Les alaouites pro-Assad sont gagnés par la lassitude – par Benjamin Barthe

Article  •  Publié sur Souria Houria le 19 octobre 2014

Les supporters du régime de Bachar el-Assad se plaignent de payer un lourd tribut à une guerre civile dont ils ne voient pas l’issue

C’est la complainte qui monte dans les milieux loyalistes syriens: «Les honneurs pour eux, la tombe pour nous.» On l’entend de plus en plus lors des funérailles de soldats ou de miliciens pro-Assad, le long de la côte principalement, zone d’implantation privilégiée de la communauté alaouite. Elle traduit le dépit grandissant de cette minorité d’inspiration chiite, socle du régime, face à un conflit qui la décime et dont elle ne voit pas la fin.

«La prétendue solution sécuritaire poursuivie par le régime depuis trois ans n’a apporté aucune solution, explique un exilé syrien, en lien avec de nombreux alaouites restés au pays. Quand les combats cessent à un endroit, ils repartent de plus belle à un autre. La plupart des gens auxquels je parle ont le sentiment d’être enfermés dans un cycle interminable de violence.»

Signe des temps, cette frustration commence à s’exprimer au grand jour. Le 2 octobre, des habitants des quartiers alaouites de Homs ont manifesté contre le gouverneur de la Ville, Talal Barazi, accusé de mentir sur le bilan de l’attentat-suicide ayant coûté la vie, la veille, à 54 civils, dont 47 enfants. Le kamikaze avait déposé une bombe à l’entrée de l’école d’Akrama, un secteur considéré comme pro-régime.

«La rue veut vivre»

Des corps déchiquetés, des piles de cartables abandonnés: les images du carnage, non revendiqué, ont d’autant plus choqué les pro-Assad, que le régime ne cesse de clamer que Homs a été purgée de ses «terroristes». En réalité, si la plus grande partie des insurgés a évacué la ville en mai, après deux années de bombardements, le quartier d’Al-Waer, à l’ouest, est toujours insoumis.

La campagne orientale de Homs, vers Rastan et Salamiyeh, demeure également truffée de groupes armés. «Dehors, Talal, dehors, le peuple veut la chute du gouverneur», ont donc hurlé les manifestants, détournant le slogan phare des printemps arabes, dans un acte sans précédent.

Autre initiative subversive: depuis l’été, des habitants de la côte se filment ou se prennent en photo, le visage masqué par une feuille de papier où figure le slogan: «La rue veut vivre.» Baptisée Sarkha («le cri», en arabe) et menée par une poignée d’activistes, cette campagne, à l’audience encore modeste, vise à protester contre le tribut exorbitant payé par les alaouites, chair à canon du pouvoir. Dans des villes comme Tartous ou Qardaha, berceau de la famille Assad, des cercueils arrivent tous les jours de la ligne de front, accompagnés parfois de hauts responsables du régime, chargés d’apaiser les familles endeuillées.

 

Mythe de la reconquête

«Les gens ont d’abord cru à l’idée de victoire, omniprésente dans la rhétorique du régime, décrypte un familier des milieux pro-Assad. Puis ils ont cru aux tentatives de réconciliation, menées ici ou là, de manière trop ponctuelle cependant pour être efficace. Ils ont même cru qu’après sa réélection en juin, Assad lancerait un processus de réformes. L’impasse dans laquelle se trouve l’opposition les confortait dans cet espoir. Mais Daech (acronyme de l’Etat islamique) est arrivé et aujourd’hui, ils ne croient plus à rien.»

Le massacre par les djihadistes de près de 250 soldats, faits prisonniers fin août près de Raqqa, a accentué le traumatisme des partisans du président syrien. Il a remis en cause le mythe de la reconquête, véhiculé par Damas depuis la reprise de Qousseir, en juin 2013, puis l’offensive contre le Qalamoun, à l’automne de cette année.

Il est improbable que ce ras-le-bol dégénère en sédition ouverte. La radicalisation de l’opposition et sa contamination par un discours sectaire, anti-chiites et donc anti-alaouites, empêchent que ceux-ci basculent en masse dans le camp anti-Assad. Le risque existe, en revanche, que des unités de l’armée finissent par refuser d’obéir aux ordres. «Des soldats pourraient finir par dire: «Puisque nos familles ne sont pas protégées, nous n’irons pas nous battre en dehors de notre territoire», relève le géographe Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie. C’est la grande crainte du régime: faire face à une cabale de militaires alaouites.» Conscient de ce danger, le régime s’est résolu à limoger les deux principaux responsables sécuritaires de Homs.

 

source : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/031a9ed8-5571-11e4-b9f9-6d062b046f6b|1

date : 17/10/2014



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