L’Etat islamique, un Etat à part entière ? (1/3) – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 5 mars 2015

Dans une étude comparative achevée en octobre 2014, un jeune doctorant en Sciences politiques exposait les tentatives concurrentes menées en Syrie – par l’opposition, les groupes armés nationalistes et islamistes, les djihadistes radicaux de l’Etat islamique (EI) et les Kurdes du Parti de l’Union démocratique (PYD, ex-PKK) – en vue de doter les régions sous leur contrôle de structures administratives propres, au service de leurs projets et de leurs ambitions politiques.

Couverture de l'ouvrage "L'Administration de la Sauvagerie"

Alors que Da’ech s’est imposé au centre de l’actualité en cherchant délibérément à apparaître comme « la mère des épouvantails », il peut être utile de relire les pages –L’Etat islamique, un Etat à part entière ? – qui lui sont consacrées dans ce travail.

* Dans une première partie, son auteur rappelle les conditions et les circonstances dans lesquelles l’EI est apparu et s’est imposé dans le nord de la Syrie, au détriment de l’ensemble des formations engagées dans la lutte contre le régime de Bachar al-Assad, qu’il a parfois incitées – comme le Front de Soutien (FS, Jabhat al-Nusra) – à adopter des modi operandi similaires aux siens.

* Il montre ensuite, dans une deuxième partie, que la logique de l’organisation ne doit rien à l’improvisation, mais se réfère aux principes contenus dans son ouvrage de référence – Idârat at-Tawahhuch : Akhtar marhala satamurru bihâ al-Umma (L’Administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique à franchir par la Oumma) – paru en 2004, et dans son « complément stratégique » – Khutta istrâtîjiyya li-ta’zîz al-mawqif as-siyâsî li-dawlat al-‘Irâq al-islâmyya (Plan stratégique pour renforcer la position politique de l’Etat islamique d’Irak) – publié en 2010, des textes mal connus dont il fournit des synthèses opportunes.

* Il décrit enfin, dans une troisième partie, comment l’EI a mis en place, parallèlement à ses activités militaires, les structures administratives qui lui permettent, comme un « Etat ordinaire », de gérer au mieux de ses intérêts politiques les territoires sous son contrôle, en y faisant régner l’ordre selon lui conforme à la loi divine, et en assurant à leurs populations les services nécessaires.

L’intégralité de cette étude est accessible sur le site http://www.academia.edu en suivant ce lien. On s’y reportera pour bénéficier de l’apparat critique et des notes explicatives ici supprimées pour faciliter la lecture.

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1/3 – La stratégie d’exclusion de l’Etat islamique et ses effets sur le Front de Soutien

L’Etat islamique (EI) s’implante progressivement dans les régions du nord de la Syrie, à commencer par Raqqa, où il fait son apparition en mai 2013. Il obtient rapidement l’allégeance de la quasi-totalité des militants locaux du Front de Soutien qui contrôlaient les lieux. En l’espace de quelques semaines, il devient le groupe le plus important de la ville, occupe les bâtiments officiels et y installe ses propres institutions, concurrençant directement celles qui prévalaient jusqu’alors. Le Conseil local du gouvernorat est contraint de travailler dans l’ombre. Son président Abdallah al-Khalil est enlevé le 19 mai 2013, et le Comité islamique voit ses activités réduites lorsque l’EI constitue un tribunal islamique (mahkama char’iyya) qu’il charge d’administrer la ville. Pour marquer les esprits et affirmer sa domination, le groupe procède à des exécutions publiques de supposés soldats alaouites et repeint les bâtiments officiels en noir. Suite à la multiplication des arrestations de militants et à la répression de manifestations, les forces civiles se réfugient dans la clandestinité.

La violence de l’organisation ne s’exerce pas uniquement contre les activistes et militants du mouvement révolutionnaire. Les rebelles en sont également la cible. Afin de justifier ses agressions contre certaines factions, qu’il qualifie de « sahwasyrienne » – un terme qui fait référence à la coalition tribale sunnite mise sur pied et armée par les Etats-Unis, à partir de 2005, pour éradiquer les djihadistes de la province irakienne d’al-Anbar -, l’Etat islamique avance des motifs idéologiques. Mais ils s’avèrent fallacieux, les intérêts à court et moyen-terme de l’organisation d’Abu Bakr al-Baghdadi l’emportant sur toute autre considération. Des brigades sont les unes chassées et les autres éliminées de plusieurs régions, telle que Tall Abyad, à la frontalière avec la Turquie. Cela permet à l’EI de contrôler les passages et de s’emparer des aides qui entrent dans la province, tout en tuant dans l’œuf les velléités de constitution d’un front opposé à sa domination. Ce même schéma se répète dans plusieurs régions du pays : au nord et à l’est d’Alep (Jarablous, al-Bab, Azaz), à Idlib (al-Dana, Sarmada, Atmeh) et à Deïr al-Zor.

