« L’Etat islamique est le miroir inversé de l’Amérique » – interview de Myriam Benraad – par Laurine Bejebria

Article  •  Publié sur Souria Houria le 18 janvier 2016

Jeudi, une attaque terroriste à Djakarta (Indonésie) fait au moins deux victimes civiles. Il s’agit du huitième attentat revendiqué par l’organisation Etat islamique en l’espace de trois mois. La spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient*, Myriam Benraad revient sur cette accélération de violence.

Comment expliquez-vous l’escalade du nombre d’attentats revendiqués par l’Etat islamique depuis ce début d’année?
Il n’est pas étonnant que l’Etat islamique procède à de nouveaux attentats car cela a toujours été son mode opératoire, et ce depuis son apparition en Irak en 2006. C’est, à mon avis, en réaction à la campagne militaire livrée contre le groupe, qui le met en difficulté. Malgré une propagande soutenue, les djihadistes rencontrent de grandes difficultés sur le terrain du fait des frappes aériennes, notamment du côté américain où la coopération avec un certain nombre d’acteurs locaux a permis de libérer plusieurs territoires en Irak et en Syrie. Pour 2016, on peut s’attendre à des représailles à mesure que l’Etat islamique perdra du terrain au Moyen-Orient. Cela implique donc de la part de tous les pays mobilisés la définition d’une stratégie beaucoup plus efficace, parce que je pense que nos politiques et les mesures qui ont été prises ne sont pas encore au niveau de l’enjeu pour le moment.

Les attentats de l'Etat islamique depuis octobreLes attentats de l’Etat islamique depuis octobre 2015 (JDData)

 (JDData)

Comment, malgré les actions menées par la coalition internationale, l’Etat islamique réussit-il son expansion transnationale?
L’Etat islamique est un phénomène très articulé et très structuré qui a été pensé en amont par ses concepteurs, à commencer par l’ancien djihadiste jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, émir d’Al-Qaïda en Irak entre 2004 et 2006. Dès l’automne de cette même année, l’Etat islamique d’Irak, comme l’indique son nom, a eu pour but d’offrir un projet politique propre aux sunnites d’Irak, puis du Moyen-Orient. Tout d’abord présent dans six provinces irakiennes, il s’est transformé en Etat islamique en Irak et au Levant à partir d’avril 2013. Devenu le grand perdant du nouvel ordre mondial après la guerre du Golfe de 1990, l’Irak a été mis sous embargo et sanctions internationales. De ce point de vue, Abou Bakr al-Baghdadi entend porter sa vengeance contre l’Amérique, l’Occident, contre ce système international que l’Etat islamique déteste et compte détruire. Depuis, on assiste à une contamination de l’entreprise panislamiste en Egypte, en Libye et à travers l’ensemble du monde musulman. L’Etat islamique cherche donc à consolider son territoire au Moyen-Orient et à réaliser sa promesse du califat de manière immédiate tout en mettant en place une stratégie d’expansion plus globale.

« L’Etat islamique maitrise parfaitement sa propagande »

« »L’Etat islamique se veut porteur d’une idéologie antisystème »»

Comment l’Etat islamique arrive-t-il à séduire les populations?
L’Etat islamique maitrise parfaitement sa propagande. Au plan instrumental, il procède à un usage très sophistiqué d’Internet, des réseaux sociaux et des nouvelles technologies au sens large. Il se présente comme une mouvance révolutionnaire qui venge non seulement les musulmans sunnites, mais aussi tous les parias de l’ordre mondial. Il faut dépasser l’analyse habituelle du djihadisme et de l’islam radical car elle ne traduit que partiellement ce qu’est l’Etat islamique. Sous un couvert religieux rigoriste, l’Etat islamique se veut porteur d’une idéologie antisystème qui explique beaucoup plus que n’importe quel autre facteur son attrait auprès des populations, y compris des milliers d’Occidentaux.

A vouloir être antisystème tout en profitant de la mondialisation, l’Etat islamique ne finirait-il pas par devenir un système?
Oui, bien sûr. C’est toute l’ambiguïté des révolutionnaires qui renversent un pouvoir en place puis s’imposent. L’objectif de l’Etat islamique est de créer un empire, de coloniser et de mettre à bas ce qu’ils considèrent être actuellement l’empire américain, doublé d’un retour de la Russie qu’ils exècrent tout autant. Ils veulent en quelque sorte être le miroir inversé, mais tout aussi puissant de l’Amérique. Tout en se présentant comme des révolutionnaires, l’Etat islamique constitue un mouvement impérialiste. Aujourd’hui, ses membres colonisent ainsi des populations en Syrie, en Irak, au Moyen-Orient et au-delà. L’idée est de semer la terreur partout.

« Il n’y a pas une stratégie gagnante mais plusieurs batailles à mener »

Quelle stratégie devrait-on adopter pour lutter efficacement contre l’Etat islamique et sa projection mondiale?
Il n’y a pas une stratégie gagnante mais plusieurs batailles à mener : les opérations militaires doivent être perfectionnées et l’omniprésente propagande sur Internet doit être contrée. L’Etat islamique, maître sur les réseaux sociaux, recrute tous azimuts car rien n’est réellement fait. Dans ces conditions, le recrutement a des beaux jours devant lui! L’outil du gouvernement français « Stop au djihadisme » est une première mesure, mais celle-ci reste insuffisante. On peut faire autant de contre-propagande que l’on souhaite, mais dans les faits la responsabilité repose sur les épaules des compagnies telles Twitter ou Facebook qui laissent prospérer l’Etat islamique sur leurs interfaces. Ces compagnies ne coopèrent pas vraiment et laissent régner un sentiment total d’impunité. Nous ne sommes pas encore au niveau de la lutte…

*  Chercheure sur l’Irak et le Moyen-Orient à la FRS et à l’IREMAM. Auteure de : Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’Etat islamique (Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’Etat islamique. Idées reçues sur une nation complexe (Cavalier Bleu, 2015).



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