Les Syriens, victimes collatérales ou bénéficiaires des leçons de l’Irak ? – Un billet d’Aurélien Pialou

Article  •  Publié sur Souria Houria le 10 novembre 2012

Le premier souvenir qu’elle évoque pour la Syrie, n’est pas l’année 2003, avec le déploiement d’une armada constituée pour prendre d’assaut l’Etat voisin, affaibli par dix ans d’embargo, mais plutôt l’année 1991. Ayant chassé les troupes de Saddam Huseïn du Koweït, les forces alliées sont alors aux portes de l’Irak. Cette situation donne le signal du soulèvement de l’ensemble de la population contre le dictateur honnis, du sud au nord du pays. Elle est ici à dominante chiite et là majoritairement kurde, mais elle entend mener une guerre de libération nationale. Rapidement, les deux extrémités du pays échappent au contrôle du dictateur. Les membres du parti et les agents du système sont chassés ou exécutés. L’ensemble de l’Irak est sur le point de conquérir son droit à vivre libre. Mais, sous la pression de capitales arabes peu enclines à accepter une libre expression des Irakiens, qui pourrait inspirer chez eux des mouvements d’émancipation équivalents, les puissances occidentales marquent le pas à la frontière. Progressivement, avec une incroyable violence, le pouvoir baasiste récupère une à une l’ensemble des provinces. Le bilan de cette opération s’élève peut-être à 300.000 morts. Bagdad, capitale isolée du reste du pays, ignore l’ampleur du désastre. Sur le terrain, le pouvoir joue à fond les cartes ethnique et confessionnelle. Il encourage ses sbires à détruire non seulement les opposants, mais également les signes de leur appartenance identitaire, comme les mausolées chiites. Par ce mécanisme d’une effrayante brutalité, le pouvoir de Saddam Huseïn est réassuré.
Deux enseignements peuvent en être tirés pour l’avenir : en 1991, une insurrection populaire serait parvenue à renverser une dictature si les puissances n’avaient pas fermé les yeux sur la répression ; en 2003, quand elles entreprirent de « libérer » le pays, les fractures confessionnelles et ethniques s’étaient tellement accentuées que l’entité irakienne a bien failli exploser et que l’ensemble des composantes de la nation ont été entraînées dans une terrible guerre civile.

La seconde leçon de cet évènement est la confirmation de la place de l’Etat et de l’importance que revêt sa préservationLe déchainement des violences des années 2006 à 2008, au cours desquelles des dizaines de milliers d’habitants sont décédés de mort violente et des centaines de milliers ont été contraints à l’exil,résulte de la disparition des structures étatiques et de tout espace de vie commune. Comment un Etat peut-il disparaitre ? Dans le cas d’espèce, trois processus se sont accumulés.
1 / Le pays a d’abord été soumis à des sanctions. Elles ont progressivement permis aux autorités de détourner à leur profit l’ensemble des circuits économiques, accentuant d’autant leur contrôle sur le pays et sur sa population. Elles pouvaient dès lors priver à leur guise telle ou telle région de vivres et approvisionnements.
2 / L’intervention militaire américaine, ensuite, a brutalement détruit l’appareil d’Etat en prenant le contrôle du territoire. Cette étape aurait pu être évitée, ou elle aurait vu ses effets atténués, si le mouvement d’éradication du Parti Baath n’avait pris la forme d’une purge aussi rapide que radicale, privant d’un seul coup quelque 5 millions d’Irakiens et Irakiennes au service des appareils civil et militaire de l’Etat, de toutes fonctions et par le fait même de ressources. Ce procédé est aujourd’hui reconnu par tous comme une erreur majeure.
3 / Pourtant et enfin, lorsqu’il s’est agi de réfléchir à des modalités de sanction contre le régime syrien, c’est le même processus qui a de nouveau prévalu : un saupoudrage de contrôle économique et de sanctions financières. Elles se sont révélées insuffisantes, permettant à ceux qui détenaient les capitaux et contrôlaient les circuits économiques d’en tirer profit et de réorienter les échanges en leur faveur. Mais elles ont suffi pour permettre au pouvoir de créer et entretenir une situation de pénurie généralisée, de nature à empêcher les citoyens ordinaires de penser à autre chose qu’à leur subsistance et à la satisfaction de leurs besoins personnels et familiaux : nourriture, soins, carburants, moyens de chauffage…
Deux exemples actuels pour illustrer ce phénomène. Pour détourner les sanctions,il suffit aux sociétés syriennes de faire transiter les produits par un pays tiers, le Mexique par exemple pour les produits américains, avant leur réexportation vers la Syrie. Aux dires d’un responsable économique, « le problème pour nous est mineur, la facture de l’importation augmente un peu, mais nous le répercutons ».L’accroissement des profits, facilités par l’allègement des contrôles sur les flux d’échange, a encouragé le pouvoir à entretenir, à créer et à développer les manques. La technique n’est pas nouvelle : entre 1985 et 1987, une telle situation avait déjà existé en Syrie. Mais, à la grande satisfaction de la propagande officielle, les présentes sanctions offrent une magnifique légitimation aux privations que le régime impose au peuple. L’Occident, par une politique de mauvais calcul, devient à la fois le bourreau du peuple et le sauveur du régime.