Le constat ne tarde à s’imposer que l’Etat islamique ne fait pas de la lutte contre le régime syrien sa priorité. Il privilégie l’approfondissement de son ancrage et le renforcement de sa domination territoriale. Les groupes islamistes apparaissent bientôt comme ses cibles principales. Il exécute plusieurs combattants du Harakat ahrâr al-Châm al-islâmiyya (HACI, Mouvement des Hommes libres de la Syrie islamique), sans susciter d’autre réaction que la diffusion d’un communiqué. Le Front de Soutien est chassé manu militari de certaines villes qu’il dominait jusqu’alors, et son retour à Raqqa, sous la conduite de son ancien émir Abu Sa’ad al-Hadrami, se solde par l’enlèvement de ce dernier, coupable de s’être rétracté après avoir un temps rejoint les rangs de l’EI. A Deïr al-Zor, où il  ne dispose pas de forces conséquentes, le groupe n’hésite pas à affronter les autres formations islamistes et le Front de Soutien, dans ce qui s’apparente à une lutte d’influence et une compétition pour le contrôle des ressources. Les tensions se multiplient autour de la gestion des sites d’extraction de pétrole et de gaz, qui offrent des possibilités d’autofinancement via le contrôle du marché noir syrien et des trafics transfrontaliers.

Depuis la fin de 2012, les principaux champs pétroliers et gaziers de la province – al-Tanak, al-Ward, al-Taïm, al-Jufra et al-Omar – sont entre les mains des rebelles. Afin de les maintenir en état de marche et de prévenir les tensions entre insurgés pour la captation des ressources, la supervision des opérations d’extraction et de raffinage a été confiée aux tribus de la région, dont sont issus une part notable des employés des sites. Un système de redistribution permet de satisfaire les différentes parties, les tribus touchant, comme les rebelles, un dividende sur les opérations pétrolières. Mais, avec le temps, ces sites font l’objet d’attaques et d’opérations de sabotage menées par d’autres tribus, tenues à l’écart de la redistribution, et par des contrebandiers. Malgré des mesures et des avertissements lancés par le Comité islamique de Deïr al-Zor, les troubles se poursuivent, atteignant notamment le champ gazier de Conoco, dont le fonctionnement est vital pour la province et l’ensemble du pays. A la mi-novembre 2013, le Comité islamique décide d’agir. Ses forces de police – composées en particulier de combattants du Front de Soutien – investissent le site afin de le sécuriser. L’EI ne l’entend pas de cette oreille et agresse les hommes de cette police. En réponse, le Comité islamique, le FS et le HACI en appellent dans un communiqué à Abu Bakr al-Baghdadi, dont ils attendent qu’il contribue à ramener la situation au statu quo ante.

La volonté d’éviter la fitna (guerre intestine) entre mudjâhidîn est évidente de la part des groupes islamistes et du Front de Soutien. Ils ne tiennent pas à ouvrir un deuxième front et à se lancer dans des représailles contre leur rival, qui les détourneraient des combats contre le régime syrien qui sont leur priorité. Ils y sont aussi en première ligne, à l’inverse de l’Etat islamique qui se préoccupe avant tout d’élargir et de sécuriser ses positions dans les territoires « libérés ». Mais cette série d’événements, dont l’énumération complète serait trop longue, témoigne de la manière dont l’EI se perçoit. Disposant de ses propres institutions, il refuse systématiquement les arbitrages. Ne reconnaissant que sa propre Justice, il empêche le règlement à moyen et long terme de toutes les dissensions.

