Les « Amis de la Syrie » vont-ils entendre enfin les appels du peuple syrien ? par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 12 décembre 2012

Coalition Nationale des Forces de la Révolution et de l'Opposition syrienne

La réunion des « Amis du Peuple syrien », qui se déroule aujourd’hui à Marrakech, est la cinquième du genre. Elle intervient dans des conditions très particulières : dramatiques pour les déplacés syriens confrontés au manque d’abri, au froid et à la faim ; encourageantes pour les rebelles luttant contre l’armée régulière ; préoccupantes pour le rapport de forces prévalant entre combattants sur le terrain ; et incertaines pour la nouvelle Coalition nationale mise en place au Qatar, le 11 novembre 2012.

La création de cette Coalition a été le résultat d’un compromis. Certains opposants, avec le soutien marqué – et parfois tellement bruyant qu’il s’est révélé préjudiciable – d’Etats arabes et occidentaux, avaient souhaité dissoudre le Conseil National Syrien (CNS), créé à Istanbul le 2 octobre 2011. Ils voulaient lui substituer une nouvelle structure plus « englobante » et plus « représentative », au sein de laquelle les équilibres entre forces politiques auraient été plus conformes à ce que ces Etats attendaient de leur interlocuteur. Mais, refusant de se saborder, et rappelant que, s’il avait été mis en garde et critiqué quelques semaines après sa mise en place, il n’avait jamais été explicitement condamné par la rue syrienne, le CNS a fait de la résistance. Il s’est élargi et s’est restructuré.

Au lieu d’une « initiative nationale », qui aurait laissé entendre que l’opposition syrienne repartait à zéro, c’est donc une « coalition nationale », autrement dit un regroupement de forces, de partis, d’organisations, de conseils locaux et de personnalités nationales qui a vu le jour. Son président, Moaz Al-Khatib, est un homme pieux, mais ce n’est pas un homme de religion. Il est assisté de quatre vice-présidents également laïcs : l’homme d’affaires libéral Riyad Seif, l’activiste Souheïr Al-Atassi, un représentant des Kurdes dont le nom devrait être rapidement connu puisque le Conseil national kurde a décidé de rejoindre la coalition et, finalement, l’ancien militant communiste Georges Sabra, élu président du CNS le 9 novembre 2012.

Conseil National Kurde en Syrie

Refusant de suivre la France, qui avait aussitôt salué dans cette Coalition « l’unique représentant légitime » du peuple syrien, l’Union européenne a accepté, lundi 10 décembre, de la considérer comme « un représentant légitime » du peuple syrien… parmi d’autres.

En dépit de sa prudence, cette dernière formule n’a recueilli l’adhésion ni de la Ligue des Etats arabes, ni même des Etats-Unis qui, encore une fois, ont traîné les pieds. Encore une fois, car ils avaient déjà fait de même avec le CNS. A l’époque, ils n’étaient pas seuls : la majorité des Etats qui avaient réclamé la création d’une structure représentative s’étaient montrés peu pressés de le soutenir autrement que par de bonnes paroles. Ils n’avaient pas eu le courage de déclarer à haute voix que ses « équilibres » ne leur convenaient pas. Comprenez : il réunissait à leur goût trop « d’islamistes »…

Ce détail n’avait pas échappé à la rue syrienne. Mais il n’était pas apparu choquant à une contestation composée en majorité de musulmans sunnites, qui placent ailleurs que les Occidentaux la frontière entre les musulmans – qui seraient licites – et les islamistes – qui ne le seraient pas… En tout cas, cette nuance n’avait pas empêché les protestataires de déclarer, le 7 octobre 2011, lors de la manifestation hebdomadaire du vendredi, que « le Conseil National Syrien me représente ».

