Les réfugiés fuyant la Syrie sont de moins en moins nombreux, et c’est une mauvaise nouvelle – par Lauren Wolfe – traduit par Peggy Sastre

Article  •  Publié sur Souria Houria le 25 novembre 2014

Si ces chiffres baissent, ce n’est pas parce que moins de personnes cherchent à quitter le pays. Au contraire.

Au début du mois, un médecin du nord de la Syrie demandait qu’un message soit transmis au monde, par l’intermédiaire de Widney Brown, directrice des programmes de Physicians for Human Rights (PHR). «Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir encore tenir», disait le message du médecin –une femme–, que m’a relayé Brown en interview (en Syrie, les médecins sont souvent pris pour cible et craignent de dévoiler leur nom). Tous les jours, dans son hôpital, des enfants meurent d’une forme normalement bénigne d’anémie parce que l’établissement manque des ressources nécessaires aux procédures les plus basiques, comme les transfusions sanguines ou les piqûres de fer. «C’est horrible», poursuivait le médecin. Il faut que la communauté internationale, et notamment les Nations unies, «se mobilisent davantage et permette à l’aide de rentrer, ou aux gens de sortir».

Pris au piège

Ce médecin ressemble à beaucoup de gens en Syrie, des gens usés jusqu’à la corde à force d’endurer une crise complexe, brutale et visiblement sans fin. Et aujourd’hui, selon un nouveau rapport de l’International Rescue Committee (IRC) publié le 13 novembre, ceux qui veulent quitter la Syrie sont de plus en plus nombreux à se retrouver pris au piège.

Pour António Guterres, le Haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés, l’afflux de Syriens cherchant à quitter leur pays ravagé par la guerre est «la plus grande urgence humanitaire de notre époque». Le 11 novembre, le HCR a publié ses derniers chiffres: environ 7,2 millions de personnes ont été forcées de quitter leur domicile à l’intérieur de la Syrie, et 3,3 millions sont désormais réfugiés à l’extérieur du pays. Le HCR estime à 13,6 millions le nombre total de déplacés dûs aux combats faisant rage en Syrie et en Irak. Et l’IRC ajoute une inquiétante dimension à ces statistiques: en 2013, le HCR enregistrait une moyenne de 150.000 réfugiés syriens à quitter chaque mois leur pays. Mais pour les trois premiers trimestres de 2014, ce chiffre est descendu à 78.000. Vient ensuite le coup de massue: en octobre 2014, le nombre de personnes répertoriées par l’ONU comme ayant quitté la Syrie est tombé à 18.453. Soit une baisse de 88% par rapport à la moyenne mensuelle de 2013.

 

Si ces chiffres baissent, ce n’est pas parce que moins de personnes cherchent à quitter la Syrie. Au contraire, selon l’IRC, cela s’explique soit parce que les gens sont dans l’incapacité de fuir des villes assiégées –en Syrie, les conflits ont redoublé de violence en octobre– soit parce qu’ils sont déboutés par les pays voisins, qui ferment de plus en plus leurs frontières.

Le Liban, qui accueille déjà 1,1 million de réfugiés syriens, annonçait en octobre une limitation stricte et soudaine de cet afflux humain: «Plus aucun réfugié n’aura le droit de traverser la frontière, sauf en cas humanitaire extrême», a ainsi déclaré le ministre de l’Information, Ramzi Joreige, après une réunion du Cabinet. Depuis, selon des données de l’IRC, le Liban a débouté près de 60% des réfugiés cherchant à entrer sur son territoire.

Comment en est-on arrivé là?

Sur la même période, en Turquie, l’IRC affirme que «seuls deux postes-frontière restent formellement ouverts aux réfugiés, tandis que deux autres ne permettent qu’un accès restreint».

Parallèlement, les frontières irakiennes s’ouvrent et se ferment par intermittence et, en Jordanie, des restrictions mises en place en 2013 ont fait baisser le nombre de réfugiés –d’une moyenne de 60.000 au début de l’année, contre seulement 10.000 en septembre.

«A certains postes-frontière», il y a «beaucoup de gens qui attendent du côté syrien», déclare Sarah Case, conseillère politique et responsable plaidoyer de l’IRC. Et pour beaucoup d’autres, à l’intérieur du pays, «rejoindre les zones frontalières est trop risqué»et ce, même si rester sur place a de très graves conséquences. «Ceux qui ne peuvent trouver refuge dans les pays voisins ou qui sont dans l’incapacité matérielle de quitter le pays risquent d’être confrontés à une réalité où les violences sont quotidiennes et la détérioration de leurs conditions de vie dramatique», ajoute Case.

Comment en est-on arrivé là? Il est vrai que la Turquie, la Jordanie, le Liban et l’Irak manquent de moyens et ont à supporter un fardeau énorme. Mais du côté du reste du monde, et notamment des riches pays occidentaux, on ne fait pas grand-chose pour aider.

