Les législatives en Syrie, un scrutin garanti sans surprise – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 3 mai 2012

Préparatifs électoraux (Ali Ferzat)

Il n’est pas nécessaire d’attendre que les électeurs se rendent aux urnes, ni le dépouillement des bulletins de vote, pour affirmer que le parti Baath sortira grand vainqueur des élections législatives du 7 mai prochain en Syrie. On ne voit pas comment il pourrait en être autrement. Certes, une nouvelle loi électorale a été promulguée par décret législatif, le 6 août 2011. Mais, ayant précédé l’adoption de la nouvelle Constitution, le 27 février 2012, elle ne pouvait pas organiser une consultation dans laquelle le parti qui était encore « dirigeant de l’Etat et de la société » serait mis en échec. La situation n’a pas vraiment changé après les autorisations accordées, depuis le mois de décembre 2011, à un nombre limité de nouveaux partis (9) totalement inconnus de la population… qui a bien d’autres soucis en tête. Leur manque de cadres, de militants et de moyens les condamne à jouer, pour leur baptême du feu, un rôle de comparses.

D’ailleurs, signe que si les temps changent, les mentalités n’évoluent pas, le parti Baath entend bien, et il ne le cache pas, se lancer dans la bataille pour la gagner. Qu’importe si « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire ». Ce ne sera pas la première fois. Le quotidien Al Watan, propriété de Rami Makhlouf, annonçait ainsi, il y a quelques jours, que, dans le gouvernorat de Damas campagne, 139 des 453 candidats en lice pour l’obtention de l’un des 19 sièges (10 en catégorie A, celle des « paysans, travailleurs, artisans et gagne-petit », et 9 en catégorie B, qui englobe « le reste de la population »), venaient de renoncer et de retirer leur candidature. Cette affaire mérite explication.

La quasi-totalité de ceux qui ont battu en retraite (130) appartiennent en réalité au parti Baath ou à l’un de ses alliés du Front National Progressiste (FNP). Ils s’étaient porté candidats dans l’attente de la décision des instances suprêmes, auxquelles seules incombe le choix des candidats… et donc des futurs députés, parmi les postulants. Ils espéraient sans doute peser sur leur décision et leur forcer la main. Les listes du FNP ayant été rendues publiques, ils ont été contraints de prendre acte de leur échec et de remiser leurs ambitions à une prochaine consultation.

Les neufs autres sont des candidats indépendants. Ils ont choisi de ne pas concourir car, selon eux, le commandement régional du parti au pouvoir n’a pas tenu ses engagements. En élaborant, pour le gouvernorat, une liste de 16 candidats (14 du Parti Baath, quoniam nominor leo, et 2 pour l’ensemble des autres partis du FNP, confirmés dans leur rôle habituel de faire-valoir), le commandement en question circonscrit l’affrontement entre candidats indépendants autour des 3 sièges restant. Or, il avait promis de leur en abandonner au moins 5 ! Le calcul est aisé : il reste aujourd’hui 453 – 139 = 314 candidats. Mais attention : puisque les candidats de la liste du Front, soit 16 individus des deux sexes, sont assurés d’être élus, compte-tenu de ce que sont en Syrie les élections, les 298 autres candidats, dans leur grande majorité membres de nouveaux partis ou indépendants, se disputeront uniquement les 3 sièges qui leur ont été concédés. On n’est pas loin d’un ratio de 100 prétendants pour 1 siège. Avec deux sièges supplémentaires, les chances de succès seraient passées à 60 contre 1… ce qui aurait été déjà mieux.

Et ce n’est pas tout ! Pour bien comprendre le peu d’espoir laissé auxdits indépendants, il faut également avoir connaissance de deux détails non dénués d’importance. Parmi les 298 réputés « non-baathistes et non-frontistes », se dissimulent en réalité un certain nombre de membres du parti et de ses alliés du Front. N’ayant pas été retenus sur les listes officielles, ils ont décidé de tenter leur chance incognito, sans étiquette, espérant pouvoir bénéficier de la connaissance, par un certain nombre d’électeurs de leurs formations, de leur appartenance véritable.
Mieux encore, il est devenu habituel avec le temps en Syrie d’élaborer et de publier des « listes de l’ombre ». Ainsi désignées parce que, contournant la loi, elles sont concotées à l’abri de la lumière, elles permettent de faciliter l’accès à l’Assemblée du Peuple de ceux qui parviennent à se faire coopter, au niveau des gouvernorats, par les candidats officiels du Baath et du Front. C’est ici l’occasion de rappeler que, contrairement aux affirmations d’un site stipendié dont les connaissances sont une fois encore prises en défaut, les législatives ne se font pas en Syrie sur la base de 250 circonscriptions dont chacune élirait un représentant, mais sur celle d’un scrutin de liste par gouvernorats. Ceux-ci sont au nombre de 14, mais, compte-tenu de sa taille et de sa population, le gouvernorat d’Alep est divisé en deux lors des élections : Alep ville et Alep campagne.

Pour en revenir aux « listes de l’ombre », les choses se déroulent de la manière suivante : puisque, dans le gouvernorat de Damas campagne par exemple, 19 sièges (10 + 9) sont à pourvoir, et puisque les bulletins de vote préimprimés de la liste du Front mis à disposition des électeurs dans les bureaux portent les noms de ses 16 candidats officiels, les candidats présumés indépendants désireux de se faire aspirer dans leur sillage doivent convaincre la personne idoine, en usant des arguments auxquels elle est le plus sensible…, de faire figurer leur nom à l’une des 3 places encore « disponibles ». Cela ne garantit pas le succès, puisque, en théorie, les électeurs sont libres de rayer les noms qui ne leur conviennent pas. Mais, dans la pratique, cela le facilite considérablement.

On ajoutera, avant de revenir plus tard sur d’autres caractéristiques réjouissantes de cette démocratie à la syrienne, que, pour ne pas être trop voyants, les candidats du Front National Progressiste ont modifié le nom sous lequel ils vont concourir cette année. Leurs listes porteront partout le nom de listes « d’Union nationale ». On n’est jamais mieux unis qu’en restant entre soi… Le premier résultat de cette mainmise annoncée sur les élections a été la décision de retrait de tous leurs candidats par deux des nouveaux partis, déjà désenchantés, le Parti de la Solidarité et le Parti de l’Avant-garde. Même Qadri Jamil, le plus fidèle ami du régime au sein de l’opposition, y est allé de son petit couplet, menaçant de retirer les candidats de son Parti de la Volonté populaire au cas où – mais au cas où seulement… – les élections ne seraient pas honnêtes. Celui que certains présentent déjà comme un possible premier-ministrable prendra-t-il le risque de mettre sa menace à exécution ou se contentera-t-il de constater après coup que la consultation n’a pas répondu à ses attentes ?

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/05/03/les-legislatives-en-syrie-un-scrutin-garanti-sans-surprise



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