Lancé qu’il était dans une course à la reconnaissance, soucieux de ne pas heurter les positions des pays qu’il cherchait à gagner, dépourvu de siège, de secrétariat et de moyens financiers, contraint de jongler avec les disponibilités de ses membres dispersés sur plusieurs pays, vivant et se déplaçant sur leurs seules économies, le CNS s’est davantage préoccupé de l’extérieur que de l’intérieur. Divisé sur la stratégie à suivre et confronté au défi de la coexistence entre un véritable parti politique – les Frères Musulmans -, une plateforme politique – la Déclaration de Damas – et des personnalités politiques indépendantes, le CNS n’a pas été en mesure de répondre aux attentes de la rue et de la révolution. Incapable d’obtenir les aides humanitaires et les moyens d’autodéfense réclamés par la population, confrontée à une répression de plus en plus sauvage, il a finalement déçu.

Conseil National Syrien

Depuis le 11 novembre, la Coalition a travaillé. Outre la reconnaissance des Etats déjà nommés, elle est parvenue à mettre en place un haut comité militaire qui rassemble, en cinq régions ou fronts, une partie des unités qui se battent sur le terrain. Elle va accueillir en son sein le Conseil National Kurde, qui assistera, aujourd’hui, à la réunion de Marrakech. Mais, une fois encore, jugeant le résultat insuffisant et se sachant minoritaires, certains partis politiques et plusieurs personnalités connues de l’opposition ont préféré, à l’engagement militant à l’intérieur, le confort de la « position critique » à l’extérieur.

L’une des missions de la Coalition est la mise en place, à la demande d’Etats en quête d’un interlocuteur, d’un gouvernement provisoire. Ses membres ne pourront pas être choisis parmi les membres de la Coalition et le gouvernement sera dissous, comme elle le sera elle-même, dès la chute du régime. Il laissera place alors à un gouvernement de transition.

Au cours des derniers jours, la Coalition a étudié cette question. Elle a réfléchi à différents noms pour le diriger et y occuper des fonctions. Mais, pour ne pas courir le risque d’annoncer un gouvernement qui ne bénéficierait pas immédiatement des moyens de travailler, elle exposera, à Marrakech, deux préalables :
– La création d’un fonds de secours suffisant pour permettre à ce gouvernement d’apporter à la population syrienne les secours dont elle a un besoin plus qu’urgent.
– La reconnaissance du droit du peuple syrien à l’autodéfense, qui devrait entraîner une décision concernant la livraison de moyens militaires aux unités combattantes réunies sous l’égide et la responsabilité de ce gouvernement.

François Holande devant les Amis du Peuple Syrien réunis le 6 juillet 2012 à Paris

Au moment de se rendre au Maroc, la Coalition n’était pas très optimiste.

Elle a pris note de la froideur des Américains et de ses autres « amis » qui, à force de crier au loup islamiste et jihadiste pour ne pas intervenir, ont contribué à laisser arriver en Syrie des combattants dont les Syriens ne voulaient pas. Ils sont devenus pour tout le monde, aujourd’hui, un problème et un fardeau. Les Syriens le savent et cela ne les réjouit pas. Mais ils remarquent aussi que, quelles que soient les intentions de ces « fous de Dieu », eux au moins se battent contre le régime. Et cela suffit à ceux qui veulent désormais en finir parce qu’ils ne supportent plus de voir leurs familles décimées, leurs biens détruits, leurs villes ravagées et leur pays méthodiquement dévasté par la folie meurtrière et destructrice de Bachar Al-Assad. Parce qu’ils ne supportent plus, non plus, les hésitations totalement contre-productives des pays occidentaux, qui semblent préférer la mort de dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants à la perspective d’une arrivée au pouvoir des « islamistes » en Syrie.

A cette heure, la Coalition est certainement satisfaite d’avoir entendu le président américain annoncer, durant la nuit, que son pays la reconnaissait désormais comme « la représentante légitime du peuple syrien« , ou mieux encore – mais il conviendra de s’en assurer… – comme « la seule représentante légitime du peuple syrien« . Toutefois, elle ne se réjouira vraiment qu’après avoir entendu les Etats représentés à Marrakech énoncer l’étendue de leur soutien financier aux Syriens en détresse, et exprimer leur disposition à leur fournir les moyens dont ils ont besoin pour finir de libérer leur pays du pouvoir illégitime qui l’occupe et le détruit.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/12/12/les-amis-de-la-syrie-vont-ils-entendre-enfin-les-appels-du-peuple-syrien/

date : 12/12/2012



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