Les Syriens, victimes collatérales ou bénéficiaires des leçons de l’Irak ? (2) – un billet d’Aurélien Pialou

Article  •  Publié sur Souria Houria le 11 novembre 2013

Ce jour-là, l’envoyé spécial russe arrive précipitamment dans une capitale arabe. Il veut au plus vite s’entretenir avec les autorités du pays. Depuis maintenant quelques jours, la communauté internationale tonne à l’encontre du pouvoir en place. Il a commis l’inacceptable, il a violé toutes les règles établies par les Nations Unies. Nous dirions probablement qu’il a « franchi la ligne rouge ». Des bruits de bottes se font entendre… Déjà, les États-Unis sont parvenus à réunir une vaste coalition de pays et ils s’apprêtent à déployer la flotte pour répondre de manière vigoureuse à l’agression dont ce régime s’est rendu coupable. Le représentant russe porte un message simple, pour tenter de prévenir la guerre et l’intervention qui s’annonce : si le président, détenteur de la décision en dernier recours, fait un geste symbolique fort et accepte sans réserve a priori la demande qui lui a été transmise, la Russie pourra peser de tout son poids international pour empêcher une décision unilatérale de la communauté internationale et briser les élans de guerre. Mais, en 1990 – car il s’agit bien de ce contexte – les dirigeants de l’Irak – car c’est bien leur pays qui est concerné – restent sourds aux propositions d’Evgueni Primakov. Mauvais calcul ? Erreur d’appréciation des forces en présence ? Certainement…

En 1998, le scénario se répète. Mais les acteurs diffèrent un peu. Du coté américain, l’administration démocrate a succédé aux Républicains, et en Grande-Bretagne, les Travaillistes sont au pouvoir. Pourtant, la politique envisagée est identique : se saisir d’un motif pour démontrer sa force, pour tenter de « corriger » un régime récalcitrant. Aussi, lorsque les observateurs de l’ONU ne peuvent mener leur travail aussi efficacement que souhaité – à l’époque, cela signifie ne pas pouvoir inspecter les palais présidentiels et se voir bloquer dans leur mission quotidienne -, les bruits de botte résonnent de nouveau. L’émissaire russe repart précipitamment pour Bagdad. Cette fois-ci, il parvient à quelques résultats. Mais, à peine son avion a-t-il décollé que les bombes commencent à s’abattre. A l’ONU, un certain Serguei Lavrov, formé dans la diplomatie soviétique reconvertie en post-communiste en 1991, assiste au camouflet diplomatique infligé à son pays, la Russie. Il dénonce la démarche américaine, mais ne peut l’empêcher. Bill Clinton a recours à la même rhétorique guerrière que son prédécesseur. Alors qu’elles n’avaient pas soutenu la révolte populaire et avaient observé avec le plus grand cynisme l’écrasement de l’insurrection, au prix de plus de 200.000 morts, les puissances occidentales, principalement le gendarme américain, tentent par tous les moyens de briser un régime qui persiste en dépit – ou en profitant…? – des embargos et des sanctions.

Dans cette équation, quelle place accordée à la Russie, une ancienne puissance alors au bord de la faillite ? Elle vient de perdre avec l’écroulement du système communiste tous les oripeaux de la grande puissance. Nulle place ne peut être faite à cet État dans la région. En son sein, une génération d’hommes politiques découvre les réalités mondiales à travers les camouflets infligés à leur nation. Ils s’appellent Sergueï Lavrov, Vladimir Poutine et tant d’autres.

2003 ou le viol des démocraties… L’invasion américaine n’occasionne pas seulement le morcellement d’un pays et la destruction de son État. Elle provoque et est le résultats de toute une série de violations des règles politiques et diplomatiques : marginalisation des parlements, mensonge devant l’ONU, affirmation de la légitimité de la torture comme moyen d’interrogatoire, utilisation de motifs détournés pour détruire un régime… Tous les moyens sont alors bons pour clore l’épisode laissé ouvert en 1991. A cette époque, un soulèvement populaire appelait au renversement du système autoritaire en place. En 2003, il ne reste qu’un sentiment fait de peur et d’espoir. Le peuple irakien éprouve une profonde fatigue. Il a été rendu exsangue par près de dix années de blocus.

Le processus syrien a inversé la donne. Les bruits de bottes se sont tus après quelques jours de manœuvres diplomatiques et militaires surréalistes. Ils s’accompagnaient d’une absurdité : il ne s’agissait pas de soutenir une cause, un mouvement révolutionnaire et démocratique reconnu légitime, mais de punir celui qui avait défié la communauté internationale. Après les sanctions économiques, qui avaient renforcé les capacités du régime à contrôler les circuits économiques, les puissances occidentales voulaient simplement procéder au bombardement de deux ou trois emplacements militaires en Syrie, pour « sanctionner » une attaque chimique. L’emballage diplomatique de leur projet ne pouvait que susciter les sarcasmes des partisans d’une Syrie libre et démocratique.

Les autres enseignements de l’affaire syrienne ont été le recours à de nouvelles procédures et le poids des opinions. Consulté cette fois-ci, le parlement britannique s’est opposé à toute opération militaire contre la Syrie. Avait-il été convaincu de l’inutilité ou de la dangerosité de ce projet par l’étude des informations à sa disposition ? Peut-être… Mais il semble avoir surtout voulu rectifier une erreur passée : l’exaltation patriotique qui, en 2003, l’avait rendu aveugle. Malheureusement, une fois encore, il a fait fausse route.

Au même moment, le concert des pacifistes se faisait entendre. On ne les a plus entendus dès que les armées occidentales ont suspendu leur action et décidé d’espacer, voire de raréfier, les livraisons d’armes à l’opposition. Pourtant, sur le terrain, les armes russes continuaient d’affluer, et les combattants irakiens, iraniens ou libanais poursuivaient et intensifiaient leur travail de destruction. Cet aspect-là des choses ne concerne évidemment ni les pacifistes, ni les anti-impérialistes : pour eux, quand Vladimir Poutine prend une part active à l’écrasement d’un peuple dans le Caucase ou au Moyen-Orient, son action est légitime. Cela ne mérite pas qu’on se rassemble pour protester. Le poids des opinions a donc scellé pour un temps le destin de la Syrie. Le choc provoqué dans les esprits par l’attaque à l’arme chimique menée par le régime contre sa propre population a débouché sur une unique décision : confisquer le reste de son arsenal chimique pour l’empêcher de recommencer. Les Syriens peuvent continuer de se faire tuer : ni les barils de TNT largués sur les agglomérations, ni les tirs de SCUD visant des quartiers d’habitation, ni les bombardements de l’aviation détruisant écoles et hôpitaux, ne provoquent plus chez nous la moindre émotion…

Amis Syriens, nous sommes vraiment désolés. Nous avons commis une grave faute contre le peuple irakien, quand nous avons ignoré son soulèvement et que nous l’avons bombardé quand il était épuisé par nos sanctions. Nous lavons aujourd’hui dans votre sang l’affront commis alors à la Russie. En assistant à votre peine et à vos douleurs sans intervenir, nous restaurons – c’est du moins ce que nous imaginons – l’honneur démocratique que nous avions perdu.

Plus tard, nous découvrirons une fois encore que nos calculs étaient erronés…

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/11/09/les-syriens-victimes-collaterales-ou-beneficiaires-des-lecons-de-lirak-2/

date : 09/11/2013

 

Signé du même auteur, docteur en histoire et spécialiste de l’Irak et de la Syrie modernes, un premier billet sous ce titre a été publié sur ce blog le 8 novembre 2012.



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