Le moment vient où une riposte apparaît cependant inévitable. Elle débute le 3 janvier 2014, à Idlib et Alep, sous l’impulsion de groupes rebelles. Le 6 janvier, Raqqa est touché par les combats. Ces attaques contraignent l’EI à un repli. Il déserte Idlib, l’ouest d’Alep et Deïr ez-Zor, pour se replier vers Raqqa. L’engagement des groupes islamistes contre l’EI reste timide, le HACI et le Front de Soutien ayant toujours à cœur d’éviter une fitna dont nul ne peut prévoir les conséquences et la fin. Localement, des groupes se désengagent, voire signent des trêves. Mais celles-ci ne sont pas respectées par l’EI, qui impose à Raqqa une domination aussi brutale qu’absolue. En avril, c’est dans la province de Deïr al-Zor que l’EI passe à la contre-offensive. Il s’empare de la plupart des villes coup sur coup, pour finalement prendre le contrôle quasi-total de la région au cours du mois de juillet. Il s’assure ainsi une continuité territoriale avec ses positions irakiennes. Et il démontre l’efficacité de sa politique de nuisance, écrasant et divisant les rangs de la rébellion. Le 29 juin 2014, l’Etat islamique annonce la restauration du califat et la désignation à sa tête du « commandeur des croyants », le calife Abu Bakr al-Baghdadi.

Cette stratégie, dont l’objectif avoué est d’établir une autorité totale et exclusive sur le territoire convoité, pose de sérieux défis à la rébellion syrienne. Les groupes salafistes et le Front de Soutien sont les grands perdants de cette confrontation. En laissant l’EI s’emparer progressivement des villes qu’ils contrôlaient, sans se mobiliser lorsque les forces civiles et les groupes rebelles étaient ciblés et écrasés, ils ont perdu en popularité. Surtout, leur consistance idéologique s’est considérablement affaiblie au fur et à mesure que l’EI engrangeait les succès. Des divisions traversent alors les différentes brigades islamistes, en premier lieu le Front Islamique (FI) – qui est aujourd’hui une coquille vide – et le FS. La contradiction entre leur frilosité face à l’EI et leur engagement résolu au niveau local n’est pas sans répercussion dans leurs propres rangs, leurs adhérents ne comprenant pas pourquoi, alors que l’EI annonce son califat, les groupes auxquels ils appartiennent paraissent privés de tous moyens et incapable d’élaborer une contre-stratégie. Au même moment, les rebelles non islamistes retrouvent un second souffle. Dans diverses régions du pays, ils parviennent à structurer leurs rangs au sein de nouvelles coalitions.

Leur isolation croissante conduit les groupes islamistes à publier un document commun, le 18 mai 2014. Intitulé Charte d’Honneur révolutionnaire des brigades combattantes et signé par le Front islamique, l’Union islamique des Soldats du Cham (UISC), l’Armée des Mudjâhidîn, les Brigades al-Furqân et le Faîlaq ach-Châm, ce texte affirme leur engagement en faveur du mouvement révolutionnaire. Il annonce explicitement le rejet de toute forme de gouvernance islamique totalitaire. Il affirme que la chute du régime doit conduire à la justice et non à la vengeance. Il fait explicitement de l’EI – péjorativement désigné sous l’acronyme de Da’ech qui provoque son irritation – et de ses pratiques takfiristes un ennemi à combattre au même titre que le régime et ses soutiens armés. Il appelle à la collaboration entre toutes les forces rebelles et se dit ouvert à la coopération avec les pays étrangers. Il s’engage à préserver l’unité de la Syrie. Il confirme que la décision politique et militaire doit rester entre les mains des Syriens, ce qui constitue un virage à 180° sur la question des « étrangers » engagés en Syrie. Il rappelle enfin que la révolution syrienne vise à l’instauration d’un Etat de droit et de liberté pour tous les Syriens, de toutes les communautés et de toutes les ethnies, et il s’engage vis-à-vis de ces objectifs à respecter les Droits de l’Homme.

Certes, ce communiqué énonce des principes généraux. Mais ceux-ci prennent une dimension particulière lorsqu’ils sont formulés par des groupes dont les chartes appelaient jusqu’alors à l’instauration d’un « Etat islamique » et dont l’engagement révolutionnaire semblait fortement remis en question. En tout cas, la portée de ce texte est telle que le Front de Soutien, qui avait refusé de s’y associer, estime nécessaire de lui répondre. Dans un communiqué, le FS regrette que ses signataires aient favorisé « l’esprit de fraternité nationale et l’esprit de citoyenneté et d’appartenance à la nation au détriment de la fraternité de la foi ». Il les accuse d’avoir succombé aux pressions internationales destinées à les dresser contre le projet de constitution d’un Etat islamique en Syrie, et d’avoir renié les principes islamiques en appelant au jugement des dirigeants syriens de manière juste, et à l’égalité entre les Syriens de toutes les confessions.