Le troisième enseignement de la crise irakienne concerne la déstabilisation régionale à moyen terme induite par les migrations forcées. Il est impossible de connaître le nombre exact des Irakiens qui ont été contraints ou qui ont choisi de quitter leur patrie depuis 2003. Mais les conséquences de cet exode, parfois inattendues, sont clairement perceptibles.
La première, la plus directement liée à la guerre, intéresse les hausses de prix enregistrées de manière diffuse dans les pays d’accueil, provoquant chez certains d’entre eux une fièvre inflationniste et un cycle de pertes et profits pour leurs populations. Les propriétaires de parcelles de sol constructible et les privilégiés bénéficiant d’un accès au pouvoir ont réalisé en quelques années des fortunes, au détriment de la majorité de leurs compatriotes qui ont vu leurs loyers augmenter, et qui ont souvent été contraints de chercher ailleurs, loin des centres villes, des logements à leur portée. Il est aisé d’imaginer le choc économique, et par conséquent politique, que provoquerait l’arrivée soudaine en France de cinq millions d’Espagnols, d’Italiens ou d’autres voisins en l’espace de quelques mois…
Le second impact porte sur une différenciation communautaire, qui affecte principalement les populations chrétiennes. L’afflux en Syrie de chrétiens irakiens explique pourquoi, aujourd’hui, la communauté chrétienne vit les événements dans son pays comme un trauma. Le déracinement massif et les violences multiformes subies par leurs frères en religion réactivent le souvenir lointain des massacres de chrétiens en 1860 et actualisent leur peur de l’autre. En cela, la guerre d’Irak a aussi signifié la division communautaire des souvenirs et des affects.

Le quatrième phénomène concerne le processus de destruction/reconstructionde l’Irak. L’absence d’Etat a ouvert dans ce pays des pans entiers de territoire à l’arrivée, à l’installation et à l’activité de toutes sortes d’organisations terroristes appartenant à la mouvance jihadiste. Des filières d’accès au pays ont été mises sur pied et approvisionnées par les services de renseignement syriens, qui avaient promis – et qui ont fait en sorte – que, si la coalition conduite par les Américains était parvenue à gagner la guerre, personne ne soit en mesure de gagner la paix. En manipulant quelques milliers de Syriens, envoyés dans l’enfer d’une résistance qualifiée d’anti-impérialiste, mais qui brandissait sur place les couleurs de l’islamisme radical le plus extrême, le régime syrien est parvenu à récupérer en partie son rôle de médiateur régional. Malheureusement pour lui, tous les moudjahidin ne sont pas morts en martyrs, comme il l’espérait. Ceux qui étaient restés en Irak, pour échapper au sort de leurs compatriotes arrêtés et condamnés à leur retour en Syrie au terme de leur jihadprofitent désormais de l’affaiblissement de l’Etat syrien pour rentrer à leur tour en toute sécurité. Ils ramènent avec eux leur connaissance des techniques de la guérilla. Leur présence, jusqu’à un certain point, n’est pas gênante pour le régime. Il l’avait préalablement intégrée dans sa propagande : la propagande interne, celle qu’il destine à certaines catégories de la population, et la propagande externe, à l’adresse des opinions publiques et des chancelleries occidentales.

Pour la Syrie, l’Irak sert donc de repoussoir, donnant à voir les implications de l’écroulement de l’Etat, après avoir servi naguère de terrain de jeu au régime. Prêt à faire passer sa survie avant la vie de milliers d’Irakiens, jadis, celui-ci n’hésite pas à la privilégier, aujourd’hui, à celle de dizaines de milliers de ses propres citoyens. Mais, il est nécessaire de le rappeler : si, en Irak, l’Etat a été brisé et supprimé par une intervention extérieure, nourrie des préjugés de la Seconde Guerre mondiale et persuadée que désarmement, éradication du Baath et démilitarisation garantiraient la promotion de la démocratie, en Syrie, en revanche, la révolution est un processus interne et les forces révolutionnaires se battent sur deux fronts : celui du renversement du régime, destiné à extirper le clan au pouvoir, et celui de la préservation de l’Etat, pour empêcher l’apparition du vide dont pourraient profiter des forces non démocratiques.

L’Irak pour la Syrie doit servir de leçonEn hésitant trop longtemps par peur de l’inconnu, en privilégiant les craintes de certaines composantes aux espoirs d’autres composantes, et en ignorant ce que recherchaient les Irakiens révoltés,l’Occident a donné à la dictature des chances de se maintenir. Or, avec dix ans de recul, le résultat est sans appel. Par peur de la communautarisation, l’Occident a construit et institutionnalisé en Irak cette communautarisation. Par peur du chaos, il a créé le chaos et laissé les voisins de l’Irak l’entretenir. Par peur de voir l’anarchie remplacer l’ordre dictatorial, il a renforcé le dictateur, avant de changer son fusil d’épaule et d’opter pour une « opération chirurgicale »… à l’emporte-pièce.Par peur de déstabiliser la région, il contribue à une déstabilisation durable qui prend de multiples formes.

En 1991, le peuple irakien se soulevait et mourrait dans l’indifférence générale.
En 2003, une force d’occupation étrangère détruisait brutalement l’Etat en Irak.
En 2012, si les expériences des uns peuvent être utiles à quelques autres, de quoi, pour la Syrie, l’Irak sera-t-il le nom ?

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/11/08/les-syriens-victimes-collaterales-ou-beneficiaires-des-lecons-de-lirak/

date : 08/11/2012



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