en place une équipe présidentielle totalement renouvelée – Khaled Khoja à la place de Hadi al-Bahra au poste de président, Hicham Marwah et Nagham al-Ghadri à la place de Mohammed al-Qaddah et Noura al-Amir aux postes de vice-présidents, et Mohammed Yahya Maktabi à la place de Nasr al-Hariri au poste de secrétaire général -, les élections du dimanche 4 janvier ont montré que la majorité des membres de la Coalition étaient désireux de tourner la page des divisions internes. Pour de multiples raisons, qui concernaient le gouvernement provisoire, la représentation des militaires, les relations avec l’intérieur, la poursuite de l’élargissement, la réforme des statuts et des pratiques de la Coalition…, elles avaient débouché, au cours des mois précédents, sur des alliances inattendues et parfois contre nature. Surtout, elles avaient provoqué des animosités durables entre dirigeants de certains « blocs ».

Pour autant, les membres de l’Assemblée générale n’ont pas souhaité sanctionner le président sortant, Hadi al-Bahra, qui n’était pas candidat à sa propre réélection et qui a obtenu plus que les 50 voix nécessaires à son maintien dans le Comité politique. Issu du « Bloc démocratique » et contesté lors de son élection, en juillet 2014, il avait fait preuve d’ouverture à toutes les tendances politiques représentées dans la Coalition. De même, ils ont renouvelé leur confiance à Nora al-Amir, vice-présidente sortante, qui a été élue au Comité politique. En revanche, ils ont montré, en refusant ces mêmes voix à Michel Kilo (47) et en préférant Hicham Marwah à Fayez Sara pour l’un des postes de vice-président, qu’ils en voulaient encore à ceux qui les avaient déçus et auxquels ils imputaient, à tort ou à raison, une part de responsabilité dans les tensions et l’affaiblissement de la Coalition.

Si le second est sorti bredouille, faute d’avoir entendu ses camarades lui déconseiller de se porter candidat pour retourner aux analyses politiques, le premier est sans conteste le grand perdant des différentes consultations. Réelle ou imaginaire, mais venant s’ajouter aux manœuvres qui avaient permis à Ahmed al-Jarba d’accéder à la présidence de la CN avant d’y imposer Hadi al-Bahra au terme de son second mandat, son intention de créer une « Coalition alternative » en débauchant des membres de la Coalition actuelle, a joué en sa défaveur. Au sein de son propre groupe, le Rassemblement démocratique, qui réunit une quarantaine de membres allant de Riyad Seif et Anas al-Abdeh aux Frères Musulmans, l’opposant historique a d’abord souffert d’une contestation, si ce n’est d’un désaveu. Alors qu’il envisageait de se porter candidat à la présidence de la Coalition, ses camarades lui ont préféré lors d’un vote interne Nasr al-Hariri, secrétaire général sortant, qui a finalement perdu face à Khaled Khoja. La majorité des candidats de son groupe au Comité politique ont ensuite été battus par leurs concurrents. Le bilan du Rassemblement sera pour eux source de réflexions :

– Sur les cinq postes de l’équipe présidentielle, ils n’en ont obtenu qu’un seul, celui de secrétaire général. Qui plus est, cette victoire doit être relativisée, Hicham Marwah ayant bénéficié avant tout du désaveu personnel de son concurrent, Fayez Sara.
– Au Comité politique, ils n’ont pas connu plus de satisfaction. Non seulement ils n’ont emporté que 4 sièges sur les 19 mis en jeu – Ahmed Ramadan, Akram Assaf, Anwar Badr et Hassan al-Hachimi – mais, surtout, toutes les figures de proue de leur groupe ont été défaites : Michel Kilo, Mouwaffaq Nayrabiyeh, Anas al-Abdeh, Souheïr al-Atassi, Farouq Tayfour…
– Quant au Bloc des Démocrates, entré en force dans la Coalition au mois de mai 2013, il aura été victime de ses divisions et de l’acharnement de ses membres à se combattre mutuellement. Il ne disposera que d’un unique siège au Comité politique, où il sera représenté par Anwar Badr.

Le Conseil national syrien (CNS), marginalisé par son intégration forcée au sein de la Coalition puis par l’arrivée des représentants de l’Union des Démocrates de Michel Kilo, a en revanche démontré que ses membres, désormais répartis entre le Rassemblement et l’Alliance, ont conservé la confiance d’une majorité au sein de la CN, au moins à titre personnel. Alors que plusieurs de ses figures de proue – Georges Sabra, Samir Nachar… – n’étaient pas candidats, le CNS a obtenu, avec Khaled Khoja et Hicham Marwah, le poste de président et l’un des postes de vice-président, et il s’est assuré, avec Ahmed Ramadan, Khaled al-Naser, Badr Jamous, Hassan al-Hachimi, Huseïn al-Abdallah, Salem al-Mouslet, Abdel-Ahad Stifo et Nadhir Hakim, une représentation conséquente – bien que divisée – au sein du Comité politique.