Ces remontrances demeurent sans effet. Les groupes signataires restent attachés à leur engagement. Ils font même un pas supplémentaire au cours du mois d’août, en prenant l’initiative d’appeler à « l’unification des rangs de la rébellion autour d’un commandement commun créé en Syrie », et non plus autour d’officiers déserteurs cantonnés en Turquie. Par dizaines, des groupes islamistes rejoignent cette initiative baptisée I’tasimô. Au moment où son rédigées ces lignes, elle n’a encore conduit à la constitution d’aucune structure formelle, mais elle rassemble près d’une centaine de formations rebelles, parmi lesquelles les groupes les plus importants du pays. La charte publiée au début du mois d’octobre confirme le rapprochement amorcé par les groupes islamistes en direction des autres pans de la rébellion syrienne : visant à lutter contre le régime et les groupes takfiristes, elle appelle à la coopération entre factions à tous les niveaux, y compris judiciaire, en plaidant pour l’instauration d’une Justice indépendante.

Ce développement accroît l’isolement du Front de Soutien, tiraillé entre son idéologie qui lui interdit de s’engager dans un tel rapprochement, et son rejet de l’Etat islamique. Le groupe djihadiste se maintient encore dans une position médiane. Le 8 juillet 2014, il annonce qu’il quitte le Comité islamique d’Alep. Il justifie sa décision par les divergences qui l’opposent aux groupes qui le constituent et par l’intégration au sein de cette structure, en février 2014, du Conseil judiciaire unifié, dont le Code arabe unifié, et non la charî’a, est la référence juridique. Quelques jours plus tard, il suspend également sa participation au Conseil judiciaire unifié de la Ghouta de Damas, qu’il justifie par l’incapacité de ce conseil à faire appliquer ses décisions et à préserver son indépendance face aux groupes armés. Il fait de même à Idlib.

Au même moment, est diffusé un enregistrement audio d’Abu Mohammad al-Jolani, leader du Front de Soutien, qui annonce la constitution prochaine en Syrie d’un « émirat islamique ». Face au tollé provoqué par cette déclaration d’intention, le FS est contraint de sortir de son ambiguïté. Il affirme que les propos de son chef n’étaient pas destinés à être diffusés, mais que la constitution d’un « émirat » figure effectivement dans ses objectifs à long terme, afin de contrer les projets « laïcs ». Il annonce parallèlement la mise en place de nouveaux tribunaux sous sa seule autorité, en concurrence directe avec les structures qu’il vient de quitter, afin de rendre aux populations les services dont elles ont besoin dans tous les domaines. Ces tribunaux sont instaurés quelque temps plus tard, dans la région côtière, dans plusieurs villes du gouvernorat d’Idlib (Salqin, Sarmada, Darkouch), à Alep (Hreitan) et à Daraa. Le groupe djihadiste annonce également qu’il déclare la guerre aux « corrompus », c’est-à-dire aux brigades rebelles, généralement non-islamistes, qui s’adonnent au vol et au racket. Sous ce prétexte, depuis le mois de juillet, des affrontements armés sporadiques opposent le Front des Révolutionnaires syriens que dirige Jamal Maaruf au Front de Soutien d’Abu Mohammed al-Jolani. S’il est vrai que des pratiques de corruption existent et suscitent une exaspération palpable au sein de la population, ce n’est pas par bonté d’âme que le FS prétend y répondre. Sous ce couvert, il cherche en réalité à s’emparer de localités, souvent frontalières avec la Turquie, qui lui permettront d’exercer son contrôle sur l’entrée des aides et des armes dans le pays. On le constate : cette stratégie ressemble à s’y méprendre à celle déployée par l’EI durant les premiers mois de son implantation sur le sol syrien.

La politique de domination exclusive pratiquée par l’Etat islamique aura donc eu pour effet de conduire un autre groupe djihadiste, le Front de Soutien, à s’engager dans la même voie. Isolé du reste de la rébellion, y compris dans sa frange islamiste, le FS, qui misait jusqu’à présent sur une stratégie graduelle d’insertion dans le tissu social syrien, a été contraint de modifier ses plans. Il n’hésite plus désormais à poursuivre de sa vindicte, non pas ses adversaires mais ses concurrents, afin d’étendre son contrôle et son administration sur un espace territorial constamment agrandi.

On ne saurait comprendre la rébellion et les relations entretenues par les différentes brigades en ignorant cette dimension : les rivalités, les alliances et les confrontations entre groupes rebelles ont, évidemment, une dimension idéologique. Mais celle-ci permet souvent de parer du voile de la vertu des ambitions hégémoniques beaucoup moins nobles qui se résument dans la volonté de contrôle des territoires et des ressources locales.

(A suivre)

 

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2015/03/03/letat-islamique-un-etat-a-part-entiere-13/

date : 03/03/2015



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