L’étrange pedigree du chef de la mission arabe en Syrie – par Benjamin Barthe avec Jean-Philippe Rémy (à Johannesburg)

Article  •  Publié sur Souria Houria le 28 décembre 2011

La Ligue arabe n’a pas peur des paradoxes. A la tête de sa mission d’observation chargée d’enquêter sur les exactions commises par les forces de sécurité du régime de Bachar Al-Assad, arrivée jeudi 22 décembre à Damas, elle a nommé… un professionnel de la sécurité, le général soudanais Mohammed Al-Dabi, un vétéran du renseignement.

Mieux : ce sexagénaire, homme de confiance du président soudanais Omar Al-Bachir, qui est censé mettre un terme aux arrestations et aux tueries d’opposants syriens a lui même été impliqué dans la guerre civile entre le Nord et le Sud du Soudan ainsi que dans le conflit au Darfour, qui vaut à M. Bachir, accusé de « génocide », un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI).

« Plutôt que de diriger une équipe chargée d’enquêter sur des allégations de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en Syrie, le général devrait faire l’objet d’une enquête de la CPI pour des crimes similaires au Soudan », écrit l’ONG Enough Project, spécialisée dans la défense des droits de l’homme en Afrique.

Interrogé sur l’improbable pedigree du chef de la mission, le porte-parole du département d’Etat américain Mark Toner a reconnu « le bilan dérangeant de l’armée et des renseignements soudanais », avant d’affirmer qu’il ne disposait pas d’informations particulières concernant M. Dabi.

De fait, son nom ne fait pas partie de ceux régulièrement cités en relation avec les atrocités perpétrées par le régime soudanais au Darfour. A ce titre, il ne fait l’objet d’aucune poursuite devant la CPI. Pour autant, le général Al-Dabi, promu chef du renseignement militaire après le coup d’Etat de M. Bachir en 1989, a rempli de nombreuses missions en lien avec cette région. Dans son ouvrage de référence sur l’histoire du Darfour (Darfur’s Sorrow, Cambridge University Press, 2007), l’universitaire américain M. W. Daly explique comment ce haut gradé a contribué à réprimer la rébellion de l’ethnie Masalit, dans l’ouest du Darfour.

La milice personnelle qu’il mit sur pied à cet effet, composée exclusivement d’Arabes, est considérée comme l’un des précurseurs des janjawids, ces bandes armées esclavagistes qui ont semé la terreur au Darfour. « Des milliers de Masalit ont été tués et des dizaines de milliers ont été forcés de fuir », écrit M. W. Daly.

Interrogé sur ce choix pour le moins maladroit, qui renforce l’opposition syrienne dans l’idée que la mission d’observation ne servira qu’à faire gagner du temps à Damas, un diplomate arabe relativise la controverse. « L’idée était d’avoir un chef de mission originaire d’un pays qui ne soit pas limitrophe de la Syrie et qui n’entretienne pas de contentieux avec le régime Assad », dit-il.

Quant aux marges de manoeuvres de la mission, mises en doute par l’opposition, il tempère les critiques. « L’important, c’est d’être sur le terrain, même si l’on n’en voit que 60 %. Si le régime syrien veut mettre des bâtons dans les roues de la mission, il le fera, quelle que soit la nature de son mandat. » Arrivés en exploration à Damas, les observateurs devraient être à pied d’oeuvre à la fin de l’année.

source: http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/12/23/l-etrange-pedigree-du-chef-de-la-mission-arabe-en-syrie_1622340_3218.html



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