En tout, entre le début de la guerre et août dernier, seuls 7.000 réfugiés avaient été réinstallés dans le monde grâce aux programmes du HCR. A l’heure actuelle, selon le rapport de l’IRC, les Etats-Unis s’occupent du cas de 4.000 réfugiés, avec une réinstallation effective pour seulement 166 Syriens depuis le début de la guerre et jusqu’à la fin septembre. Le Canada s’est engagé à n’accueillir que 200 personnes. Et, selon la BBC, seules 50 personnes ont formellement trouvé asile au Royaume-Uni.

Selon le rapport de l’IRC, les pays ne partageant pas de frontières avec la Syrie «ont fait preuve d’un manque de solidarité manifeste non seulement envers les populations civiles syriennes qui tentent d’échapper à la violence, mais aussi envers les pays voisins qui accueillent l’écrasante majorité des réfugiés».

Des réfugiés «triés» sur le volet

Amin Awad, directeur du HCR pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, déclarait le 11 novembre à Reuters que «les autres pays, et notamment les Européens, devraient ouvrir leurs frontières et assumer une part du fardeau». De même, à l’IRC, Case déclare qu’il est temps pour la communauté internationale «d’augmenter de manière significative l’aide humanitaire et matérielle pour les pays de la région pour qu’ils puissent garder leurs frontières ouvertes aux hommes, aux femmes et aux enfants qui fuient la guerre en Syrie». Les pays qui ne font pas partie du Moyen-Orient n’ont accepté de recevoir  qu’«un quota symbolique de 50.000 réfugiés venant de Syrie», dit-elle. Soit moins de 2% des réfugiés. «Il en va de notre responsabilité collective d’accélérer la cadence.»

Mais les obstacles à une telle accélération sont multiples: chez PHR, Brown explique que certains pays font valoir un argument de «sécurité nationale» pour justifier leur refus d’accueillir davantage de réfugiés, quand d’autres affirment s’être engagés à donner de l’argent au HCR, un moyen de se laver les mains du problème des réfugiés (les initiatives humanitaires de l’ONU ne reçoivent que la moitié des ressources nécessaires à leur fonctionnement, voire pire).

En outre, les Etats-Unis et d’autres pays trient sur le volet ceux qu’ils acceptent de faire entrer sur leur territoire.

«Ce qu’il faudrait faire, c’est donner la priorité à ceux qui ont le moins de chance de survivre dans cette situation temporaire», déclare Brown. Mais en pratique, «c’est tout simplement le contraire» qui se passe. «Ils prennent les gens qui sont le mieux éduqués ou qui ont déjà des liens familiaux avec le pays.» (De manière à ce «qu’ils ne deviennent pas dépendant de l’Etat», ajoute-t-elle).

Ceux qui sont en train de mourir lentement n’ont pas le droit de passer

Une médecin de Syrie

Pour Brown et d’autres humanitaires qui surveillent de près les frappes américaines en Syrie, ces opérations aggravent la crise des réfugiés. A Alep, par exemple, «les habitants se prennent sur la tête des barils d’explosifs la journée et des bombes américaines la nuit», déclare Brown, qui maintient que les Etats-Unis n’ont pas suffisamment anticipé les conséquences humanitaires de leurs frappes. «Il faudrait savoir où sont les civils, quelle est leur mobilité, où ils peuvent trouver refuge.» Et avec des frappes ajoutant à l’insécurité qui ronge l’intérieur du pays, les Syriens qui en ont les moyens vont probablement toujours vouloir rejoindre les frontières des pays voisins –qu’ils ne pourront peut-être pas franchir. «Vous ne générez pas un flux de réfugiés pour dire ensuite “oups, pardon, c’est à vous de vous occuper du bordel”», ajoute Brown.

Le médecin qui a demandé à Brown de relayer son appel à l’aide décrit une situation cauchemardesque dans le nord du pays. «Vous avez le droit de faire passer des cas vraiment, vraiment urgents en Turquie, c’est-à-dire quand la personne est littéralement en train de mourir et a besoin d’une intervention chirurgicale immédiate», dit-elle. «Mais pour tous ceux qui ont un besoin désespéré de soins, qui souffrent, etc. –qui, en fait, sont aussi en train de mourir, mais plus lentement–, eux ils n’ont pas le droit de passer.»

Avec une population de 22 millions de personnes avant guerre, et plus de 3 millions de réfugiés, ce sont donc environ 19 millions de Syriens qui sont pris au piège d’un pays manquant de nourriture, de ressources médicales, et même des droits humains les plus basiques. Et avec une assistance internationale au compte-gouttes et des frontières bloquées, l’espoir d’une embellie ne cesse de s’amenuiser –de plus en plus rapidement.

Des réfugiés syriens dans un camp de Zahlé, dans la Bekaa, au Liban, le 18 novembre 2014. REUTERS/Mohamed Azakir

Des réfugiés syriens dans un camp de Zahlé, dans la Bekaa, au Liban, le 18 novembre 2014. REUTERS/Mohamed Azakir

source : http://www.slate.fr/story/94729/syrie-refugies

date : 21/11/2014



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