En n’obtenant qu’un résultat mitigé, les Frères Musulmans ont fait mentir – mais ne réduiront certainement pas au silence – ceux qui affirment qu’ils tirent les ficelles de la Coalition aujourd’hui, comme hier celles du Conseil. Leur chef de file, l’ancien contrôleur adjoint de l’Association Farouq Tayfour, n’a pas obtenu les 50 voix dont il avait besoin pour faire partie du Comité politique. Pour la première fois depuis la création du CNS, en octobre 2011, il n’aura donc aucune fonction. Mais, avec 54 voix, son camarade Hassan al-Hachimi, chef du Bureau politique de l’Association, permettra à celle-ci de ne pas être absente des instances dirigeantes de la Coalition. Deux des « alliés » réels ou supposés des Frères, Ahmed Ramadan et Nadhir Hakim, siégeront également au Comité politique mais dans des camps opposés.

La Coalition sera donc dirigée, au cours des six prochains mois – puisque la modification du règlement intérieur visant à porter à un an la durée des mandats électifs n’a pas encore été agrée -, par des représentants de l’Alliance nationale. Installée aux commandes en position de force, avec 4 des 5 postes de direction et 15 des 19 autres sièges du Comité politique, elle devra montrer sans tarder que « l’entente » n’est pas uniquement le nom de sa principale composante mais l’axe de son action. Se fixant comme priorité la réorganisation de la « maison intérieure », elle affirme non seulement ne vouloir exclure personne, mais faire appel, à tous les niveaux et dans tous les domaines, aux membres des autres groupes. La collaboration entre tous sera d’autant plus nécessaire que ses représentants élus, elle le sait, sont dépourvus d’expérience et ont rarement eu l’occasion de faire montre de leur habileté politique et de leurs capacités administratives.

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Dans ses premières interventions publiques après son installation à la présidence, Khaled Khoja a insisté sur cinq points. Ils correspondent aux revendications des Syriens, qui, échaudés par l’incapacité du CNS à répondre à leurs attentes, avaient apporté un soutien conditionnel à la Coalition… qu’ils lui ont depuis lors largement retiré :

– Il a pris l’engagement de procéder aux réformes internes dont la CN a besoin pour leur venir en aide dans tous les domaines de manière efficace et pour jouer pleinement son rôle d’unique représentant légitime du peuple syrien.
– Il a dit sa disponibilité à travailler, lui et son équipe, avec les représentants de tous les groupes représentés dans la CN et à écouter les conseils d’où qu’ils viennent.
– Il a dit sa volonté de rechercher une solution politique au conflit qui ne trahisse ni les attentes, ni les sacrifices consentis depuis près de quatre ans par les révolutionnaires et la population syrienne.
– Il a exprimé sa résolution à poursuivre le dialogue entamé par l’équipe sortante avec des représentants du Comité de Coordination (CCNCD) et d’autres groupes de l’opposition, dans le but de dégager le consensus sans lequel ils ne sauraient s’engager dans un processus politique sérieux avec le régime.
– Il a refusé la participation de la Coalition au « dialogue » sans précondition proposé par Moscou, qui, loin d’offrir une perspective de sortie de crise, reflète le souhait des Russes d’occuper la place qui leur a été abandonnée par une gesticulation dépourvue de contenu et d’offrir une nouvelle planche de salut à celui dont, pour sauver la peau, ils se sont faits depuis quatre ans les complices des crimes.

Ce faisant, il a montré que, s’il était prêt à répondre aux injonctions des soutiens extérieurs de la Coalition nationale, dans la mesure où celles-ci correspondaient aux aspirations de la population syrienne en lutte pour sa liberté et sa dignité, il était prêt également à résister aux diktats des « Amis de la Syrie », dont certains entendent aujourd’hui imposer à la Coalition des concessions qui ne vont pas dans le sens de la volonté populaire et ne contribueront pas à rendre aux Syriens la décision sur leur avenir, la nature de l’Etat auquel ils aspirent et les conditions d’une véritable réconciliation nationale.

 

source  : http://syrie.blog.lemonde.fr/2015/01/19/le-renouvellement-des-instances-marquera-t-il-le-renouveau-de-la-coalition-nationale-syrienne/

date : 19/01/2015



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